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La crise du symbolique et la nouvelle économie psychique Annie Bussière, Institut International de Sociocritique Annie Bussière, I.I.S.

La question du patrimoine engage celle du Père et de la transmission symbolique.Or, il se trouve que, de nos jours, la figure du Père est fortement contestée.D’où les questions : le Père assure-t-il encore la Transmission ? Si oui, que transmet-il ? En passant de l’économie industrielle du XIXè siècle à l’économie financière du néolibéralisme, nous sommes passés d’une économie de la névrose, bâtie sur le refoulement, à une économie de la perversion fondée sur la jouissance. L’économie industrielle s’achève en août 1971 avec la fin de l’étalon or et l’auto-régulation du Marché. Simultanément, on constate au niveau sociétal un effacement de l’étalon phallus- cette instance symbolique qui régule le manque et permet la subjectivation de l’individu- dont le déclin, il convient de le dire, s’est amorcé au siècle des Lumières ; l’individu doit désormais s’auto-réguler en dehors de toute référence symbolique,ce qui génère une nouvelles économie psychique donnant libre cours à la jouissance aux dépens du désir. On constate que les mêmes mécanismes sont à l’œuvre dans l’économie financière et dans la nouvelle économie psychique, soit le déni du réel au profit du virtuel et de l’imaginaire. Cependant, cette thèse concernant la nouvelle économie psychique, partagée par la majorité des freudo-lacaniens, est remise en question par un certain nombre de psychanalystes.Ces derniers contestent la prééminence de l’étalon phallus dans la construction de la subjectivité et pointent l’instrumentalisation de ce concept en vue de préserver la domination masculine.Dans cette perspective, les détracteurs de l’étalon phallus dénoncent une stratégie qui consiste à transformer un fait historique et culturel en donnée anthropologique universelle ; ils annoncent la fin du dogme paternel et plaident pour de nouvelles formes de paternalité. On remarquera la contradiction dans laquelle se trouvent les détracteurs du néolibéralisme économique qui, par ailleurs, plaident pour la suppression de l’étalon phallus et pour une économie psychique émancipée de toute référence symbolique au manque.Soutenir une telle posture c’est ignorer le rapport entre l’infra structure et la super structure

La question du patrimoine et de la transmission qui nous occupe aujourd’hui engage celle du père. Chacun sait que dans la société traditionnelle patriarcale le patrimoine est transmis par le Père. Or, il se trouve que la figure paternelle est sérieusement mise à mal dans notre société dite postmoderne. Il est donc légitime de se poser les deux questions suivantes : le père est-il encore en capacité de remplir sa fonction de transmission ? Dans le cas contraire, quelles sont les conséquences de ce déficit sur l’économie psychique du sujet ?

Le discours sur le déclin du Père, ses causes et ses conséquences, fait l’objet depuis un certain nombre d’années d’un débat animé opposant les psychanalystes freudo-lacaniens de stricte obédience et les psychanalystes dissidents, les philosophes, historiens, sociologues et bien évidemment les mouvements féministes ; pour les uns : « il y aurait péril en la demeure », car ce déclin signerait la fin du monde, pour les autres, ce discours ne serait en fait qu’une stratégie de défense destinée à voler au secours d’un patriarcat chancelant sur le point de perdre le trône qu’il occupe depuis plusieurs siècles.

Avant d’aborder ces deux thèses adverses, je voudrais mettre l’accent sur le lien de cause à effet existant entre la dérégulation financière qui caractérise l’économie de ces cinquante dernières années et la dérégulation de l’économie psychique. On observera en effet que le néolibéralisme économique, dans sa phase ultime d’économie financière, comme le montre Edmond Cros (Voir, dans les mêmes Actes : « Du capitalisme financier aux structures symboliques –Á propos de deux idéologèles [ Temps réel, Réalité virtuelle] ») se fonde sur la disparition de l’étalon-or ; cette dernière entraîne la dérégulation des monnaies, la soi-disant auto-régulation des marchés et la mutation profonde de l’économie que l’on peut désormais qualifier de financière et virtuelle. Simultanément, on constate les effets produits sur la super-structure et notamment sur l’économie psychique de l’individu par cette mutation de l’infra-structure. De fait, la disparition de l’étalon-or entraîne celle de son équivalent psychique que je nommerai « l’étalon-phallus », soit l’instance phallique ou encore la fonction paternelle ; on observe, en l’absence de ces repères, une dérégulation des normes sociales et culturelles et, à la suite, ce que les uns qualifieront de dysfonctionnement de l’économie psychique du sujet, tandis que d’autres n’y verront que de simples mutations historiques. On observe que les deux thèses s’accordent quant au constat sur le déclin du Père, mais qu’elles en tirent des conclusions opposées. Je m’attacherai donc à développer successivement les deux argumentaires en mettant l’accent sur l’essentiel du débat, à savoir : quelle part, dans ces bouleversements ou simples évolutions, selon le point de vue, revient à la dimension anthropologique de l’être humain ou à sa dimension historique et culturelle ? Quel est l’objet de la transmission dans la société patriarcale ? Le Père assure-t-il cette fonction dans la société actuelle dite post-moderne et si non, quelles sont les conséquences et les effets produits sur l’économie psychique de l’individu ?

Rappelons que pour les psychanalystes freudo-lacaniens l’instance phallique ou encore le langage instituent, régulent et transmettent le manque. En effet, la théorie de Jacques Lacan, et c’est là l’essentiel de son apport à la théorie freudienne, développe la thèse du rôle fondateur du langage dans la subjectivation du sujet. Dans cette perspective, le langage médiatise le rapport du sujet au monde et à soi-même ; il est mis en place non par l’objet mais par le manque de l’objet, le premier objet qui vient à manquer étant la mère. Le renoncement à l’objet aimé est donc la condition pour que l’être parlant puisse s’accomplir, il institue une limite qui entretient le désir. Il s’en suit que tout être humain doit s’accomoder d’une soustraction de jouissance, ce renoncement servant de fondement au désir et à la Loi. Dans l’expérience de la castration, en effet, l’enfant doit renoncer à la « Toute- jouissance » de la mère et donc à sa propre « Toute –puissance ». Dans ces conditions, ce qui assure la transmission chez l’être humain c’est non seulement les gènes mais les signifiants dont le réseau instaure une distance irréductible par rapport à l’objet, un vide qui constitue le sujet (Lebrun :2007 p.55). Pour Lacan, le langage n’est pas un simple outil, il est ce qui subvertit la nature biologique de l’humain et fait dépendre notre désir de la langue. L’aptitude à la parole se paye d’un prix : parce qu’il doit passer par le défilé des signifiants, le désir humain est condamné à la seule représentation.Le langage donc inscrit la perte, il met fin au rapport fusionnel avec la mère et au régime de la jouissance ; il fonde l’économie du désir et ouvre à l’altérité. « L’étalon phallus », soit encore le langage, ou la métaphore paternelle, a pour mission de transmettre du manque, d’imposer une soustraction de jouissance.

La postmodernité et l’absence de transmission : Or, les freudo-lacaniens observent un décrochage entre ce statut anthropologique du langage et les pratiques et discours de notre société postmoderne ; selon eux, ce décrochage affecte l’équilibre psychique de l’individu. Tout se passe comme si notre société ne transmettait plus la nécessité du vide, de sorte que l’objet se substitue à sa représentation et la jouissance au désir. En effet, nous avons intériorisé le modèle du Marché qui ne connaît pas de limites à l’expansion exponentielle et globalisée du cumul des richesses. De nos jours, pas plus l’économie financière que l’économie psychique collective et individuelle ne font sa place au vide. La société de consommation issue du néo-libéralisme économique cherche avant tout à créer des consommateurs et, dans ce but, elle reproduit le lien fusionnel à la mère en situant le sujet, si tant est que l’on puisse parler de sujet, sous le régime de la dévoration dont le tableau de Goya : « Saturne dévorant ses enfants » est la métaphore parfaite. L’urgence consommatrice nourrit et remplit sans sevrage, générant le processus de l’addiction, c’est-à-dire la jouissance indéfinie et absolue de l’objet sans médiatisation symbolique. L’objet est possédé et détruit dans l’instant, sans aucun différé, la jouissance s’est substituée au désir et c’est toute la dimension temporelle qui s’en trouve bouleversée. De fait, ce régime suppose l’effacement du futur mais aussi du passé, de l’historicité et donc de la transmission symbolique d’une génération à l’autre : « L’oralité dévorante qui s’est emparée de notre société évoque la rage de se remplir, la crainte du vide. » (Barbier : 2013 p. 169). Charles Melman à son tour souligne le lien entre l’économie néo-libérale et la nouvelle économie psychique en ces termes : « l’expansion économique a besoin de lever les interdits pour créer des populations de consommateurs avides de jouissance parfaite. On est désormais en état d’addiction par rapport aux objets » (Melman, 2005 p. 71). Dominique Barbier souligne que le lien social se délite ; ce n’est pas pour autant le triomphe de l’individualisme qui marque notre époque, mais bien plutôt celui de l’égoïsme grégaire. L’égoïste ne cherche que la satisfaction de ses pulsions, alors que l’individu doit être capable de les assumer et de les réfréner en les convertissant en une forme symbolique viable. De nos jours, au sein de la famille, la métaphore paternelle ne fonctionne plus, de sorte que le passage à l’âge adulte est repoussé indéfiniment et la subjectivation compromise ; l’enfant, plus tard l’adolescent, est incapable de renoncer à la Toute- jouissance et à la Toute- puissance. Dominique Barbier parle à ce propos d’une attitude familiale fusionnelle où les places ne sont pas définies par la triangulation oedipienne. George Mendel, promoteur de la sociopsychanalyse, observe dans la famille postmoderne le même type de dysfontionnement concernant la traditionnelle triangulation oedipienne. Il analyse le déclin de l’image du père mise en évidence par le mouvement de mai 68 et l’attribue au développement incontrôlé de la technologie dans notre société néo-libérale. Selon lui, la puissance technologique est ressentie par l’adolescent comme Toute- puissance, ce qui le renvoie aux expériences vécues avec la mère dans la première phase archaïque ; il se trouve que l’image paternelle, traditionnellement associée aux institutions qui fondent la société, est elle aussi indissociable de la puissance technologique ; or, de nos jours, cette dernière est plus forte que les institutions, lesquelles ne défendent plus les valeurs traditionnelles (droit, justice,vérité, liberté). L’adolescent ne dispose donc pas de deux images parentales bien différenciées, l’image du père étant infiltrée par les éléments archaïques de la mère (le chaos, l’inconnu, l’arbitraire) ; en l’absence d’une médiation paternelle, l’adolescent se retrouve dans l’impossibilité d’affronter le conflit oedipien et de renoncer à la Toute-jouissance (Mendel : 1974). Dans cette perspective, la société de consommation, issue de l’économie néo-libérale et de la dérégulation produit des effets désastreux sur l’équilibre mental des individus. Selon Charles Melman : « nous passons d’une culture fondée sur le refoulement des désirs, et donc de la névrose, à une autre qui recommande leur libre expression et promeut la perversion » (Melman, 2003, p.17 ). On a pu constater que le discours sur la perversion fait désormais florés dans les medias : en témoignent les titres de la littérature psychanalytique, psychologique et sociologique : La perversion ordinaire, La fabrique de l’homme pervers et les articles consacrés au pervers narcissique qui envahissent les pages des revues. C’est pourquoi il convient de définir le concept de perversion qui tend à se diluer dans un usage indiscriminé et de revenir à Freud. Ce dernier, en ce qui concerne la perversion fétichiste, arrime le concept au déni de la réalité de la différence des sexes et donc de la castration. Alors qu’elle perçoit la réalité, la personne qui la dénie se comporte comme si la réalité n’existait pas. A partir de là, on voit bien comment s’articule la perversion sur la non- transmission du manque. Lebrun observe que les nouveaux sujets postmodernes et le pervers stricto sensu ont en commun le même fonctionnement, à savoir le déni du manque : « Ils veulent récuser la modalité de jouissance prescrite par le langage pour pouvoir en prôner une autre non soumise à tous ces avatars qui limitent ladite jouissance […] un mode de jouir où le lien à l’objet n’est plus médiatisé par le signifiant » (Lebrun : 2007, 339).Il souligne encore au sein de la famille une forme de complicité entre les parents et les enfants dans le but de dénier le manque, de l’éviter. Les parents cherchent à éviter le conflit et les enfants en profitent, ils refusent la soustraction de jouissance, revendiquent la Toute-puissance et transgressent la Loi. Selon Charles Melman, la nouvelle économie psychique consiste dans un rapport spécifique du sujet à l’objet : chez le névrosé, tous les objets se détachent sur fond d’absence, le pervers, quant à lui, se trouve pris dans un mécanisme où ce qui organise la jouissance est la saisie de ce qui normalement échappe. Le comportement addictif en est un symptôme : pousser le plaisir tiré de la possession de l’objet jusqu’à l’extrême de la jouissance (Melman, 2003, 64). En outre, le pervers est intolérant à la frustration, d’où une attitude agressive et des passages à l’acte impulsifs, il ne reconnaît pas l’autre, le manipule ou le détruit comme s’il s’agissait d’un objet ; on constate chez lui des éléments de la structure paranoïaque : la haine de la différence et du sexe opposé qui entraîne fréquemment des passages à l’acte. Rien d’étonnant donc à ce que pervers narcissiques et psychopathes alimentent la chronique noire des tabloïdes. De nos jours, les progrès de la science et de la technoscience, en matière notamment de procréation, ne connaissent pas de limites, pas plus que l’économie financière, ils repoussent indéfiniment les limites de la morale, bouleversent le statut de la famille triangulaire et, en matière de sexualité, font triompher le fantasme sur le réel. C’est ainsi que dans la nouvelle économie psychique, chacun est invité à inventer son propre sexe. Le concept de genre s’est substitué à la réalité de la biologie, et la sexualité nourrit le sentiment de Toute-puissance. A partir de ce tableau de la psychopathologie de notre société, (déni de la réalité et fuite dans l’imaginaire), on voit apparaître les effets produits conjointement par la perte de l’étalon-or et de ce que j’ai dénommé l’étalon-phallus : l’économie néo-libérale, qui vise l’accroissement indéfini des richesses, nourrit la jouissance sans fin, elle est en rapport avec un objet qui vient combler et apporte une satiété en tuant le désir. Pour J.P. Lebrun, le mensonge consumiériste nous fait croire que nous pouvons être remplis. Il ne nous aide pas à élaborer le vide qui est en nous.

Le règne du virtuel  : La fin de l’économie réelle signe le règne de l’économie virtuelle. De la même façon, dans la sphère socio-culturelle de famille, la T.V., ce troisième parent, ne transmet pas le manque mais le plein et le néo-libéralisme utilise ce media comme vecteur de conditionnement. C’est ainsi que La Haye, haut responsable de programmes T.V. déclare cyniquement : « le but est de rendre le cerveau des téléspectateurs ‘disponible’, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages » (in Barbier : 2013, 176). Dans cette perspective, J.G.Requena a exploré le discours de la T.V. comme discours de la postmodernité (G. Requena : 1988). Il y voit une structure en miroir qui s’organise autour de la relation imaginaire et de la séduction, c’est-à-dire autour de la plénitude de la Toute- jouissance qui caractérise la relation duelle avec la mère. Il dénonce dans le spectacle télévisé le déficit de symbolique dû au fait que le signe iconique, contrairement au signe linguistique, présente une forte résistance à la représentation et par conséquent suppose un fort indice de Réel, c’est-à-dire de hasard, de singulier. Ce Réel non symbolisé, il le désigne sous le terme de : « lo radical fotográfico », en rappelant que les images télévisuelles sont issues de la photographie qui a révolutionné la représentation au XIXe siècle ; en effet la photographie, en montrant l’objet, en l’exhibant, substitue la présentation à la représentation. C’est pourquoi l’image télévisuelle, telle qu’elle se donne à voir dans le « reality show » et le film pornographique, constitue le degré zéro de la représentation, sans travail de mise en scène, sans essais, sans direction d’acteurs : « se ofrece la pura huella salvaje de lo real en primer grado ». On remarquera que G. Requena prend soin de distinguer le Réel de la réalité. Le Réel, en référence aux trois ordres lacaniens (Réel, Imaginaire, Symbolique), se distingue de la réalité. En effet, la réalité c’est la part du monde que nous manipulons, qui nous est intelligible, dans la mesure où elle est médiatisée par le Symbolique, alors que le Réel, c’est l’Autre, ce qui résiste, l’hétérogène, la pulsion. Ces images-là relèvent d’une économie psychique clairement psychotique, elles témoignent de ce que González Requena nomme « lo siniestro », c‘est-à-dire : « la cualidad psíquica de la psicosis », ou encore comme l’irruption du Réel dans la réalité en l’absence de fondation symbolique . Selon lui, ces images sont issues de la perte de l’étalon phallus et du déficit de la fonction paternelle. En l’absence de tiers terme, rien ne met fin à la relation duelle, la subjectivation n’a pas lieu et l’individu est livré à son délire, c’est-à-dire à l’expansion illimitée de l’imaginaire qui anéantit la réalité. C’est le cas du psychotique sans cesse menacé par le réel de la pulsion. Cependant, on constatera que les analyses de González Requena concernant la nouvelle économie psychique sont sensiblement différentes des précédentes ; en effet, le dérèglement mental induit par la société postmoderne relève, selon lui, non pas de la perversion mais de la psychose dans la mesure où il implique le concept de forclusion élaboré par Lacan. C’est ainsi qu’il procède à une analyse approfondie des structures communes aux discours télévisuel et psychotique. Dans cette perspective, il observe une prédominance de la structure en miroir dans laquelle le présentateur regarde dans le champ off hétérogène où se situe le téléspectateur. La fonction référentielle susceptible de rendre compte de la réalité se trouve alors éliminée au profit des fonctions conative et expressive grâce auxquelles l’énonciateur établit une relation exclusive avec l’énonciataire, de sorte que la paire JE/TU élimine le troisième terme IL/ELLE bouclant hermétiquement le circuit de la communication. A cela s’ajoute l’effet produit par une fonction phatique dominante assurant un contact permanent entre énonciateur et énonciataire au détriment du sens ; ce type de communication ne manque pas de rappeler le bavardage vide, la logorrhée sans fin du psychotique. Il faut parler à tout prix, remplir toutes les plages de silence, ce qui, une fois de plus, relève de l’économie du plein. On aura compris que cette pseudo-communication reproduit la relation imaginaire duelle en jouant le rôle d’un cordon ombilical : "Este mundo a la vez fragmentado y totalizador ofrecido a la mirada voraz del espectador en una relación dual, imaginaria, escópica, se parece inquietantemente a ese otro mundo a la vez fragmentado, seductor y absoluto que lo construyera todo para el individuo en el comienzo de su existencia. El psicoanálisis lo llama la madre primordial. ( Requena :1988,113) Cette forte dominante d’une économie psychotique González Requena la retrouve dans le corpus filmique de la postmodernité, notamment dans El Club de la lucha qu’il qualifie de Apoteosis del psicópata (Requena : 2008). Il analyse l’évolution du processus psychotique chez le personnage en le mettant en rapport avec le déclin de la fonction paternelle associé au retour de l’imago maternelle archaïque. Le personnage de ce film n’accède pas au statut de sujet et vit dans l’univers spéculaire de la relation duelle. Il n’a pas d’identité, pas de nom, puisqu’il ne peut se différencier de l’autre, de sorte que dans le miroir il ne rencontre que son double. G.R. insiste sur l’univers dé-réalisé dans lequel baigne le personnage ; ce sentiment de perte de la réalité et de l’identité est alimenté par le contexte dans lequel il vit où règne la production en série. En l’absence de langage c’est la pulsion qui parle et provoque finalement la conduite suicidaire du héros/psychopathe. Ce dernier est totalement soumis au discours du Marché : on le voit feuilleter un catalogue d’IKEA et commander la totalité des meubles et objets qui y figurent. On retrouve la même standardisation dans les espaces qu’il traverse au cours de ses voyages : avions, aéroports, hôtels -durant lesquels il se nourrit de portions individuelles uniformement calibrées - forment une série indistincte.Pour reprendre les propres termes de G.Requena, la société postmoderne a engendré « un ser seriado, intercambiable, abstracto » au lieu de « un individuo real, irrepetible, singular ». Ce vécu de dé-réalisation généralisé débouche sur la question de la jouissance. Dans l’incapacité de vivre une expérience « réelle » en l’absence d’une médiation symbolique, le personnage, rivé au registre imaginaire, n’a d’autre solution que le passage à l’acte qualifié par l’auteur de « violencia máxima como única vía de acceso a la experiencia de lo real ». Il bascule ainsi de l’aliénation à la jouissance illimitée caractéristique d’une société de consommation qui dénie le manque, à la décharge pulsionnelle qui fait voler le moi en éclats. A propos de la dénomination psychopathe attribuée au personnage, on est en droit de se demander quelle est la différence entre le psychopathe, le psychotique et le pervers. Amaya Ortiz de Zárate (1996, pp.123-126) précise la distinction entre les deux premiers : si les trois présentent un dysfontionnement au niveau de la gestion du manque, le psychopathe et le pervers quant à eux souffrent d’un trouble de la personnalité qui n’affecte pas leur lucidité au moment où ils passent à l’acte, contrairement au psychotique qui, d’ailleurs, est jugé irresponsable par les juges. Comme nous pouvons le constater, les structures mentales du psychopathe sont sensiblement les mêmes que celles du pervers : dans les deux cas, il y a déni de la réalité, alors que le psychotique est affecté par le processus de forclusion, privé donc de la dimension symbolique du langage. En ce qui concerne le protagoniste de EL club de la lucha , l’un des traits distinctifs qu’il partage avec le pervers est l’absence totale d’empathie, le mépris devant la souffrance de l’autre et la jouissance qu’il tire de ce spectacle : « esa ausencia de empatía constituye sin duda el rasgo más evidente del psicópata » (G. R. :2008, 69). González Requena fait encore remarquer que ce type d’économie psychique est une constante du cinéma post-classique hollywoodien dans lequel les figures du psychopathe et du psychotique se substituent de façon récurrente au héros mythique ; c’est le cas du film El de Buñuel dont le protagoniste est un paranoïaque délirant, aliéné à la Diosa Madre, substitut de l’imago maternelle. Le psychanalyste Michel Tort, pour sa part, s’élève contre le discours freudo-lacanien que je viens de développer, ce discours qui, selon ses propres termes, condamne la faillite des pères incapables de dire non, prescrit la nécessité absolue de renoncer à la jouissance sous peine d’abandonner le pouvoir aux mères et à leurs fils non castrés. Il dénonce une régression de la psychanalyse lacanienne par rapport à ses fondements freudiens, dans la mesure où la fonction du père, selon Freud, n’est pas de séparer l’enfant de la mère mais de construire le sur-moi du sujet. Il rappelle les thèses de Lacan pour les combattre , notamment celle sur le déclin de l’image social du père qui entraînerait des effets dévastateurs sur le psychisme de l’individu, à savoir la forclusion chez le psychotique, soit l’impossibilité d’accéder à la subjectivité. Il cite les propos de Lacan sur le nouveau pouvoir des mères : « La mère est une femme que nous supposons arrivée à la plénitude de ses capacités de voracité féminine » ou : « cette mère inassouvie, insatisfaite, autour de laquelle se construit toute la montée de l’enfant dans le chemin du narcissisme » ou encore : « la femme accède difficilement au symbole et donc à la famille humaine, mais par contre, elle accède facilement au primitif et à l’instinctuel, ce qui l’établit dans un rapport direct à l’objet non plus de son désir mais de son besoin » (in Tort, M : 2005, 126 ). Il ne fait aucun doute que les sentences lacaniennes concernant la femme et la mère ont de quoi faire frémir les oreilles d’un auditoire féministe . Michel Tort reprend le schéma de l’Œdipe selon Freud et Lacan en observant qu’il ne relève pas d’une donnée anthropologique mais d’une construction idéologique et non anthropologique. Ce schéma, je le rappelle, établit la prévalence initiale de la mère comme objet dans une relation fusionnelle, puis le passage à la prévalence du père qui intervient comme tiers pour séparer la mère de l’enfant. Cet ordre chronologique supposé universel : « la mère puis le père » correspond à la division traditionnelle des sexes et à leur rôle dans l’éducation. A la mère les premiers soins, au père la relation « à la réalité ». Or ce système, soutient M.T., n’est pas fondé en nature, c’est une donnée historique. Si le père, jusqu’à nos jours intervenait peu dans l’éducation des tout petits, cela relève d’un phénomène culturel ; si à l’origine entraient en jeu des facteurs biologiques, ce n’est plus le cas aujourd’hui. En effet, à l’orée du XXI° siècle, observe Michel Tort, les progrès des techno-sciences, les revendications et les luttes féministes, la nouvelle place des femmes dans la société, rendent caduques ces arrangements historiques. De fait, il est devenu fréquent de faire grandir un fœtus en milieu artificiel ; dans ces conditions, pourquoi la personne chargée des premiers soins serait-elle nécessairement une femme ? La réalité prouve qu’un homme fait aussi bien l’affaire et que cette dernière solution écarte le danger d’une supposée omnipotence maternelle et par conséquent la nécessité d’un père séparateur. Donc, Michel Tort soutient que le schéma traditionnel du patriarcat associe de façon arbitraire l’aliénation à la mère et la subjectivation par le père. Il poursuit son entreprise de démolition de la thèse freudo-lacanienne en proposant d’inverser les termes : « Pourquoi la mère, la femme ne serait-elle pas sujet à part entière, capable de donner son autonomie à son enfant ? Pourquoi la fonction paternelle défaillante serait-elle à l’origine des violences des jeunes, des toxicomanies, des conduites à risque, des violences sexuelles ? » (Tort, M. : 2005, 200). Le psychanalyste fait encore remarquer qu’au lieu de déplorer les effets catastrophiques du déclin sur la nouvelle économie psychique, que ce soit le déni ou la forclusion, il vaudrait mieux constater l’émergence d’une nouvelle figure, celle du père de l’enfant, au lieu du père de famille. En conclusion de ce bref exposé du débat qui oppose ceux qui déplorent la crise du symbolique et ceux qui célèbrent la fin du dogme paternel, et pour revenir au lien de cause à effet entre la disparition concomittante de l’étalon- or et de l’étalon- phallus, il me semble intéressant d’évoquer les commentaires de Jean -Claude Michéa concernant la double pensée, terme qu’il emprunte à Georges Orwell. Le philosophe met en lumière la contradiction dans laquelle s’enferment de nos jours les intellectuels de gauche qui prennent pour cible le libéralisme économique effréné alors qu’ils prennent la défense d’un libéralisme culturel émancipé de toute référence symbolique au manque et qu’ils œuvrent pour le triomphe des droits illimités de l’individu ; cette gauche moderne s’oppose farouchement au capitalisme financier et simultanément en appelle à transgresser toutes les frontières et toutes les limites culturelles ou morales établies, ce qui revient à soutenir simultanément deux thèses incompatibles. (Michéa : 2008).

Bibliographie

Barbier D. : La fabrique de l’homme pervers, Odile Jacob, Paris, 2013 Cros E. : « Du capitalisme financier aux structures symboliques –Á propos de deux idéologèles [ Temps réel, Réalité virtuelle] ») http:// www. sociocritique.fr Dufour D.R. : L’individu qui vient…après le libéralisme, Denoël, Paris, 2011 González Requena, J. : El Club de la lucha. Apoteosis del psicópata, Caja España, 2008 González Requena, J. : El discurso televisivo : espectáculo de la postmodernidad, Cátedra, Madrid,1998 Lebrun J.P. : La perversion ordinaire, Denoël, Paris, 2007 Lebrun J.P. : Les couleurs de l’inceste, Denoël, Paris, 2013 Melman C. : L’homme sans gravité, Paris, Denoël, folio essais, 2005 Mendel Gérard : La crise des générations, Etude socio-psychanalytique, Petite Bibliothèque Payot, 3° éd. 1974 Michea J.C. : La double pensée, Champs essais, éd.Flammarion, Paris, 2009 Michea J.C. : Les mystères de la gauche, Climats, éd.Flammarion, Paris, 2013 Ortiz de Zárate A. : « Psicótico o psicópata » in Trama y Fondo, n°2 abril de 1997

Afrique et Histoire : le sujet culturel gabonais

On voudrait contribuer à réfuter le discours prononcé à Dakar par le président Nicolas Sarkozy, le 26 Juillet 2007 et selon lequel « l’homme africain n’est pas encore assez entré dans l’histoire ». L’homme africain baigne dans l’Histoire depuis ses origines. On a choisi de le montrer à travers le roman gabonais, dernier venu dans l’horizon culturel africain. On peut y lire une Histoire tourmentée dans laquelle la venue du colonisateur représente une étape tardive au sein d’une continuité temporelle dont les facettes multiples incluent des ruptures profondes dépendant de facteurs topographiques et géopolitiques autant qu’humains. C’est pourquoi le « sujet culturel » y présente une originalité spécifique. En mettant en scène sous des modalités variées les écarts, et les « béances » qui ont marqué son Histoire, le romancier gabonais crée un type d’écriture romanesque dont la dynamique s’enracine dans l’ expérience de ces contradictions, inscrites dans le texte sous de multiples registres sémiotiques. Il montre ainsi, par les ruptures narratives ou les « déphasages » à travers lesquels il fait glisser les unes sur les autres les diverses temporalités, originelle, coloniale, post-moderne, que rien ne lui est étranger de cette conscience historique qu’on lui dénie.

Jeanne-Marie CLERC

On sait la « stupeur et l’indignation » qui ont accueilli le discours prononcé à Dakar par le président Nicolas Sarkozy, le 26 Juillet 2007. La conception raciste de l’hyperprésident affirmant, entre autres, que « l’homme africain n’est pas encore assez entré dans l’histoire », a suscité maints remous dans l’opinion africaine et chez tous ceux qui s’intéressent à l’Afrique. Pour avoir eu l’honneur récent de contribuer à la découverte d’une culture africaine encore trop peu connue, la culture gabonaise, à travers l’émergence récente d’une forme de roman qui lui est spécifique, je voudrais tenter d’apporter une petite pierre à la réfutation de ce genre d’idées reçues qui déshonorent l’Occident. Il est peut-être possible d’y voir un aspect de ce que Edmond Cros apelle « déphasage », c’est-à-dire le « mode » sur lequel s’articulent « les uns sur les autres », dans le discours, des « temps historiques distincts [1] ». « Ces espaces de disjonction, écrit-il, sont transcrits dans le tissu textuel par des béances qui s’expriment en termes de contradictions ». Superbe formule qui rend bien compte, ici, de l’impulsion déconstructrice provoquée par le recours sarkozien (inspiré, on le sait par son conseiller, M.Guaino) à une « doxa » coloniale que tout discours « vivant » sur l’Afrique d’aujourd’hui ne peut que réfuter. La démonstration d’Edmond Cros s’attache à repérer ces contradictions au sein d’ un même texte. Or, ce sont bien elles qu’on peut observer dans le roman gabonais, tard venu dans l’horizon culturel africain et qui présente l’originalité d’unir plusieurs « strates » de discours, révélateurs de la complexité historique des mentalités africaines post-coloniales.

Ces « béances » du texte y sont nombreuses, donnant à voir, selon la formule d’Edmond Cros « des indices majeurs de la présence de l’Histoire ». En cela, elles réfutent complétement l’absence d’Histoire dénoncée par le président français. L’homme africain baigne dans l’Histoire depuis ses origines. Histoire tourmentée dans laquelle la venue du colonisateur représente une étape tardive au sein d’une continuité temporelle dont les facettes multiples incluent des ruptures profondes. Celles-ci peuvent apparaître comme disjonctives car elles dépendent de facteurs topographiques et géopolitiques autant qu’humains. C’est pourquoi le « sujet culturel » y présente une originalité spécifique. D’abord parce que, plus que partout ailleurs, le sujet africain, dès la naissance, se trouve investi dans le « déjà là » d’un pays et d’une tradition qui le pré-déterminent. Ceci est particulièrement vrai du sujet gabonais, enraciné dans un réalité géographique particulière, la forêt équatorienne. Celle-ci communique à l’homme son rythme et son langage, comme en témoigne ce passage du roman de Jean Divassa Nyama, Le Bruit de l’héritage, imprégné d’un symbolisme qui permet au narrateur de suggérer l’intimité des êtres à travers l’étroitesse de leur lien avec la nature :

« Ikapi compare sa femme à cette lagune qui s’écoule le long de Muile. Le courant les fait dériver ensemble à travers les mangroves (…). Les mouches tsé-tsé volent avec leur frou-frou au-dessus de leurs têtes (…). Elle n’entend que le bruit des cascades qui gargoulettent à travers les rochers (…). Au loin, le chant d’un perroquet se mêle aux voix des singes et des gorilles qui font battre le cœur (…). Les vagues les entraînent vers des horizons lointains (…)… Elle entend le clapotis de l’eau et le bruit de la pagaie. Elle sent le piroguier qui monte et descend pour mener la pirogue… [2] ».

La comparaison, explicite au début du texte, puis prolongée ensuite de façon implicite, permet d’établir la similitude entre la femme et l’univers aquatique mais aussi la plénitude de cette communion entre les hommes et le monde où ils vivent, et qui les fait vivre. Comme l’écrit le géographe Roland Pourtier, « les gens de brousse évoluent en faisant corps avec une enveloppe végétale intimement apprivoisée où tout est devenu signe » .

Cette évocation d’un espace, où l’eau joue un rôle fondateur, en même temps que la forêt où elle trace ses passages, constitue donc un texte sémiotique où peut se lire l’imprégnation par une temporalité mythique. En effet, l’histoire des origines s’enracine dans la topographie, comme le démontre le roman de Laurent Owondo, Au bout du silence. On voit s’y greffer, à travers la parole du narrateur devenu conteur, l’épopée « animiste » propre au monde noir, qui constitue, selon Yamba Elie Ouédraogo, « l’expression brutale de la communauté d’essence qui unit les choses, les êtres et les hommes » Dans le texte d’ Owondo, l’histoire énoncée par le personnage appelé symboliquement Ombre est celle de ce peuple « sans songes » affronté à la poursuite impitoyable de l’Ogresse Ndjouké et qui se met à « déferler », s’ éparpillant « dans les paysages à la démence fertile », s’arrêtant au moindre « point d’eau sous le ciel incandescent », s’y divisant entre ceux qui s’installent, « arc-boutés sur la clémence des dieux », et ceux qui poursuivent « sur le chemin, la plaine soudain verdoyante ». On reconnaît là des éléments de l’épopée Mvettt qui évoque, à une époque situable aux environs du XV° siècle, le grand exode attesté historiquement de l’ethnie Fang. Vivant originairement dans un milieu de savane, elle fut obligée de fuir sous la pression des féroces guerriers Masaïs qui la poussèrent vers le sud . Laurent Owondo appartient à l’ethnie Myéné. Mais il témoigne que l’épopée Fang, même si elle fait l’objet de réappropriations par chacune des ethnies bantoues, est respectée pour l’essentiel des grands traits de sa mythologie. Il est donc particulièrement intéressant de suivre, dans le roman gabonais contemporain, les résurgences et variations de ces mythes fondateurs.

Ce qui séduit l’auteur, ici, c’est la poésie du chant épique tel qu’elle est « jouée » par le chanteur de mvett. Il affirme notamment que « donner à voir un monde par les mots est une des ambitions que s’offrent en partage le joueur du mvett et l’écrivain gabonais » . On voit ici comment la conscience de l’écrivain africain rejoint celle, prééxistente, de ce producteur de signes qu’est le joueur de mvett, instrument de musique à cordes, connu depuis l’ancienne Égypte, et qui accompagne l’ensemble des récits guerriers à l’origine de la culture des Fangs. Selon la légende, en effet, les Fangs, durant leur longue migration vers le sud, en butte aux attaques meurtrières des tribus qui les pourchassaient, virent un de leurs notables, Oyono Ada Ngone, atteint par les flèches ennemies, tomber dans le coma. Le peuple emporta le corps inerte dans ses pérégrinations, perdant progresivement l’espoir en l’avenir au fur et à mesure des obstacles à surmonter. Or, durant son coma, Oyono Ada vit un esprit venir à lui et lui remettre une sorte de lyre censée réveiller le peuple et lui redonner espoir par le chant d’histoires fabuleuses. Lorsqu’Oyono Ada se réveilla, il narra sa rencontre étrange et se mit à fabriquer l’instrument de musique. Lorsqu’il commença à effleurer les cordes, la magie opéra et le peuple retrouva sa force et son espoir. On constate donc ici l’importance d’un autre matériau sémiotique qui sera soumis à toutes les vicissitudes socio-historiques : la musique.

En effet, il faut noter l’importance de la perception auditive dans cet univers de la forêt où la vision se trouve arrêtée par l’encerclement des arbres. Ce n’est sans doute pas un hasard si cet art gabonais, qui avait atteint un haut degré de perfection avant la colonisation, n’a subsisté pendant longtemps qu’à travers la musique et la danse. Comme l’écrit Roland Pourtier, « la culture a trouvé refuge dans l’impalpable des sons et les rythmes du corps » . C’est tardivement par rapport aux autres pays d’Afrique, que le roman est apparu, redonnant toute sa signification symbolique à une perception auditive restée intériorisée et manifestée par les corps, mais échappant à toute parole, depuis que la colonisation y avait introduit le doute et la confusion. D’autre part, l’ethnomusicologue souligne « la puissante cohésion spirituelle de ces sociétés » qui se traduisait par une unanimité investie dans « la haute fonction de la musique » . En elle se concrétisait le dépassement de l’individu au profit d’une communauté toute puissante. Or, la perspective romanesque introduite par l’Occident repose, on le sait, sur le triomphe de l’individu. On peut s’interroger sur le processus d’adaptation né de cette contradiction. Comment le je individuel promu par le langage romanesque importé d’aileurs peut-il « s’arranger » avec ce « déphasage » que constitue pour lui la nécessaire présence des perceptions non plus linguistiques mais auditives héritées du nous de la tradition ?

La musique est partout présente dans le roman gabonais contemporain, à travers les chansons et les cantiques, à propos de toute fête chrétienne ou animiste, cérémonie rituelle, culte rendu aux ancêtres etc. Cette présence est encore attestée à l’occasion d’événements plus mineurs mais caractéritiques comme cette « fameuse mélodie des têtes mal rasées » qui accueille le narrateur de Biboubouah à la veille de la rentrée des classes, alors que son oncle Zué vient de lui raser le « gâteau de teigne » qui lui envahissait la tête, « à l’aide d’un tranchant tesson de bouteille » :

« Ntuign ! Ntuign bangong gong ! (crâne rasé.n.r.)

Ntuign bangong gon

Nos pères défrichent ! Kié !

Nos mères sèment les courges ! Yâh !

Une voix de stentor derrière les monts clame :

Ntuign ! Bangong gong !

Bangong gong ! Bangong gong ! Bangong gong ! »

Si la mélodie est qualifiée de « fameuse » c’est que le rituel était courant chez tout nouvel élève, dans ces villages de brousse où l’hygiène était ainsi pratiquée de façon radicale. L’inscription des résonances dans le texte tend à lui donner une valeur imitative qui en renforce la vraisemblance et le comique. Mais la musique figure rarement seule : elle est pratiquement toujours accompagnée de danse, comme c’est le cas pour ces nuits de fête, telle la nuit de Nkombé, évoquée par Okumba-Nkoghé dans Les chemins de la mémoire. On y voit le héros Pepo, venu de la ville et ignoirant des traditions, y attendre impatiemment la fin de la performance du danseur pour que commence le récit épique. Mais

« L’usage voulait qu’au commencement de la soirée, on réchauffât les cœurs par chants et danses (…). Pour le moment, Onguélé chantait et dansait. On s’étonnait qu’à cet âge, il pût encore remuer avec cette agilité, mimant ainsi ndjobi, ongala et ngoye, rythmes qui lui avaient été enseignés parmi le silex et les ronces. Mais Pepo, dans son impatience, souhaitait qu’il en vînt au conte, ignorant que celui-ci ne valait que par la mélodie qui le soutenait, ne sachant pas que toute danse est une prière, que les mouvements d’Onguelé reprenaient ceux qui avaient permis à Suumbu de surmonter les obstacles et de toucher le fond de son errance »

Si le conte ne vaut que par la mélodie qui le soutient, c’est parce que beaucoup de langues africaines, dont le fang, sont polytonales, chaque syllabe y revêtant plusieurs sens différents selon la note sur laquelle elle est dite. De sorte que la différence y est parfois imperceptible entre le chant et la parole. S’y ajoute le rythme de la danse qui, scandant celui du discours, lui ajoute son propre sens. De sorte qu’on a affaire à un syncrétisme étroit entre les formes d’expression qui se rejoignent au sein du même rituel sacré, d’où l’affirmation que « toute danse est prière », mimant ici le souvenir de l’ancêtre, dans son errance parmi les peuples pour y éprouver « la culture et l’art guerrier de celui de son père ». De sorte que le récit de l’épopée fondatrice est étroitement solidaire du chant de la cithare qui l’accompagne et le crée, en même temps que de la danse de celui qui le mime. Texte sémiotique complexe que le romancier peine à traduire en simples mots.

Ainsi, les protagonistes de ces romans apparaissent comme immergés dans un contexte collectif s’exprimant à travers la multiplicité des signes qui les environnent. À la topographie s’ajoutent la musique et les rythmes mais aussi les couleurs qui, plus que les autres signes, revêtent une valeur sacrée. Dans son évocation de l’épopée mvett, le roman Au bout du silence synthétise symboliquement l’image des ennemis à travers celle, unique, de l’ Ogresse qui surgit, se confondant avec les pluies de flèches lâchées par « les guerriers ombrageux ». On nous décrit longuement l’errance du peuple poursuivi. « Amenuisée mais refusant la défaite, la horde continue, avançant au hasard ». C’est ainsi que les hommes passent insensiblement de la plaine à la montagne, « pente raide que la horde escalada comme on agonise ». Là, « leurs yeux s’emplirent de vert sombre », celui peut-être de la forêt où s’incarne une nouvelle fois l’Ogresse qui, ainsi, les rend aveugles et les force à se coucher, vaincus, soumis. Seul, l’un d’eux garda les yeux ouverts : « Loué soit-il, dit Ombre, loué soit celui-là qui fixait droit devant lui et vit sur le versant du promontoire dévalant vers la vallée où l’Ogresse attendait, un ruissellement ocre et kaolin » .

De sorte que, à travers des échos de l’épopée Mvett, se dit le récit primordial de la grande aventure que fut la domestication de la forêt pour des populations issues des régions de savanes. Le géographe Roland Pourtier évoque ce « moment décisif, celui où un peuple se repense à la charnière entre deux univers, celui de la savane des origines, celui de la forêt à affronter ». Il définit ainsi une « pratique sensorielle de l’espace » , un « savoir des lieux » imprégné par la « trace des craintes ancestrales ». Le récit épique racontant l’apparition du symbole-clé, l’alliance des deux couleurs ocre et kaolin, qui imprègne tout le roman, s’inscrit dans cette cosmogonie. Dans cette histoire de la conquête du territoire s’exprime la concrétisation d’ « un sentiment obscurément sacré de toucher au mystère d’une nature d’avant les hommes, profuse et confuse, enracinée au fond des âges » .

C’est alors que la vision se fait parole et que les couleurs deviennent discours pour ce héros des origines, le seul à avoir su garder les yeux ouverts : « Et comme si ce qu’il voyait lui tenait discours, il se leva au milieu des râles, alla prendre un peu des deux substances surgies du ventre de la terre, s’en frotta le visage et proclama qu’il savait pourquoi l’ocre et le kaolin emplissaient ses yeux à cet instant précis. »

Ainsi, dès la fin du second chapitre du roman, nous est donnée la clé du noyau symbolique autour duquel s’organise la diégèse et qui revient comme une thématique récurrente, constamment énigmatique. Le kaolin, substance argileuse qui enduisait les « masques blancs » du mukuyi , poétiquement présenté par le narrateur comme « la couleur du ciel à l’aurore », s’unit à l’ocre « couleur du sang coagulé ». On sait que, utilisé dans le rite du bwiti et le culte des ancêtres, le rouge connotait plus particulièrement les valeurs propres au monde féminin comme le sang, le blanc se rapportant plutôt au sperme ou à la mort . Mais ce qui importe, lors de ce surgissement conclusif du récit épique, c’est que les couleurs dont le héros se frotte le visage, comme le feront les masques, sont issues du ventre de la terre, scellant ainsi une alliance définitive entre les hommes et le cosmos :

« Comprenne qui peut comprendre mais Ombre disait loué, car voilà le début de l’alliance entre la montagne et ceux qui s’enfoncèrent dans l’immense voûte végétale qui n’admet de logique que la sienne. Loué dit encore Ombre, car voilà le point de départ d’une longue lignée ; celle de ceux qui, suffoquant dans cette contrée aux rigueurs de marâtre, ne perdent jamais de vue le chatoiement qui naît du voisinage de l’ocre couleur du sang coagulé et du kaolin couleur du ciel à l’aurore »

Ainsi, la Parole qui sait, celle de l’initié, naît de l’alliance des deux couleurs sacrées, issues de la matière et communiquées au visage humain. Elle surgit au terme d’une longue aventure d’errance et de tribulations, illuminant soudain le silence d’une gerbe chatoyante où perception visuelle et perception auditive se confondent. Or, on sait , depuis les magnifiques expositions du Musée Dapper à Paris , que les masques gabonais, figures de reliquaires liés au culte des ancêtres, apparaissent parmi les œuvres les plus abouties de l’art africain. Omniprésents dans la vie sacrée ou festive des peuples du Gabon, ils font se côtoyer des formes naturalistes, expressionnistes ou géométriques valorisées par les couleurs fondamentales que sont le blanc et l’ocre rouge . À travers eux, le corps de l’initié, qui en était recouvert, abandonnait les repères du quotidien pour pénétrer dans un autre univers, celui des esprits. On voit donc que tout un matériau sémiotique fait de couleurs et de musique, acquis au gré des constructions mythiques où s’enracine l’histoire des peuples bantous, s’organise formellement autour d’un sujet romanesque dont l’identité culturelle apparaît constituée par le jeu premier de ces éléments « transindividuels ». C’est peut-être une des caractéristiques du roman africain adapté tardivement du roman occidental de n’avoir acclimaté que partiellement l’individualisme qui fonde la forme romanesque telle que la connaissent nos littératures. Car, on sait que, en Afrique, le collectif de l’ethnie ou de la tribu précède l’individu. L’originalité de ce roman gabonais d’apparition tardive puisque inconnu avant les années 80, est précisément de mettre en scène les ruptures, les « béances » qu’introduisent dans ce collectif originaire les surgissements difficiles d’un « je » qui se cherche psychologiquement contre ce « nous » prédominant à la fois géographiquement et historiquement. Plus que d’autres, le roman gabonais est un espace de contradictions car il offre simultanément le spectacle de ces temporalités antagonistes dans lesquelles se meuvent les sujets culturels, selon qu’ils sont hommes ou femmes, qu’ils vivent au village ou à la ville, qu’ils vivent au contact de la tradition ou qu’ils sont adaptés à la modernité.

Laurent Owondo met en scène l’histoire d’Anka qui, après la mort du grand-père, parti sans lui donner les yeux pour voir derrière les choses, va se confondre avec celle des « déguerpis » chassés du village par la modernité triomphante. Mais son originalité tiendra à la posture psychologique délibérément adoptée par l’enfant qui, se sentant trahi par l’abandon de l’aïeul, se laisse mourir. Ramené à la vie par la sorcière au miroir, il prend « son parti de ne plus rien exiger » :

« Puisque Tat’ était parti sans lui donner ses yeux, rien, se dit-il, n’avait plus d’importance. Rien, sauf peut-être cette respiration qu’il faillit perdre. Désormais, il voulait prendre le monde tel qu’il s’offrait, sans s’étonner, sans chercher à savoir ce qu’il y a derrière toute chose. C’était, pensait-il, la seule manière de se passer de l’aïeul et de ses yeux ».

Dorénavant, la rupture avec cet invisible pressenti dans les yeux de l’aïeul, à la veille de sa mort, s’accomplit en même temps que l’exil du village vers la ville. Cette dernière représente le triomphe d’un visible sans autre enracinement que purement matérialiste : il n’y a rien derrière les apparences. Cette déchirure dans l’horizon mental du protagoniste, cette « béance » historique inscrite au cœur de son processus vital se traduit dans le texte par le bruit opposé au silence du grand-père, à celui du village, et à celui de l’enfance attentive dans les yeux de l’aïeul.

Il y a comme une sorte de crescendo du bruit qui se manifeste déjà, avant le départ du village, dans « l’écho de ce qui se murmurait » apporté par le vent et qui se transforme en « un étrange bruit » se répandant partout. La République, elle-même, à travers ses affiches dont les tampons représentent « une redoutable divinité », se met à parler aux « oreilles attentives » des villageois, par le biais des « lettres noires » traduites par ceux qui savaient lire. Elle « insistait », elle « promettait ». « À ces instants-là, pas une seule voix ne s’élevait pour contredire… ». Et « Anka qui n’était pas sourd se contenta d’écouter ».

L’ « usurpateur » qui finit par arriver, ne voulut « rien entendre », des larmes et des lamentations de ceux qu’il venait expulser. Et le chapitre se termine sur l’évocation du rire de Kota, le père, « que personne ne pouvait faire taire » , suivi d’un silence qui le laissa muet pendant des semaines, ainsi que des hurlements d’Anka le voyant frappé par les soldats. De sorte que le vacarme cruel qui accompagne l’expulsion rompt soudainement la dialectique sacrée du silence et de la parole, où baignait le début symbolique du roman. Les sons réalistes entrent, quasiment par effraction, dans cet univers initiatique. Ils culminent dans l’évocation finale du « monstrueux vrombissement » des chenilles, ces « caterpillars » qui labourent le village pour y installer un autre monde, celui de la modernité. Le récit explicite le rapport inversé entre l’activité destructrice de la machine et la disparition définitive du grand-père, Rédiwa : « La machine s’ébranlait de toute sa masse. Elle avançait puis reculait pour mieux éventrer. Ce n’était pas la case en terre battue qui s’effondrait, c’était Rédiwa qui mourait pour de bon ».

Cette extermination de l’Ancien, hommes et traditions, se prolonge dans la curieuse détermination du personnage qui, face au nouveau décor de Petite Venise, le bidonville où il se retrouve expulsé, lui et sa famille, n’entend, malgré les multiples nuisances sonores qui l’environnent, qu’un silence définitif : « Ici tout lui semblait muet, (…) tout était muet parce que fait pour l’être. (il n’y avait) rien de plus que ce qu’il voyait » . Espace de contradiction où le vacarme ambiant ne révèle que le silence des choses réduites à leur apparence consommable.

L’originalité du roman est de mettre l’accent sur la paradoxale complicité du personnage, entrant dans cette modernité, muette parce que coupée de tout au-delà métaphysique, en pleine connaissance de cause et avec la farouche détermination du désespoir :

« Alors, face à son père et à sa mère, Anka se dressa avec la férocité d’un animal défendant son territoire (…). Il se dressa contre eux qui voulaient rompre le silence des choses qu’il souhaitait éternel (…). Il se mit à hurler en silence qu’il n’y avait rien, rien d’autre que ce qu’il voyait ».

Ainsi disparaît l’invisible pour celui qui, plongé dans le monde moderne, s’en empare jalousement comme un animal défendant sa proie. En même temps, se rompt le lien qui unit parents et enfant, ce dernier pactisant avec l’univers nouveau qu’il a pressenti en voyant les machines. Comparé à un « enfant d’hyène », il est montré disant qu’ « elle était belle l’œuvre des chenilles ». Le caractère commun à l’hyène et à la chenille, dans cet univers métaphorique à portée symbolique, est la puissance dévoratrice qui se communique ainsi, prophétiquement, au protagoniste Anka. Il sera désormais présenté dans sa volonté de ne rien laisser subsister, autour de lui et en lui, des vestiges du passé qui a nourri son enfance. Ce « hurlement silencieux » avec lequel il exprime son nouvel état d’esprit caractérise l’atmosphère oxymorique où le son exprime simultanément le fracas extérieur et la douleur intérieure opposés à ce désert silencieux du monde privé de communication dans lequel il se meut, coupé de toutes racines antérieures. De sorte que vacarme et silence vont coïncider, dans les descriptions à la fois savantes et poétiques, qui nous seront données de cet environnement complexe qu’est le faubourg misérable de Petite Venise.

Inversement, le « bruit de l’héritage », chez Jean Divassa Nyama, désigne l’abondance de cette parole enfouie -celle des ancêtres, celle des esprits bons et mauvais- qui entoure l’individu tout au long de son existence au village. Mais, pour les enfants partis vivre à la ville, il faut tout un apprentissage pour savoir entendre ces voix. Voix que la modernité a occultées derrière une idéologie moderniste et des comportements trop matérialistes pour ne pas se contenter des apparences immédiates d’un monde cacophonique, où les bruits de la tradition ne sont plus audibles. Le roman d’Okumba-Nkoghé, Le chemin de la mémoire , engage le lecteur sur une voie analogue, bien que la mémoire y soit évoquée à tous les niveaux, du souvenir récent, impossible à oublier, à la mémoire des anciens, incarnée dans la diversité des traditions. Entre temps Biboubouah de Ferdinand Allogho Oké , nous présente, la même année que Laurent Owondo, des Chroniques équatoriales à cent lieues du roman initiatique de ce dernier. Obéissant au modèle fang des « petites anecdotes pleines d’humour que les enfants se transmettent de génération en génération », l’auteur enchaîne les histoires apparemment sans ordre sinon celui que lui confère le conteur, l’oncle Zang, égrenant l’histoire de sa vie « pleine de surprises et de cauchemars ». Au travers de cette parole qui se veut proche de l’oralité des conteurs du Mvett, s’exprime la contradiction entre la recherche scripturale du professeur d’Université et l’expression d’une sagesse populaire, simultanément présents dans l’horizon culturel gabonais. Tous ces auteurs, malgré leurs différences stylistiques, contribuent à ce que Ludovic Obiang appelle « la relecture des mythes fondateurs ».

Il faut attendre Parole de vivant, roman d’Auguste Moussirou-Mouyama paru en 1992 , pour que la quête d’une écriture originale se fasse jour de nouveau à travers les transpositions poético-politiques d’un parcours autobiographique difficile à suivre pour le lecteur, car plein de ruptures narratives et d’allusions multiculturelles d’une richesse extrême. Le narrateur, viscéralement attaché, par son lien avec sa grand-mère, à une tradition simultanément pré-coloniale et coloniale, se trouve plongé dans les avatars douloureux d’une modernité illustrant la France et la Françafrique, mais aussi, élargissant le panorama culturel à l’histoire globale de l’Afrique, à travers un « symbolisme touffu », parfois hermétique. La parole y est drue, sur laquelle se détache d’autant mieux le silence imposé à celui qui veut raconter, par l’absence de mots pour dire et d’oreilles pour entendre. Le même souci d’écriture apparaît dans le roman de Marc Mvé Mekale Les limbes de l’enfer paru en 2002 . Spécialiste d’art poétique fang mais aussi de roman afro-américain puisque auteur d’une thèse sur Richard Wright, le romancier travaille sur l’humour et le calembour à travers le récit chaotique d’un héros écartelé entre ses souvenirs d’ancien combattant, rare survivant africain de Dien-Bien-Phû, et son parcours classique du village à la ville. On repère des allusions à d’autres romans contemporains gabonais comme Sidonie explicitement citée. De même, tout le début du roman semble se référer à celui d’Owondo, à travers le personnage de cet adolescent, Afane, « véritable chaudron submergé de questions inassouvies », et qui ne rencontre autour de lui que silences. Comme le héros d’Owondo, il nous est présenté partageant son temps entre l’école et les buissons, formule lapidaire qui décompose humoristiquement le lexème « école buissionnière ». Or c’était l’ occupation favorite du héros d’Owondo, Anka, à Petite Venise, le bidonville où l’avait conduit son exil hors du village natal. De même, on peut trouver des échos de Jean Divassa, entre autres, dans le thème de la réincarnation, humoristiquement illustré par celle d’une « âme noire » errant sous la forme d’une Tonkinoise, pour cet ancien combattant d’Indochine. Ainsi, les ancêtres sont présents à travers les innombrables allusions au bwiti et aux rites qui interrogent l’au-delà, mais ils sont évoqués sur un mode ironique qui permet la distance langagière et la recherche d’écriture.

De ce point de vue, le roman de Marc Mvé Bekale, apparaît comme une déconstruction humoristique de ses contemporains qu’il unit à d’autres références prestigieuses en une sorte de melting pot où le lecteur parfois reconnaît, parfois ressent une similitude avec quelque chose de familier mais dont il ne perçoit qu’un écho lointain. Il est intéressant de tenter de repérer le traitement parodique propre à la post-modernité dans ce type d’élaboration scripturale fondée sur la citation ou la référence implicite, depuis un point de vue satirique qui les métamorphosent. Témoin cette description de la ville : « Nous sommes à l’arrêt des cars. Il fait nuit. Une foule immense cancane et fourmille autour de moi », écrit le protagoniste des Limbes de l’enfer. Et il décrit l’ « impressionnante rangée de femmes assises derrière leurs denrées (qui) jacassaient dans des dialectes inconnus ». Lui qui, passé par l’école des Missionnaires, parle français, se fait houspiller par le conducteur du bus, le « motor-boy » : « Fous le camp avec ton français de baratin. » Et, se voyant confisquer son baluchon, en guise de billet, il invoque sa mère décédée : « Kié ! Ma mère ! Toi qui m’aimais tant, si le royaume d’outre-tombe est bien celui des omniprésents, aide-moi, aide ton sang en difficulté ». Texte significatif car, d’une part, il montre la diversité culturelle offerte par les langues parlées à la ville, où le français est minoritaire et peu respecté. D’autre part, il manifeste une croyance populaire Fang, la référence aux omniprésents renvoyant aux Immortels propres à l’épopée Mvett. Le mélange avec l’anglais lié à la technique automobile, et le « petit nègre » du vieillard qui vient au secours de l’enfant perdu en lui disant : « Oui pitit pour moi ! Moi fatigue. Allons dormitif », tous ces éléments, accumulés en peu de lignes, achèvent de brosser le portrait multiculturel de la ville gabonaise. S’y ajoutent, pour le romancier à la plume satirique, les diverses enseignes qui font pleurer de rire son narrateur : « À mesure que le soleil arpentait le ciel, l’on voyait éclore mille ingénieries sur les devantures de magasins. « Ici Yadindon », « Là Yagabon », et plus loin, il y avait « Trocontruc », une « Parpaignerie » qui jouxtait une « Oignonnerie » et une « Pipissoire ». Biko lut, rit, relut et rit encore : « ICI YA BONDONG PERIGNON ». Il rit tellement qu’il avait mal au ventre ».

Les avatars de la francophonie écrite déchaînent facilement la verve polémique d’un discours où l’ on perçoit les échos d’une réalité trop vraie pour être inventée. Mais le mépris du narrateur pour cette rue qui « accouche de tous les délires », qualifiés d’ « africaneries », se prolonge jusqu’à une autre enseigne de « galerie marchande vouée au culte des masques. Biko tira de son cœur une pancarte striée d’apostrophes tout aussi folles : "africonneries ! ! ! » Le lecteur s’interroge sur la portée de cette déclaration intérieure qui ne peut que s’adresser aux masques rituels de la tradition. La suite du texte, soudain devenue plus tragique avec l’évocation d’un homme étendu râlant « sur les bords de la vie », ayant « trouvé asile dans les caniveaux », incite le rire de Biko, comme celui du lecteur, à se casser sur la constatation de l’universelle misère qui envahit la ville significativement appelée Sodoum, et la fait glisser « vers une pente où la raison s’égare ». Par-delà les jeux de mots qui scandent le paragraphe sur raison et « déraison d’une saison aux exhalaisons extrêmes », il semble qu’on atteigne ici un point fondamental du roman. Si « le tambour (y) bat du calembour », à l’image du tam-tam de la culture orale, c’est peut-être pour que, aux oreilles de ses compatriotes, cet « unique pamphlet d’appel au réveil » , selon la définition que donne de son livre Marc Mvé Bekale, résonne comme un retour à la raison. Car, écrit-il poétiquement, « tout battement d’aile est frémissement de la raison en l’être ». Et si « toute créature vivante » qui « interrompt la besogne et prend congé, fait ainsi parler l’Esprit en elle, alors Dieu devrait reprendre le pinceau ou quelque outil aux dents dures en vue d’une toilette radicale ». On est donc ici au-delà des masques et de l’héritage des ancêtres, face à la mort qui renvoie mythiquement à un Dieu fait Esprit davantage apparenté à celui de la Genèse, et dont la copie serait à revoir. La tradition se trouve donc récusée, au nom d’une rationalité qui écarte la superstition et, en même temps, du fait de la présentation parodique qui en est donnée, se moque d’un Dieu, créateur d’une œuvre aussi mal terminée. On voit comment ce jeu sur l’accumulation des déconstructions transcrit une conception du monde post-moderne qui se détache d’autres énoncés liés à d’autres temporalités, celles de la colonisation et de la Françafrique avec ses enseignes en pidgin, celle de la tradition et du culte des ancêtres avec ses invocations aux esprits. Ainsi, plusieurs points de rupture se trouvent inscrits dans le texte à travers les écarts entre les langues rapportées ou le « déphasage » entre les considérations philosophiques et métaphysiques mentionnées. Il y a là un dynamisme du texte qui provient de ces mélanges différentiels où la logique narrative se perd au profit d’une sorte de « melting pot » scriptural apte à traduire le métissage culturel propre à cette Afrique d’aujourd’hui.

Contrastant avec ces romans enracinés dans une réalité explicitement gabonaise, ou la transposant dans une réalité imaginaire analogue, le roman de Janis Otsiémi, Tous les chemins mènent à l’autre rappelle plutôt l’essai du philosophe Jean-luc Nancy, L’Intrus . Les deux textes narrent l’expérience peu banale de celui qui reçoit une greffe, l’un, Africain, du rein, l’autre, Français, du cœur. Ce qui, chez Okumba Nkoghé, était chemin de mémoire, devient chez Otsiémi chemin vers l’Autre, mais un autre perçu comme intrus. D’abord « ombre fidèle » qu’il porte en lui constamment, image idéale que lui renvoient de lui le regard des autres, il finit par percevoir cet Autre comme un « flou » silencieux au fond de lui dont il lui faut impérativement éclaircir l’existence objective en faisant la connaissance du donneur. Connaissance déceptive qui dissipe à tout jamais ce que Nancy appelle « la symbolique douteuse du don ». Il découvre, en effet, que ce n’est pas par amour que ce don a été fait. Du même coup, celui-ci devient intolérable et mortifère. Le silence est plénier dans ce roman où le héros émerge peu à peu du coma à travers les bruits entendus, mais y replonge aussitôt rendu à la vie, car, comme pour le héros d’Owondo, cette vie est pleine de questions inabouties suscitées par cette part d’ inconnu qui le constitue désormais. Pour Anka, l’inconnu était le monde autour de lui, pour le narrateur d’Otsiémi, c’est en lui que se situe l’énigme insoluble. Nulle voix d’ancêtres ici pour l’aider, sinon parfois le recours aux chants, proverbes, citations et cette visite aux lieux de l’enfance où des « voix d’hommes qu’(il) semble être le seul à entendre » lui content « l’histoire de (sa) race ». Pourtant, il répond « à ces hommes noirs, torses nus, enchaînés » : « vos larmes, vos cris d’effroi, vos réminiscences ne sont pas les miennes ». On est donc aux antipodes des chemins de la mémoire évoqués par les autres auteurs, comme si la présence de cette ombre greffée en lui à travers l’intrusion de l’organe étranger, l’avait rendu étranger à lui-même et aux siens. Étrangeté insupportable qui le conduira au suicide. Ce qui est une autre façon d’affirmer la nécessaire et impérative reconnaissance de l’héritage . C’est de lui que naît la vie et c’est grâce à lui qu’elle se conserve. C’est en lui seulement que se trouve « l’Autre authentique », celui des ancêtres, celui des esprits qui environnent le moi et dialoguent avec lui par-delà la vie et la mort.

D’un auteur à l’autre, à travers les déchirures que provoquent dans chaque texte les contradictions évoquées par les signifiés, mais aussi inscrites dans l’écriture par les signifiants, on peut discerner un parcours vers l’individualisme imité de l’Occident, et qui se trouve soit démystifié, soit refusé. Le suicide final du protagoniste du roman d’Otsiémi peut en effet se lire comme un refus de ce « moi » indépassable dans lequel s’enracine le genre romanesque importé d’Europe.

La vérité du sujet africain semble donc à jamais enracinée dans ces différentes pratiques discursives liées aux sujets « transindividuels » qui le traversent . Si l’on pose à son sujet la question « de savoir qui parle dans le sujet parlant », comme le propose Edmond Cros , l’épaisseur des strates historiques accumulées depuis l’épopée fondatrice constitue un « préconstruit » inséparable du « moi » et qu’on ne peut pas considérer véritablement comme source d’aliénation chez ce type de sujet anciennement colonisé. En effet, la présence aliénante du colon pèse d’un poids qui, dans la littérature post-coloniale, vient rejoindre les multiples présences d’autres voix, celles des anciens, celles des esprits qui hantent la nature vivante mais aussi celles de la ville cruelle. Toutes, elles accompagnent l’individu d’un concert d’harmonies diverses et contradictoires où il puise une richesse multiple qu’on peut aller jusqu’à qualifier de « métisse » du fait du mélange inextricable des références culturelles. Un exemple significatif en est donné dans l’horizon gabonais par l’extraordinaire roman de Bessora intitulé Petroleum. Sa grande originalité tient à l’humour dévastateur qui s’exprime à travers l’union parodique et complexe du mythe grec des Argonautes et des mythes fondateurs Fangs. Le recours au mythe grec lui permet de décrire l’épopée pétrolière comme la recherche d’une nouvelle Toison d’or, à travers une héroïne européenne appelée Médée, qui est géologue « à bord d’un bateau de prospection pétrolière » appartenant à la société Elf, l’Ocean Liberator. Elle s’éprend du cuisinier nommé Jason qui, lui, né au bord de ce « bras sinueux de l’Ogooué » qui débouche sur la baie de Port-Gentil où se déroule l’histoire, est porteur de la tradition mythique africaine. Leur idylle est contrariée, dès le début du récit, par l’explosion qui ravage le bateau au moment de la découverte d’un nouveau gisement. Jason disparaît et l’histoire prendra la forme d’une quête, simultanément amoureuse et policière. Le recours aux mythes ajouté à la structure policière du récit, réussit ce tour de force de transmettre une documentation extrêmement précise sur la réalité pétrolière, ses techniques d’extraction, son histoire au Gabon, tout en la transfigurant à travers une permanente recréation imaginaire imprégnée de satire ravageuse. L’intérêt du mythe de Médée tient au fait qu’il permet de rejoindre, par certains points, les mythes fondateurs africains.

Médée, héroïne de schèmes mythiques centrés sur la magie est l’ « émanation de puissances chtoniennes » qui font d’elle « l’image du chaos et des forces maléfiques » . C’est bien ainsi qu’elle se présente à Jason le cuisinier, dans le roman : « Tu comprends, je n’en ai rien à faire d’Elf. J’ai reçu l’appel du pétrole, c’est tout. Or noir. Noir comme la mort, or comme soleil ». Le personnage est donc au centre d’une contradiction qui l’écartèle, et que finira par résoudre l’accomplissement final de son amour pour Jason. Mais les puissances chtoniennes où s’enracinaient les pouvoirs de la magicienne du mythe grec rejoignent une actualité brûlante dès lors qu’elles sont transposées dans le mythe pétrolier que génère l’épopée d’Elf-Gabon. La grand habileté de Bessora est d’opérer ce transfert d’un univers à un autre qui contribue à contaminer par le mythe l’histoire bien réelle de la conquête pétrolière par les Français. Le mythe grec sert de point de départ à une mythologie pétrolière qui est, en fait, le vrai sujet du roman. Celui-ci, en effet, raconte comment Bitume a été « arraché de Terre, jusqu’à la dernière goutte, par des hommes avides de gloire ». Le mélange des mythes autour de la naissance du Bitume, se trouve relayé par le récit de l’épopée pétrolière au Gabon. Ce récit est lui-même constamment jalonné de références au Mvettt, organisées en une suite d’ingénieux entrelacs où s’inscrit l’humour de l’auteure. Témoin cette évocation des « premiers géologues » arrivés en 1928 et guidés à travers la brousse par Zéphirin, « le pisteur » :

« Il sait bien qu’il dérange les esprits de la forêt et les génies des eaux. Il sait bien qu’il faudrait demander l’autorisation aux arbres et aux poissons. Leur dire s’il vous plaît. Merci. Bonjour. Au revoir. Leur donner un peu de kaolin ou d’isémo pour excuser du dérangement. Mais comment expliquer la politesse aux géologues ? »

La naturalisation du discours sacré adressé aux esprits dans le banal langage quotidien de Zéphirin fait sourire, d’autant plus qu’il est suivi par une catastrophe qui tranche avec la banalité de ses propos. Rencontrant le fameux arbre d’Adzap dans lequel les géologues ne voient qu’ « un arbre immense » leur barrant le chemin et qu’il faut abattre, les explorateurs n’entendent pas les objurgations de Zéphirin, d’abord bafouillées, puis murmurées et, à la fin seulement, hurlées :

« Des hommes vieux, des femmes et des enfants sont assis sur les branches de l’Adzap ! » Personne ne voyait les esprits qu’il montrait du doigt. Il faut dire que de tous, il était le seul à avoir été initié aux mystères de la forêt. Lui seul était habilité à voir l’invisible. Le géologue aveugle a encore ordonné l’abattage de l’Adzap. Zéphirin a supplié avant de tomber à genoux. Il a enfoui son visage dans ses mains pour ne pas voir ».

On retrouve là le thème de l’abattage propre au roman de la forêt équatoriale. L’originalité du récit de Bessora est ici de mélanger le point de vue magique de l’initié et celui, rationnel et matérialiste, de l’Occidental. Il s’ensuit une scène comique car perçue uniquement par les oreilles de Zéphirin et les onomatopées imitant les bruits successifs du premier coup de hache, des murmures de stupeur, des hurlements de terreur, puis du fracas de l’arbre déraciné. Les jeux typographiques sont à eux seuls des éléments humoristiques :

« BAM…HAN…HÂÂÂÂ…CRRrrrrîîîîîîîîhhhhshshshhs….BOUM. »

La proximité de la bande dessinée dans la restitution imitative et émotionnelle du son introduit une modernité totalement neuve dans la reprise de ces récits fondateurs. Le lecteur habitué au roman gabonais n’est pas surpris, en effet, par l’issue, fatale pour les Blancs, de cet acte sacrilège qu’ils s’apprêtaient à commettre et dont ils ont été punis par l’arbre. Celui-ci, en se déracinant, les a engloutis dans « le gouffre laissé par ses racines », puis « l’arbre s’était replanté sur eux, ensevelissant prospecteurs et indigènes ». Telle est l’interprétation du sorcier consulté après coup. Ce qui ne suffit point cependant à décourager Zéphirin de poursuivre son travail de pisteur, même s’il continue à craindre « les représailles de la forêt ». Car « le pétrole, ça paie bien. Ça paie mieux que le bois. Ça tue mais ça paie ». L’humour rejoint ici la satire qui dénonce l’exploitation de la misère par le colon, pressé de tirer tout le profit possible d’une terre qu’il ne connaît que par les plans abstraits de ses ressources naturelles, bois puis pétrole, au mépris de tout respect pour les hommes. À la fin du roman seulement, on apprendra la mort de Zéphirin, « un jour qu’il guidait les casques oranges (des géologues) à travers la forêt » : « Il longeait le fleuve au bord duquel le crocodile était tapi, immobile, pareil à un tronc d’arbre échoué dans la vase. Soudain, le crocodile se propulsa dans les airs. Il happa Zéphirin si vite qu’il n’eut pas le temps de crier. Les hommes qu’il dirigeait dans la forêt n’eurent le temps de rien voir. Quand ils arrivèrent au bord du fleuve, quelques secondes après lui, ils ne purent que constater sa disparition »

On retrouve un autre élément de l’épopée Mvettt, allusion voilée au crocodile géant Ombure qui terrorisait le peuple Fang en exigeant chaque jour un sacrifice humain. Mais le crocodile n’est que l’une des formes de Mamiwata, la Sirène qui, selon Louise, la tante de Jason, « revêtait cette apparence pour livrer les hommes à la Mort », après les avoir au préalable fait succomber à ses charmes. Médée, lors d’une soirée arrosée où elle est droguée à l’iboga, devient la proie d’un cauchemar durant lequel une sirène « surgit du plateau d’argent » où gît le poisson qu’on lui sert, puis « au milieu de l’onde, sur un rocher surgi de l’eau », telle la petite sirène d’Andersen. Elle s’adresse à la géologue avec la voix menaçante de Mamiwata pour lui enjoindre de choisir entre Jason et Bitume, entre le fils du Soleil ou celui de la Mort. Médée se réveille en nage au son des « sirènes elfiques » qui « sonnent le réveil collectif à 7 heures sur tout le domaine urbain des pétroliers ». On voit comment le fil conducteur qui unit l’épopée pétrolière aux mythes Mvettt rejoint, à travers l’intrigue romanesque, le réalisme documentaire, selon un verve humoristique constamment renouvelée par les emprunts à ces sources diverses, entremêlées en un conglomérat inventif étonnant.

C’est ainsi que du mythe on passe à l’Histoire qui sera scandée, tout au long de cette évocation de la conquête pétrolière par les modes musicales. « Earth, Wind & Fire enchaînaient les tubes et la SPAFE les découvertes. Pluie d’or noir sur tous les continents. L’argent et le pétrole coulaient à flots. Ils faisaient bon ménage. Le meilleur cru ? 1974 : les prix du baril ont flambé ». Les précisions érudites de la chercheuse en anthropologie que fut l’auteure, établissent un rapport surprenant entre sa propre culture adolescente qui fait référence au groupe funk très populaire dans les années 70, et les initiales du nom de la société pétrolière. De SPAEF (Société des Pétroles d’Afrique Équatoriales française), elle est devenue, SPAFE (Société des Pétroles d’Afrique Équatoriale), au moment de l’indépendance. La minime inversion des lettres parle d’elle-même : elle signifie que, la France étant toujours propriétaire, le Gabon ne devient actionnaire qu’à hauteur de 0,575% ! Puis viennent les années techno, et la SPAFE devient Elf-Spafe, puis Elf-Gabon. Puis, les onomatopées remplaçant la musique, « un jour, badaboum, Elf-Aquitaine fut privatisée. Sauf au Congo. Sauf au Gabon »(…) .

« Et puis un jour, boumbadaboum, TotalFina mangea Elf. Mais au Gabon où le temps marche à reculons(…) c’est Elf-Gabon qui cannibalisa Total (…). Dix cols blancs au menu : à peine un amusement dont Elf s’est régalé.

Miam…C’est dans les vieux pots paternalistes qu’on fait la meilleure soupe. Ce n’est quand même pas en Afrique qu’Elf allait se laisser manger. Et puis un jour, boum, grand procès très parisien ».

L’allusion à l’affaire Le Floch-Prigent tourne en dérision vengeresse le procès intenté à des individus « non pour pillage systématique d’outre-mer » mais pour « pillage systématique d’Elf ». « Voler de l’argent volé, est-ce que c’est voler ? » Le lecteur ne peut qu’admirer l’élégance désinvolte avec laquelle cette histoire compliquée des pétroles gabonais se trouve résumée à grands traits satiriques, incluant des réflexions sur l’évolution des noms attribués aux puits qui vont, selon les époques, du « bestiaire à plumes » au « bestiaire à cornes ou à poils », pour déboucher sur la musique, retrouvée au temps des années yé-yé :

« Celles des premières surprises-parties

Celles des premiers forages en mer »

L’habileté du récit tient à cette association entre l’histoire de l’exploitation pétrolière et ce qu’on devine être la biographie de la narratrice confondue avec la protagoniste dans un entremêlement de discours direct et indirect libre qui articule constamment le récit sur une parole orale, lui donnant une vigueur pittoresque qui en souligne l’humour. Les références musicales sont constantes, citant Claude François, Frank Sinatra, Michael Jackson, le rap, mais aussi les chœurs et danses de l’initiation au Bwiti. Le récit est aussi ponctué par des citations de titres de films humoristiquement détournés comme cette dernière vision d’Étienne, l’ingénieur qui assiste Médée au moment de la découverte du nouveau gisement, se précipitant sous la charpente du derrick et titubant « sous la pluie noire qui retombe sur lui », en chantant follement :

« - I’m singing in the oil ! Just singing in the oil !

L’air s’engouffre dans le puits.

What a beautiful day ! I’m happy again !

Le puits aussi semble heureux. (…) Un brouillard de méthane (…). Puis une bruine de propane, juste au-dessus de la tête d’Étienne qui n’en finit plus de tousser sa chansonnette (…).

Boum.

Pauvre Étienne ».

L’intégration au récit des paroles de la fameuse comédie musicale américaine dépasse la simple citation . Elle communique à cet épisode tragique un caractère de dérision comique qui contamine l’extrême précision de la description des phénomènes physico-chimiques décrits. Le mélange des genres est ici particulièrement habile car il introduit la référence musicale mais aussi, en même temps, l’évocation chorégraphique bien connue de Gene Kelly chantant sous la pluie, transfigurant ainsi l’aspect documentaire de la narration. D’autres références sont plus ponctuelles. Elles fonctionnent comme des clins d’œil au lecteur qui reconnaît au passage des leit-motivs d’émissions de télévision comme « le compte est bon » évoquant Les chiffres et les lettres, ou les mélangeant à des titres de films comme : « En tout cas, les escaliers, ça fait trente-neuf marches. Le compte est bon ». Le renvoi à Hitchcock uni au souvenir télévisuel, tout cela constitue un fond culturel « post-moderne » témoignant d’un éclectisme et d’une richesse remarquables, qui n’exclut pas les allusions savantes, témoin l’évocation des « enfumades de Pélissier ». La lecture du roman d’Assia Djebar, L’amour, la fantasia, qui les décrit longuement, se profile peut-être en filigrane derrière cette rapide allusion au traitement que les colons infligeaient aux peuples qu’ils soumettaient : « Si vous saviez le nombre de nègres qu’on a sacrifiés aux marécages pour exploiter les forêts, construire un chemin de fer ! Sans parler de ceux qu’on a cramés pour les obliger à signer… Faut bien avouer… en Algérie, on les gazait…Vous avez entendu parler des enfumades de Pélissier ? »

On voit comment, malgré cette saturation de références multiples, l’oral s’intègre au récit et s’y greffe pour dévoiler des relents racistes sournois, comme dans cette description d’une photo :

"D’aucuns affirment qu’Elf organise des tournois de golf pour ses argiles (employés) blanches ? Il s’y inscrit séance tenante pour démentir ces accusations diffamantes. On le remarque tout de suite sur la photo : c’est le seul Noir, là-bas, au fond, à gauche. Il manque un bout de sa tête parce que le photographe croyait qu’il était ramasseur de balles ».

L’habileté de la narration tient à cette façon de faire surgir soudainement des interlocuteurs divers qui, par leur candeur, sapent de l’intérieur les faits racontés :

« Quatre géologues et quatre géomètres sont payés pour rédiger des rapports. À leurs heures perdues, ils font sauter quelques bâtons de dynamite dans la forêt. Les arbres, les villageois et les génies sont un peu surpris mais n’ayez point d’inquiétude, il s’agit là d’une simple campagne sismique. Et si vous êtes gentils, on vous construira des routes.

Oui, on veut bien. Mais on n’a pas de voitures ».

La richesse de cette écriture n’est sans doute pas étrangère à son caractère « métis ». La double culture, africaine et occidentale, enracinée dans l’épaisseur des mythes originels autant que dans l’éphémère des modes musicales afro-américaines et européennes, ressortit quelque peu à cette sorte de « tout-monde » dont parle Édouard Glissant. Ce roman, dont le fil conducteur peut sembler parfois « erratique » aux yeux du lecteur habitué au roman réaliste conventionnel, paraît s’égarer dans des méandres narratifs compliqués. De ce point de vue, il s’apparente à ces « récits du monde » qui « ne suivent pas la ligne, (…) sont impertinents de tant de souffles, dont la source est insoupçonnée (…) dévalent en tous sens » que l’écrivain antillais définit comme des « romans archipéliques ». Ils invitent le lecteur à « tourner avec eux ». Car, comme l’écrit Glissant, « le conte ne conte pas une histoire, le conte ne fait pas compte des misères, le conte déboule à la source cachée des souffrances et des oppressions, et il jubile dans des bonheurs inconnus, peut-être obscurs ». C’est bien une jubilation qui ressort de la lecture de ce livre insolent, qui n’épargne rien ni personne, et propose, selon la perspective définie par Édouard Glissant, un « traité de joyeux parler », « des cartes de géographie, et de plaisantes prophéties, qui n’ont pas souci d’être vérifiées ». Sans doute, le caractère très précis de la documentation, tant gabonaise que pétrolière, qui sous-tend ce roman issu d’un travail de recherche approfondi , n’est pas contestable. Mais, replacé dans l’optique de cette « créolisation », conçue par Glissant comme une culture pour demain, il revêt un aspect provocant qui ne fait qu’en augmenter le caractère jubilatoire. Il apparaît comme l’ avatar d’un roman gabonais où l’écriture féminine ouvre des horizons neufs à un imaginaire imprégné de tous les échanges post-modernes entre Afrique et Occident.

On pourrait dire, en conclusion de ce rapide survol sur une culture gabonaise trop peu connue, que son enracinement dans l’Histoire nous montre un sujet culturel conscient des multiples sujets transindividuels qui le constituent depuis ses origines mythiques jusqu’à son présent post-colonial, et qui en joue esthétiquement. En mettant en scène sous des modalités variées les écarts, les « béances » et les « déphasages » qui ont marqué son Histoire, il crée un type d’écriture romanesque dont la dynamique s’enracine dans l’ expérience de ces contradictions, inscrites dans le texte sous de multiples registres sémiotiques, comme on a tenté de l’analyser. L’originalité de ces romans est de montrer ce qu’on pourrait appeler l’interculturel en action à travers la représentation des sujets transindividuels qui leurs sont constitutifs . Il y a là une démarche dialogique, tournée simultanément vers le passé et vers l’avenir dans la lucidité critique qu’elle instaure à l’égard du présent. Le sujet gabonais comme tous ses confrères africains, mais d’une façon qui lui est spécifique, est bien entré pleinement dans l’Histoire et il en joue de multiples façons dans ses romans. Il montre ainsi, par les ruptures narratives où les « déphasages » à travers lesquels il fait glisser les unes sur les autres les diverses temporalités, originelle, coloniale, post-moderne, que rien ne lui est étranger de cette conscience historique qu’on lui dénie.

Jeanne-Marie CLERC

[1Edmond CROS, Le sujet culturel, Sociocritique et psychanalyse, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 22.

[2Jean DIVASSA NYAMA, Le Bruit de l’héritage, édit. Ndzé, Libreville, 2001, p. 107.

Bibliographie

Sélection bibliographique

[ Pour les ouvrages en anglais et en espagnol, consulter Bibliography et Bibliografía]

I - Théorie et critique

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  • Contribution à l’étude des sources de Guzmán de Alfarache, Montpellier, 1967, 193 p.
  • Literaturas hispánica e hispanoamericana, Antología, 2 Tomos, Paris, Armand Colin, U2, 1971
  • (éd.) Introduction à l’étude critique -Textes espagnols, Paris, Armand Colin, (Collection U2) 1972, 272 p.
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  • Théorie et pratique sociocritiques, Montpellier, CERS, 1983, 376 [Traductions -en anglais : Theory and History of Sociocriticism, U of Minnesota Press, 1988 - en espagnol Literatura Ideología y Sociedad, Madrid, Gredos, 1983
  • [En collaboration avec Antonio Gómez-Moriana], Lecture idéologique du Lazarillo de Tormes, Montpellier, CERS, Co*textes, n°8, 1985
  • De l’engendrement des formes, Montpellier, CERS, 1990,
  • D’un sujet à l’autre : sociocritique et psychanalyse, Montpellier, CERS, 1995, 141 p.
  • Genèse socio-idéologique des formes, Montpellier, CERS, 2000, 340 p.
  • La Sociocritique Paris, L’Harmattan (Coll. Pour comprendre), 2003, 206p.
  • Le sujet culturel - Sociocritique et psychanalyse (nouvelle édition, corrigée et amplifiée), Paris, l’Harmattan, 2005, 271 p.
  • « Sociologie de la littérature » in M. Angenot, Jean Bessière, Douwe Forkema, Eva Kushner, Théorie littéraire, Paris, PUF, Fondamental), 1989, pp.127-150
  • En dehors de ce dernier titre, cette liste ne comprend que les livres. Pour une bibliographie plus complète qui comprend de nombreux articles (Travaux antérieurs à 1997) voir : Monique Carcaud- Macaire (édit.), Questionnements des formes, Questionnement du sens, Pour Edmond Cros, Montpellier, CERS, 1997, 2 Tomes [ Bibliographie : T. II, pp. 1023-1032]

II- Fiction

  • L’Enigme des cinq colombes, Paris, L’Harmattan, 1998
  • L’Histoire véritable de Santa Cruz de la Plata, Paris, L’Harmattan, 1999
  • Ariane ma sœur, Paris, L’Harmattan, 2002
  • Mais il reviendra le temps des cerises, L’Harmattan, 2009

La notion de Totalité - Structures binaires et morphogenèse. -

EC aborde les notion de totalité et de système qu’il considère comme centrales. Il montre les modalités de l’inscription de la Partie dans le Tout, dont émerge un tiers terme avant de s’intéresser au Tout qui est dans la Partie, en rappelant que la notion de morphogenèse repose sur ce postulat. Il en vient enfin au statut du Tout : quand émerge-t-il et quel est son statut ? Sans doute la connaissance d’un Tout demande-elle- « la connaissance des actions et des rétroactions qu’il y a sans arrêt entre les parties et le tout » mais il y a un tout avant les rétroactions et un tout après. Constamment reconfiguré , au gré de l’intégration successive des Parties, des actions et des rétroactions, ce Tout qui ne cesse de fluctuer au fur et à mesure que s‘intègre un élément nouveau, s’installe et opère avec la mise en fonctionnement du réseau sémiotique.

Le temps est venu de faire le point sur les choix épistémologiques qui balisent l’espace de la théorie et font de la sociocritique ce qu’elle est. Notre objectif est clair : il s’agit de déceler et d’expliquer les processus qui président à la transcription, par les structures textuelles, des structures socio historiques et socio discursives du contexte. Pour y parvenir nous mettons en œuvre un appareil critique organisé autour de quelques notions qui concernent les définitions respectives du texte et du sujet. Je me propose de revenir sur une de ces notions clés, celle de totalité.

La notion de totalité est au cœur du marxisme, comme l’affirmait : Georg Lukács d’après ce que rapporte Lucien Goldmann « Ce n’est pas la prédominance des motifs économiques dans l’explication de l’histoire qui distingue d’une manière décisive le marxisme de la science bourgeoise, c’est le point de vue de la totalité. » Ce point de vue qui est un des fondements incontournables de la sociocritique appelle quelques commentaires. On retiendra d’abord que le tout ne doit pas être considéré comme la simple somme des parties. Selon ce qu’affirmait déjà Aristote, la totalité est plus grande que la somme des parties, ce à quoi s’ajoute un autre principe, à savoir que, si la partie est dans le tout , « le tout est dans la partie ». La partie est dans le tout mais sous une forme en quelque sorte difractée : d’une part, elle reste en effet ce qu’elle était avant d’être intégrée dans la totalité mais, de l’autre, au moment où elle s’est intégrée dans la matière sémiotique de cette totalité qui l’interpelle elle en subit l’impact. Elle ne peut plus être, à ce contact, ce qu’elle était jusqu’ici et de ce contact émerge un nouveau signifié. Edgar Maurin parle à ce propos « des qualités émergentes, c’est-à-dire qui naissent de l’organisation d’un tout, et qui peuvent rétroagir sur les parties ». Voyons ce qu’il en est, par exemple, dans l’incipit du Lazarillo de Tormes. On passe sous silence la plupart du temps les premières lignes du récit qui évoquent la vie de Lazarillo avant que ne débute son errance en compagnie de l’aveugle. C’est le seul passage cependant où il est fait état du monde du travail, en dehors de quelques allusions indirectes ici et là dans le texte : son père s’occupe à alimenter en grains la roue d’un moulin, la mère lave le linge des étudiants et leur vend sa cuisine ; après la mort du père , l’esclave amant de la mère s’occupe de l’écurie et des chevaux. Leur travail ne leur permet cependant pas de vivre et ils sont obligés de voler pour survivre et pour nourrir leurs enfants, délit dont ils ont à répondre devant la justice. Ils font alors l’objet d’une répression particulièrement féroce. Les trois personnages (père, mère, amant) suivent à des degrés différents le même destin puisque la mère, quoique non directement coupable, fait l’objet d’une interdiction de résidence. L’enchaînement est clair : travail---délinquance---répression (le travail mène à la délinquance et en toute logique à la répression). Contrairement à ce qu’énonce l’axiome qui exalte la valeur morale du travail et condamne l’oisiveté, ce n’est pas l’oisiveté qui mène à la délinquance mais son contraire, le travail. Le fait qu’il s’agisse de l’incipit donne à ce passage une signification particulière ; il se présente à nous comme un point de référence désormais présent jusqu’à la fin du traité. Or ce point de référence est le négatif de l’axiome qui prône la valeur morale du travail en condamnant l’oisiveté. Détaché du contexte, considéré en soi, avant qu’il ne soit intégré dans la totalité textuelle, ce discours est étonnamment subversif puisqu’il donne une vision négative du travail. Il se trouve cependant qu’il précède un récit qui, lui, est entièrement dominé par la problématique de la mendicité. La notion de travail fait donc l’objet d’une double articulation : à la fois antagonique de l’oisiveté (travail vs oisiveté) il l’est également de la mendicité (travailler vs mendier). Par un effet de retour le travail apparaît sous un autre jour , c’est-à-dire comme une fausse solution, incapable de résoudre le problème de la misère. Ne reste pour survivre que la mendicité et la bienfaisance. L’insertion de la problématique originale du travail dans le contexte en devenir fait donc advenir un nouveau signifié qui porte sur le statut de la mendicité. Celle-ci se donne à voir comme une alternative positive au travail. Le jeu des deux structures l’une sur l‘autre convoque une problématique où se concrétise une totalité, à savoir la polémique qui porte sur la conception catholique de la charité remise en question au début du XVIe siècle par la Réforme protestante. J‘en rappelle rapidement les enjeux. La bourgeoisie européenne en devenir manque de main d’œuvre pour assurer son projet de développement et cette pression économique est responsable du questionnement qui se développe dans le domaine de la bienfaisance. Il s’agit de mettre au travail l’importante population qui, à l’époque, vagabonde et vit de la mendicité. Cette préoccupation entraîne une nouvelle conception de l’aumône qui surgit en Europe du Nord. Jusqu’ici donner au pauvre c’était prêter à Dieu mais, remarquent les protestants, en sollicitant la charité, alors qu’il pourrait travailler, le mendiant compromet son salut. Celui qui fait l’aumône se sauve au détriment de celui qui la reçoit indûment. Les réformateurs créent un « pasaporte de pobre », affiché sur la poitrine, qui seul donne le droit de mendier et proposent de regrouper les vagabonds dans leurs paroisses respectives. Le mendiant n’est plus l’incarnation du Christ mais à la limite celle de Satan. On voit donc comment s’articulent les notions de travail et de mendicité dans le discours social du temps et les traces de cette polémique dans le texte de l’anonyme. Le tout est dans la partie : tel est l’axe central de la notion de morphogenèse textuelle. J’ai souvent repris l’affirmation suivant laquelle, dès qu’un texte commence à s’instituer, il institue ses lois de répétition desquelles émerge un micro système intra textuel qui programme le devenir du texte et sur lequel vient constamment se relancer l’écriture. Sur cette base théorique j’ai proposé une série d’études de textes d’un trentaine de lignes chacun. Il s’agissait parfois d’un incipit ce qui permettait d’éviter le problème du choix du prélèvement textuel ; en d’autres occasions, le texte sélectionné avait été proposé par des étudiants de doctorat. Le texte représentatif du Tout, i.e. celui dont était extrait l’échantillon prélevé, n’était jamais choisi au hasard mais m’avait été, presque toujours, imposé par un programme de préparation aux concours de recrutement. J’ai pu, dans chaque cas, mettre au jour les modalités de transcription des données du contexte avant d’en expliquer l’origine. Pour que les choses soient plus claires dans ce qui suit, je renvoie aux études que j’ai faites du Guzmán de Alfarache et de la Vida del Buscón. Les modalités que je viens d’évoquer s’organisent toutes autour d’un principe dialogique qui fait fonctionner deux notions opposées (Donner vs échanger dans Guzmán de Alfarache ; dissimuler vs dévoiler dans le Buscón ( voir Cros, 1983-1986-1988) Dans chacun de ces deux cas, ces structures binaires se retrouvent également dans le contexte sous des formes diverses et complexes : elles sont, en particulier, les vecteurs des discours contradictoires produits dans le cadre de plusieurs polémiques de première importance qui ont surgi en Castille à la fin du XVIe siécle ; elles permettent d’identifier les sujets collectifs impliqués dans le texte (l‘aristocratie Ségovienne, « los hacedores de paños », le capitalisme marchand, le milieu arbitrista,…) et de préciser la forme que prend l’affrontement des intérêts économiques et politiques des différents acteurs sociaux. Dans le cas de la Vida del Buscón, on s’en souvient, le principe binaire procède de l’affrontement de deux pratiques sociales, le Carnaval qui inverse la représentation du monde et masque toute chose et l’Inquisition qui rétablit l’ordre et redresse les fausses apparences. Un tel antagonisme transcrit l’état, tel qu’il est repérable dans les premières décennies du XVIIe siècle, du lent processus historique qui aboutira à la prise du pouvoir politique par la bourgeoisie. Lorsqu’on déplie ainsi l’architecture du système binaire on perçoit donc avec la plus grande netteté comment la partie contient à la fois le Tout qu’est le texte et le Tout historique. Reste une difficulté. Dans mon analyse du Guzmán de Alfarache, par exemple j’ai mis au jour la prééminence d’un sujet transindividuel et , en arrière-plan, la présence moins active cependant, de plusieurs autres. On serait tenté d‘objecter que j’ai obligatoirement laissé de côté de larges pans de la réalité historique ainsi qu’un nombre difficile à chiffrer de sujets collectifs susceptibles potentiellement de s’exprimer . Cette objection me donne l’occasion de revenir sur un point capital qui concerne le fonctionnement du sujet culturel en tant que Tout. Le sujet culturel implique en premier lieu une somme de sujets collectifs, somme qui en soi est déjà un Tout, constitué en un système irréductible à ce qui ne serait que la simple addition de ces mêmes sujets. Sans doute cependant ce Tout convoque-t-il une grande diversité de sujets  collectifs, ce qui implique une grande diversité de visions du monde. Le système en conséquence comporte des lignes de fracture , des zones de contradictions qui émergent en toute logique de la façon dont sont intériorisées les visions du monde respectives des sujets collectifs qui sont impliqués tout au long d’une existence. Ces contradictions produisent des effets qui effacent, pervertissent ou problématisent l’impact initial de ce qu’aurait pu être l’intériorisation de chacune de ces visions, si celle-ci n’était pas venu buter sur une (ou des) vision(s) différente(s) ou même, dans certains cas, contradictoire(s). Dans cette nouvelle configuration il y a à la fois perte et gain de sens, un gain dans la mesure où le tiers terme inscrit une nouvelle signification, une perte dans la mesure où cette nouvelle signification met en sourdine d’autres signifiés qui étaient de leur côté porteurs de développements et de combinaisons latentes. Le Tout est donc à la fois plus et moins que l’ensemble des parties. Si, pour la commodité de l’exposé, on contemple ce Tout sous son apparence statique, on est conduit à considérer l’espace sémiotique qui le configure comme un ensemble chaotique, émaillé de contradictions et dépourvu de toute hiérarchie. Ces contradictions procèdent, en toute logique, de la coexistence, en son sein, de discours spécifiques qui renvoient, en dernière instance, à des agents sociaux aux intérêts divergents. Cet espace sémiotique contient le matériau qui a vocation à être redistribué dans l’acte de parole. Or, pour qu’il y ait acte de parole, il faut que s’impose provisoirement une hiérarchie qui porte au premier rang le discours d’un sujet collectif . Cette domination, toujours provisoire, peut être partagée et, en ce cas, d’autres voix collectives peuvent également se faire entendre. Sans cette réorganisation de l’espace sémiotique au profit d’un sujet collectif déterminé , aucune parole cohérente ne saurait advenir. Dans le cas du Guzmán de Alfarache , par exemple, le discours marchand laisse filtrer l’ambiguïté d’un double discours, à la fois ouvert sur le large et tenté par la nostalgie du passé. D’autres structures binaires sont envisageables mais au même niveau que les premières. Les structures binaires que l’analyse m’a permis de mettre au jour témoignent donc de la dynamique de l’espace sémiotique et il est logique que la visibilité sociale du texte ne puisse pas embrasser la totalité discursive stockée dans la mémoire sémiotique. S’il n’est pas possible d’embrasser la totalité du champ social d’une époque historique déterminée, l’émergence de cette structure hiérarchisée reste cependant significative.. Le Tout doit en conséquence être considéré comme un Tout relatif. Il ne se réduit pas à la structure binaire mais il l’englobe. 3 - Qu’entend-on alors par Tout ? Qu’y a-t-il entre la structure binaire et le Tout ? La question mérite d’être posée si l’on en croit Edgar Maurin. Dans le dernier chapitre « Pensée complexe et pensée globale" de son dernier livre, Penser global – L’homme et son univers (Paris, Lafont, 2015 ) Edgar Maurin s ‘élève contre « la pensée réductionniste, c’est-à-dire la pensée qui réduit la connaissance d’un tout à la connaissance des éléments qui le composent, ainsi qu’à la « connaissance parcellarisée » dans laquelle des réalités qui sont continues dans la nature sont découpées en sous disciplines et disciplines. Certains ont énoncé qu’il fallait opposer à cette pensée réductionniste, ou parcellarisante une pensée qu’ils ont appelée holiste, de l’idée de holos, le tout . Mais le défaut de la pensée holiste était d’être elle-même réductionniste, c’est-à-dire qu’au lieu de la réduire aux éléments constituants d’un tout, elle réduisait la connaissance à seulement la connaissance d’un tout. Or […] la connaissance d’un tout demande la connaissance non seulement des éléments qui composent ce tout, mais aussi celle des actions et des rétroactions qu’il y a sans arrêt entre les parties et le tout quand ce tout est actif, quand il est vivant, quand c’est un tout social, un tout humain. » On remarquera que cette conception correspond à la pratique qui a toujours été la mienne mais cette prise de position, qui définit en fait ce qu’on peut entendre par système, demande à être précisée. Dans le contexte théorique qui m’est propre je formulerai différemment ses remarques. En effet, contrairement à ce que laisserait supposer la formulation d’Edgar Maurin, ces actions et rétroactions ne sont pas isolables ; encore faut-il que je puisse en reconnaître les traces, dans les effets de ces rétroactions. Il y a un tout avant les rétroactions et un tout après, car la configuration sémiotique ne cesse de changer au fur et à mesure que s‘intègre un élément nouveau, qu’il s’agisse d’une action ou d’une rétroaction. Le Tout ?. Quand émerge-t-il ? Quel est le statut de ce tout qui émerge ? La difficulté qu’il y a à tenter de le définir procède du fait qu’en fait il n’existe pas en tant que tout car, comme on vient de le voir, il est en constante reconfiguration. Il ne se stabilise sous aucune forme et il a vocation à être englobé à son tour dans un autre système, dans un autre Tout plus englobant. Son existence en tant qu’organisation est de l’ordre du virtuel. Seuls ses effets sont perceptibles. On ne peut formuler le Tout en termes de structure. Il n’y a pas de structure totalisante qui engloberait la complexité des structures primaires. C’est l’auto organisation et l’autorégulation de ses éléments constitutifs qui activent le fonctionnement du réseau sémiotique. C’est ce fonctionnement que je qualifie, en ce qui me concerne, de Tout. J’appelle Tout le produit de l’activité de cette mise en réseau. Le Tout n’est donc pas un état mais plutôt une notion épistémologique, un outil au service de la connaissance, un mode de raisonnement. Pour pouvoir penser la globalité de la société, dit encore Edgar Maurin, il est nécessaire de voir cette relation entre les parties et le tout, ce qui serait la caractéristique, de la pensée complexe : « …la pensée complexe, écrit-il ( ibid., p.116), est une pensée qui relie, d’une part en contextualisant, c’est-à-dire en reliant au contexte, d’autre part en essayant de comprendre ce que c’est qu’un système. La pensée complexe met en lumière ce qui est aujourd’hui signifié par ce mot étrange : l’émergence. L’émergence , c’est la survenue, quant il y a un tout organisé, de qualités qui n’existent pas dans les partes prises isolément. Pour pouvoir penser la globalité de la société, il est nécessaire de voir cette relation entre les parties et le tout, trait précisément de complexité. La question est donc la suivante : qu’est –ce que c’est qu’un système social ? C’est un ensemble d’individus qui interagissent les uns avec les autres. Á travers ces interactions s’est constitué un tout social, lequel a produit un langage, formé une culture, puis après […sont apparus des États… ». La position d’Edgar Maurin pourrait à son tour être taxée de réductionniste . On voit clairement ici en quoi nous différons. Il continue à parler d’individus alors que je pose le problème en termes de sujets collectifs. Il passe sous silence le Nous en parlant d’un ensemble d’individus. Or le nous est une réalité première antérieure au je. L’histoire de l’homme n’est pas l’histoire des individus mais celle des sociétés. L’humanité est bien plus grande que la somme des individus qui la composent. Le je est un dérivé du Nous. Le Nous est une réalité première. Le sujet naît en effet avec l’acquisition du langage, autrement dit avec l’acquisition d’un lien social primordial . L’institution sociale me fait advenir comme un sujet qui s’exprime en termes de je. Si on entend par conscience la capacité qu’a le sujet de comprendre les conditions historiques de son insertion dans le tout social (son champ de visibilité sociale en quelque sorte), la conscience collective est supérieure à la conscience individuelle. L’existence d’un niveau de conscience collective chez tout individu qui relève d’un même sujet transindividuel est une découverte capitale de Lucien Goldmann. Ce niveau de conscience se réalise pleinement dans sa notion de vision du monde et dans celle de non conscient. Goldmann aborde cette question lorsqu’il analyse dans Le Dieu caché l’expression de la conscience possible du milieu janséniste et des auteurs qui l’expriment (Pascal, Racine). Ce niveau de conscience, qui élargit la visibilité sociale de la conscience réelle des agents sociaux et qui est défini par extrapolation d’une série de tendances observables chez le sujet collectif correspondant, n’émerge qu’exceptionnellement dans un chef d’œuvre littéraire. Ce plus de conscience procède, pour Goldmann, de la façon dont fonctionne le non conscient. Le discours, nous a-t-il fait comprendre, dit toujours plus que ce que le sujet veut dire ou croit dire. Il s‘agit là d’une donnée fondamentale de la notion de sujet culturel. Un tout social fait d’un ensemble d’individus n’est pas un tout social fait d’un ensemble de sujets collectifs. La distinction est capitale car elle entraîne une conception radicalement divergente de ce qu’est le langage, par rapport aux discours entendus comme spécifiques des sujets collectifs. Or ce sont les interactions entre les discours qui sont les facteurs de la complexité discursive. Il n’y a pas de formulation du Tout en termes de structure. qui engloberait plusieurs structures binaires élémentaires. La structure binaire accède au statut de tout au moment même où elle s’installe en tant que système, au moment où elle impulse son dynamisme, c’est-à-dire au moment où s’auto organise la mise en réseau.

Lecture sociocritique d’un fait divers

TEXTE ANALYSÉ

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Légende au-dessous de la photo : Quatre des membres de cette famille ont été exécutés, présumément par celui qu’on aperçoit en haut, à droite.

Une famille massacrée à la hache Rochester, Minnesota (AP)- Un adolescent de 16 ans a été arrêté hier par la police du Minnesota après avoir massacré sa mère, son père, un de ses frères et une de ses soeurs à la hache. Le procureur a fait savoir qu’il ferait en sorte que le garçon soit jugé comme un adulte et non comme un mineur.

Le garçon qui s’était en partie rasé la tête et qui avait teint le reste de ses cheveux en noir avant que les cadavres ne soient déccouverts, était en cours d’interrogatoire à la poste centrale de Rochester, une ville de 60.000 habitants. « Nous avons l’intention d’introduire une demande pour qu’il soit inculpé de quatre assassinats et nous demanderons enssuite à ce qu’il soit jugé comme un adulte » a déclaré le procureur du comté d’Olmsted, M. Raymond Schmitz. Les cadavres de Bernard Brom, 41 ans, de son épouse Paulette âgée d’une quarantaine d’années, de leur fille Diana,14 ans et de leur fils Rick, 9 ans ont été découverts dans leur maison de Cascade Township, dans la banlieu de Rochester. Ils portaient encore leurs vêtements de nuit et la police pense qu’ils ont été tués jeudi matin. une hache sanglante a été découverte dans la cave de la maison. La police a interrogé les amis de l’adolescent meurtrier qui avaient eu l’occasion de lui parler dans la journée de jeudi. « L’un d’eux nous a dit qu’il avait des problèmes avec ses parents » a précisé le shériff du comté, M. Charles Von Wald. "Un écolier nous a dit qu’il avait des problèmes avec son père en raison ’une cassette qu’il avait achetée et qu’il ne voulait pas que son père écoute.

20 février 1988

(Récit d’uun drame familial tiré d’un quotidien québécois, proposé par Sylvie Dion- L’article suivant est extrait de Autopsie du fait divers, Tangence, Université du Québec à Rimouski, n°37, septembre 1992, Sylvie Dion éditrice,pp. 81-86)

ANALYSE SOCIOCRITIQUE

Ce qui retient en premier l’attention, c’est bien le montage de ce texte de faits divers : une photo accompagnée d’une légende, un gros titre, un commentaire bref du titre en caractère gras, une série de quatre très courts paragraphes censés apporter des précisions. Au total, quatre caractères différents chargés de hiérarchiser l’information. C’est ainsi que se détachent les éléments suivants par ordre d’importance donné dans le montage : famille massacrée par un des enfants adolescent, lequel doit être jugé comme adulte. D’entrée de jeu s’inscrit, on le voit, en arrière-plan de ce fait divers, un discours implicite, un non-dit qui implique un débat sur la conception de la justice.« Faut-il appliquer à un mineur la rigueur de la justice ? Et pourquoi ne l’appliquerait-on pas ? Voyez le cas de figure précisément évoqué ici d’un acte particulièrement sauvage et révoltant. » De telle sorte que la fonction sociale que l’on fait jouer ici au « fait divers » ne peut être comprise que par rapport à un discours qui est contradictoire à celui qui se donne à voir dans cette dépêche de l’agence de presse et qui est un discours que, pour faire vite, je qualifierai de libéral et d’humaniste. C’est en fait à ce discours libéral que répond le texte qui nous intéresse. Au service de cette réponse, plusieurs procédés : le jeu des contradictions, la composition et la hiérarchie de l’information, le système d’énonciation. La photo est l’image du bonheur familial ; les cinq personnages sont souriants, incarnant ainsi de façon exemplaire une des valeurs essentielles des sociétés nord-américaines. À y regarder de plus près, cependant, la disposition des actants est singulière. Dans la partie inférieure s’ordonne un schéma qu’on peut considérer comme traditionnel dans ce genre de représentation : père, mère, enfant. La partie supérieure tout au contraire est l’espace de la perturbation : le couple frère-soeur s’intercale entre les deux parents qu’il repousse sur les bords et marginalise, faisant apparaître un autre triangle qui est l’image pervertie du premier. On remarquera la parfaite homologie qui se construit dans les permutations fille/mère, fils/père, l’élément masculin se trouvant, dans les deux cas, légèrement surélevé ; cette configuration convoque la représentation de rapports incestueux, d’une part entre le fils et la mère/fille, et de l’autre entre la fille et le fils/père. Une telle indiscrimination, qui suppose la confusion des générations, relève de l’abolition de la loi du père, abolition représentée ici par l’effacement du chef de famille. On ne s’étonne pas, dans ces conditions, que le fils dicte les interdits, dans ce cas ne pas écouter certaines cassettes, et que leur éventuelle transgression ait pu entraîner un châtiment (assassinat), reconstitutions des mobiles du meurtre que le montage même du texte nous invite à faire ; l’interrogatoire en effet s’est orienté vers les mobiles de ce meurtre et les seuls éléments qui nous en parviennent font état d’un interdit posé par le fils qui aurait été transgressé par le père. Le dernier paragraphe du texte nous servira de légende dans la mesure où il commente parfaitement notre lecture sémiotique : l’adolescent « avait des problèmes avec ses parents […] avait des problèmes avec son père ».

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Mais l’adolescent peut être perçu aussi bien comme exdu de l’espace familial que comme dominateur. Son exclusion est d’ailleurs retranscrite dans le texte ; d’abord dans la légende de la photo où le démonstratif « celui qu’on aperçoit » admet deux interprétations dans la mesure où il peut soit renvoyer à l’antécédent « membres de cette famille » (construction en ce cas relativement incorrecte), soit exprimer l’indétermination. Et, de ce fait, l’adolescent est le seul à ne pas être désigné par son nom. Porte-t-il le même nom que son père ? Son père est-il son père ? Les contours de la famille restent en effet flous puisque, d’un côté, la photo implique que toute la famille soit réunie, tandis que le texte suggère une famille plus nombreuse : « un de ses frères, une des ses soeurs ». La photo cache ainsi plus qu’elle ne révèle : elle cache essentiellement des tensions et des relations ; elle sacrifie à l’apparence, à la représentation idéologique du bonheur qui impose le refoulement de ce qui n’est pas acceptable par une société puritaine. La photo suffirait à commenter le titre : « Une famille massacrée à la hache », du moins dans le cadre d’une analyse sémiotique qui permettrait d’établir une corrélation entre le faux bonheur du passé et ce qu’a de monstrueux l’épisode du présent, en expliquant ce présent tragique par les graves fractures qui ont affecté la cellule familiale. À ce niveau, il n’y a pas de véritable contradiction. C’est bien pourtant sur la contradiction bonheur/massacre que joue le montage journalistique et, par conséquent, sur les menaces qui planent sur les familles nord-américaines. Le jeu des caractères et de la représentation est destiné à accrocher le regard, à retenir l’attention, à faciliter l’assimilation et la mémorisation de cette corrélation dont on vient de voir qu’elle est essentiellement de nature idéologique : bonheur/danger.

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Le montage ne s’arrête pas là : il est le fait d’un narrateur [N2], lequel reprend l’information d’un narrateur [N1] qui s’autodésigne dans l’indéfini réitéré d’AP, c’est-à-dire d’une institution journalistique, censée ne donner que des informations objectives. Mais ce narrateur [N1] reprend les propos de plusieurs narrateurs secondaires [n] : le procureur du comté, la police, le shérif du comté, soit explicitement, soit indirectement, semble-t-il, et sans le signaler : en effet, qu’il s’agisse du fait que le garçon s’était rasé en partie la tête et teint les cheveux (4.1) ou de la découverte des cadavres (4.3), il ne peut s’agir que de témoignages de même nature. Le narrateur [N1] n’a pas vu l’adolescent (celui-ci était en cours d’interrogatoire) et ne saurait avoir assisté à la découverte des cadavres. Les sources d’information de l’AP sont implicitement reconnues dans (4.3) : « et la police pense qu’ils ont été tuées jeudi matin ». Ainsi toute la matière narrative a-t-elle la même origine : elle émane exclusivement des trois narrateurs [n] c’est-à-dire de l’institution policière, et [N2] se contente de la redistribuer et de l’organiser. J’en vois une preuve d’ailleurs dans le fait que, dans le paragraphe en caractères gras par lequel débute le commentaire, l’accent est exclusivement mis sur l’épisode de l’arrestation, et donc sur l’intervention de la police et sur l’efficacité de celle-ci. Le choix typographique exprime une fois encore la hiérarchie des informations. Mais, dans ce même paragraphe, on remarquera que le suspect est déjà qualifié de meurtrier (« après avoir massacré »), alors que dans le paragraphe qui suit il n’est apparemment pas encore inculpé (« était en cours d’interrogatoire […] nous avons l’intention d’introduire une demande pour qu’il soit inculpé »). Sur ce premier discours se superpose le discours journalistique qui se caractérise dans ce cas par : a) la redondance de l’information considérée comme essentielle qui affecte ici les trois points suivants :
— le massacre à la hache (titre et [3]) ;
— le souhait que l’adolescent soit jugé comme un adulte ([31 et [41) ;
— l’adolescent avait des problèmes avec son père ([41) (autrement dit : les faits, l’accusation, les preuves).

b) la recherche du sensationnel (typographie, photo, montage) aux dépens d’une authentique objectivité. On constate ainsi que la pratique discursive journalistique non seulement cautionne le discours policier en dissimulant certaines des traces de l’énonciation, mais encore redouble les effets sur l’imaginaire et la sensibilité du public. Ces deux pratiques recourent à un même implicite idéologique. J’ai essayé de le montrer en évoquant le débat qui porte sur des conceptions contradictoires de l’administration de la justice. Il en est de même lorsqu’il s’agit de la représentation de l’adolescent : « le présumé meurtrier » se déguise, après le meurtre, en skinhead (« s’était en partie rasé la tête et teint les cheveux ») et à son propos se trouve évoqué un monde trouble, replié sur lui même, interdit aux adultes (« une cassette qu’il avait achetée et qu’il ne voulait pas que son père écoute »), c’est-à-dire un monde dont les interdits ne correspondent pas aux interdits des adultes.

Ce court fait divers peut-être examiné à plusieurs niveaux. Sans doute ne s’agit-il pas de s’interroger sur les faits eux-mêmes (on estimera sur ce point que la culpabilité de l’adolescent n’est pas établie) mais essentiellement sur le discours produit. De ce point de vue, deux remarque sont à faire. Au fait que, sur la photo, le fils usurpe l’autorité paternelle, répond, au niveau collectif, le désir qu’exprime le procureur d’assimiler l’adolescent à l’adulte en matière pénale. L’affrontement tout autant que les perturbations que nous avons relevées sur la photo se déplacent de la sorte de la cellule familiale au plan collectif où le représentant de l’État qui, sur le plan symbolique, devait assumer la fonction paternelle en exerçant la loi, ne fait que réclamer vengeance. Or, ce faisant, il fait surgir, dans l’ombre du présumé meurtrier, une cohorte menaçante d’adolescents perdus. Au delà des faits et quelle qu’en soit la brutalité, ce texte réactive l’angoisse de l’ancienne génération face à la montée de la nouvelle : c’est bien sur ce point que notre lecture sémiotique de la photo coïncide avec notre analyse des diverses pratiques discursives redistribuées par le texte, y compris celle de l’implicite du discours social. Or cette stratégie se joue sur deux scènes parfaitement homologues : la cellule familiale considérée comme un havre de paix et une société qui est supposée être consensuelle. Choisir cette perspective permet de mieux comprendre les réactions du Procureur, car cette tragédie familiale peut être lue au niveau symbolique comme représentation fantasmatique et prémonitoire de ce qui pourrait advenir sur le plan social. Ma deuxième remarque porte sur l’articulation des deux pratiques discursives qui opèrent ici sur l’implicite idéologique. On s’aperçoit que contrairement à ce qu’on dit communément de sa fonction, le discours journalistique amplifie les effets pervers du discours policier.

Applications

De la poétique de Haruki Murakami au capitalisme financier

L’analyse sémiotique de quelques contes permet de dégager deux traits majeurs de l’univers poétique de Mukarami -1 une étroite imbrication de l’étrange dans la banalité de la vie quotidienne qui caractérise ce que Freud nomme umeheimelich l’inquiétante familiarité (ou l’inquiétante étrangeté) concept repris ensuite par Lacan - 2- une vision qui convoque la dualité du monde et de la réalité partagés l’un et l’autre entre l’ordinaire perceptible et un exceptionnel inexplicable qui articule le réel et le virtuel, autour de la notion de réalité virtuelle. Ces deux caractéristiques de la poétique de M. instituent un foyer structural qui établit un rapport direct entre l’étrangeté inquiétante et la réalité virtuelle, rapport dont on peut proposer deux lectures. La première nous est suggérée par les rapprochements que nous avons été amenés à faire avec des notions de Freud et de Lacan ou certains textes tirés de leurs écrits respectifs. La seconde que nous souhaiterions privilégier sera sociocritique et nous amènera dans ce cadre théorique à insérer les conclusions qui précèdent dans un contexte historique plus large.

Lecture sociocritique de quelques contes de Murakami

1- La figure poétique du miroir - :Les figures poétiques s’articulent sur des structures élémentaires dont elles sont à la fois le socle et le produit C’est ainsi que la figure du miroir, qui peut être, ou non, explicitement présente peut l’être également par le jeu d’une série de notions qui fonctionnent de façon dialectique telles que dans le cas du recueil de contes de Saules aveugles, femme endormie de Mukarami : le double, la binarité, l’inversion, le reflet, la réalité, la porte d’entrée à un autre monde. Ces différentes notions produisent des effets directs ou indirects ciblés ou combinés en cascade qui en dédoublent les signifiés. Et construisent ainsi une sémiotique plus ou moins riche susceptible d’intervenir dans la programmation de la morphogenèse. Nous nous proposons d’aborder, de ce point de vue en privilégiant la figure poétique du miroir, le recueil de contes de Saules aveugles, femme endormie, à partir de quelques un de ces textes.

Le miroir

Avant de commencer son récit le narrateur évoque son auditoire constitué par des personnages dont on ne sait combien ils sont et qui viennent de faire, chacun à tour de rôle, leur propre récit, récits que le narrateur commente et range en deux catégories. On reconnaîtra dans cette situation le dispositif qui organise des collections de contes classiques comme le Décaméron de Bocacce ou les Contes de Canterburry de Chaucer, à propos desquels on distingue généralement un Narrateur principal [N] et des narrateurs secondaires [n] ou encore un récit englobant et des récits englobés . Il y a en effet un meneur de jeu [N] qui donne successivement la parole aux différents intervenants et constitue un espace premier d’énonciation qui ouvre sur plusieurs espaces secondaires. Quelques différences méritent cependant d’être soulignés, en particulier le fait que, ici, le narrateur principal est également producteur d’un récit qui devrait avoir le même statut de texte englobé que les récits des autres conteurs qui forment l’auditoire. [N] se distingue d’autre part de tous les autres personnages par le fait qu’il en est l’hôte ce qui explique sans doute que son conte soit le conte conclusif de cette réunion et celui qui donne son titre au texte englobant. Enfin contrairement à ce qui se passe pour les œuvres de Boccace et de Chaucer on ne sait rien ou presque rien du contenu des autres récits. Ces différents écarts donnent à penser que c’est la structure du dispositif d’énonciation et non ce que dit cette énonciation qui participe du signifié. Or cette structure nous redit en quelque sorte ce que dit le titre. Le dispositif qui est mis en place ( le jeu entre N et la série de n) articule en effet un rapport entre, d’une part, l’auditoire qui dans un premier niveau d’écriture écoute l’intervenant et le lecteur /auditeur qui prend connaissance conjointement du texte et de la structure englobante. Autrement dit, en lisant le conte, j’écoute ( je rencontre…, je fais connaissance de…) quelqu’un qui écoute. La structure du dispositif classique peut être définie, de ce point de vue, comme une structure en miroir. Sollicités d’autre part par le titre de la nouvelle, on ne peut s’empêcher dès la première lecture de ce conte d’évoquer ce que dit Jacques Lacan, à propos de ce qu’ii appelle le stade du miroir : l’enfant, nous explique–t-il, découvre dans le miroir l’image de son corps unifié que son manque de maturation psychomotrice le faisait percevoir jusqu’alors morcelé. Il manifeste des signes de jubilation car son narcissisme est comblé mais en même temps il se sent dépossédé de son moi par cet autre dans le miroir qui réalise son propre désir ; il se sent menacé par cet ennemi et c’est alors que le narcissisme bascule dans la paranoïa : l’autre le persécute. Voyons ce qu’il en est chez Murakami . Le Miroir ouvre sur un double registre. Le narrateur se présente comme quelqu’un qui ne voit jamais de fantôme et qui est « le type prosaïque par excellence ». C’et pourquoi dans son récit « il n’y aura pas de fantômes, pas de phénomène supranaturels. » « Peut-être, ajoute-t-il, après tout, (son) histoire ne sera pas terrifiante ». Il se propose donc d’évoquer un épisode de sa vie qui correspond à une expérience qu’il a faite, alors qu’il avait dix-huit ou dix-neuf ans comme gardien de nuit dans un collège et donne à ce propos des détails qui à première vue ancrent son récit dans une réalité banale. Mais, dans le même temps, il met met en place une atmosphère dramatique qui se traduit par une micro-sémiotique de la terreur (glacé le sang, expériences horribles, terrifiait, terrifiante… « une fois, une seule, il m’est arrivé quelque chose qui m’ a glacé le sang. Cela s’est passé il y a plus de dix ans et je ne l’ai jamais raconté à personne. Le seul fait d’évoquer cette aventure me terrifiait » Cette aventure qui l’a terrifié c’est sa confrontation avec son double reflété dans un miroir : « Là il y avait moi. Enfin…un miroir. Rien d’autre que moi, reflété dans un miroir […] Il s’agissait d’un miroir haut et large qui permettait de se voir en entier. […] Soudain, je remarquai quelque chose d’étrange. En fait, la silhouette dans le miroir n’était pas moi. Non. Vu de l’extérieur, c’était moi. Sans conteste. Mais, clairement, ce n’était pas moi. […] Pour parler plus précisément, bien sûr, ce reflet, c’était moi. Mais un moi autre. Un autre qui n’aurait jamais dû exister.[..] à ce moment là, la seule chose que je comprenais, c’était que cette silhouette me haïssait de toutes ses forces. » Relevons simplement pour l’instant cette étroite imbrication du dramatique dans la banalité de la vie quotidienne, qui se poursuit lorsqu’il en arrive à évoquer une nuit où le vent se déchaînait et « faisait un bruit d’enfer. La grille d’entrée de la piscine, cassée, claquait sans répit sous les rafales », avec le basculement qu’annonce l’imparfait dans « ma ronde de neuf heures s’était bien passée. » Commence alors le passage qui nous intéresse plus particulièrement. Jusqu’à 3h du matin « tout allait bien » mais « quand le réveil sonna, je me sentis étrangement mal à l’aise. » On retrouve ici le même glissement que celui que nous avons signalé pus haut , de l’ordinaire et de l’habituel (« D’ordinaire, je me lève d’un bond…Rien d’inhabituel …tout était comme à l’ordinaire…) à l ’étrange et au différent (« étrange,… « un petit quelque chose de différent…franchement étrange…) et de la sérénité à l’inquiétude ( « Je sentis ma peau se hérisser . .. je me sentis inondé d’une sueur froide … j’eus l’impression d‘avoir aperçu une silhouette… »). Cette imbrication de l’étrange angoissant dans l’ordinaire familier évoque la notion freudienne d’inquiétante étrangeté (umheinisch) responsable ici du malaise qui accompagne toute évocation de l’étrange et de l’incompréhensible. Freud s’interroge ainsi sur l’effet que peut produire le fait de se retrouver inopinément face à l’image de sa propre personne, en faisant par là l’expérience de l’inquiétante étrangeté du double : « J’étais assis tout seul dans un compartiment de wagon-lit, lorsque sous l’effet d’un cahot un peu plus rude que les autres, la porte qui menait aux toilettes attenantes s’ouvrit, et un monsieur d’un certain âge en robe de chambre, le bonnet de voyage sur la tête, entra chez moi. Je supposai qu’il s’était trompé de direction en quittant le cabinet qui se trouvait entre deux compartiments et qu’il était entré dans mon compartiment par erreur ; je me levai précipitamment pour le détromper, mais m’aperçus bientôt, abasourdi, que l’intrus était ma propre image renvoyée par le miroir de la porte intermédiaire. Je sais que cette apparition m’avait fortement déplu (missfallen). Au lieu de nous effrayer de notre double, nous ne l’avions, Mach et moi, tout simplement pas reconnu (agnosziert). Mais le déplaisir que nous y trouvions n’était-il pas tout de même un reste de cette réaction archaïque, qui ressent le double comme une figure étrangement inquiétante ? » (Freud S. [1919], L’inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard, Paris, 1985, p. 257.) Deux passages d’autre part sont à rapprocher des propositions de Jacques Lacan : 1- le basculement du narcissisme dans la paranoïa (« la seule chose que je comprenais, c’était que cette silhouette me haïssait de toutes ses forces…. Ce type, là, dans le miroir, essayait de me contrôler. » 2- l’antithèse implicite (morcelé) que convoque le constat d’un miroir qui permet de « se voir en entier », ce qui nous renvoie au manque de maturation psychomotrice que Lacan observe chez l’enfant. Reste à examiner le passage de la thèse philosophique à la fiction . Le phénomène physique de la réfraction n’est pas toujours rendu, ici, de façon similaire : c’est soit la lueur du réverbère, soit la silhouette du narrateur. Cette silhouette, estime-t-il, ce n’est pas lui. Si ce n’est pas lui c’est donc quelqu’un d’autre, ce qui entraîne un dédoublement de la représentation entre celui qui regarde et celui qui est regardé, dédoublement qui renvoie en dernière instance à la diffraction de l’image de l’enfant dans le miroir qui juxtapose indirectement la vision d‘un corps morcelé et celle d’un sujet qui domine sa motricité. Dans le conte du Miroir la diffraction oppose le regardé et le regardant. Les deux représentations tantôt se superposent et se confondent et tantôt se distinguent : « comme si moi j’étais le reflet de cette image dans le miroir. » Cette alternance donne au regardé dans le miroir une épaisseur qui le transforme en un personnage réel, d’une réalité virtuelle, un personnage à la fois réel et virtuel. 2 -On retrouve la figure du Miroir dans « Où le trouverai-je ? » Un narrateur/détective y est chargé de retrouver un mari qui a disparu de façon mystérieuse de son domicile, entre le 24e et le 26e étage. Sur le palier entre ces deux étages se trouve un canapé devant lequel se dresse un grand miroir. Les habitants de cet immeuble qui montent et descendent les escaliers ont coutume de s’installer sur ce canapé. Dans le non-dit du texte on comprend qu’ils se regardent dans le miroir. Le lecteur est amené à supposer que le mari a disparu à cet endroit happé par le miroir . Or ce miroir a une particularité ; c’est celui où on se voit le mieux « L’image que me renvoyait ce miroir était légèrement différente de celle que j’avais l’habitude de voir . Le moi de ce miroir avait l’air un peu plus plein, un peu plus heureux. » Le miroir modifie la réalité et il ouvre sur un autre monde dont reviennent certains personnages. On pensera ici à la façon dont le narrateur accueille le mari disparu au moment où on le retrouve : « Monsieur Kurumizawa, prononçais-je à haute voix en direction d’un coin du plafond, je vous souhaite la bienvenue dans le monde réel. Bon retour dans votre merveilleux monde triangulaire- votre mère et ses crises de panique, votre épouse aux talons aiguille semblables à des pics à glace, et la brave vieille Merrill Lynch. ». Ce conte s’organise autour du thème de la recherche, comme l’annonce son titre. Le narrateur/détective interroge des habitants, prend des notes, afin de retrouver des traces du mari disparu Mais cette mission s’estompe bientôt comme il ressort du dialogue qu’il a avec une petite fille qui lui demande ce qu’il cherche. Il répond qu’il ne sait pas du tout. « J’imagine, dit-il, que c’est comme une porte : « je me demande bien de quelle forme et de quelle couleur peut être cette porte. Peut-être que ce n’est même pas une porte après tout –- Tu veux dire que ça pourrait être un parapluie ou n’importe quoi d’autre ? — Et pourquoi ça ne serait pas un parapluie dans le fond ? Je crois que je la reconnaîtrai cette chose quand je la verrai » Cette chose, Il la recherche depuis longtemps : « Avant que tu ne sois née », lui dit-il,. « Donc, répond-elle, je dois chercher quelque chose, même si ne je sais pas ce que c’est et ça peut être une porte, un parapluie ou un éléphant. ---Exactement ! Quand tu la verras tu sauras que c’est ça. », réplique qui convoque un déjà-là énigmatique mais cette série d’objets hétéroclites (porte, parapluie, éléphants…) et cette apparente légèreté de ton inscrivent une véritable parabole du désir, d’un désir obscur, sans objet, considéré, comme l’expression d’un manque fondamental propre à la condition humaine. Le titre même « Où le trouverai-je ? » nous a préparé à un tel décalage entre le premier signifié de l’anecdote ( un mari disparu) et une ouverture sur une recherche plus abstraite : on ne trouve pas en effet un être qui a disparu, mais on le retrouve et le verbe trouver semble renvoyer plutôt à une réponse qui aurait été donnée à une question formulée dans la cadre d’une activité intellectuelle. L’enquête du détective se donne à voir comme un prétexte narratif qui ouvre sur la quête du sujet dans son rapport avec l’ objet du désir. Ainsi se recoupent et se chevauchent la banalité de l’anecdote policière et les données abstraites d’un questionnement philosophique. Il est significatif d’autre part que l’objet de ce questionnement soit présenté comme la chose que la petite fille reconnaîtra lorsqu’elle la verra . Dans le contexte que nous sommes en train de suivre, le terme choisi (la chose) peut être lu, semble-il, comme l’indice d’un discours freudien qui évoque ce qui dans le complexe perceptif est inaccessible au moi, incompréhensible et, en quelque sorte ce qui reste du réel, ce que la chose serait en elle-même, son noyau inaccessible« « De la chose, on ne sait rien. On ne connaît d’elle que ses propriétés (qui changent), son mouvement. Ou, pour le dire autrement, la réalité est complexe et hétérogène, pour une part accessible au moi, pour une autre part inaccessible. Ce qui est accessible, ce sont les propriétés que le moi a déjà expérimentées, les qualités de l’objet : il est chaud, doux, etc ; mais le substrat de ces propriétés, ce que la chose serait « en elle-même », le noyau, est inaccessible. » Voir Françoise Coblence, « La chose, un reste inassimilable » Esquise PUF 2006, p. 688) On constate donc que le premier objet de la recherche, celle qui porte sur la disparition du mari disparu n’est qu’un prétexte narratif qui introduit, ou donne à voir, une structure plus englobante qui ouvre sur une problématique plus abstraite. Ceci, comme nous l’avons vu, donne au titre du conte un signifié plus complexe, au-delà de l’ambiguïté du neutre dans : « Où le trouverai-je ? Cette chose ( porte, parapluie, éléphant…) que je cherche sans savoir ce qu’elle est et que je cherche parce que je la désire, ce manque, où le ( où la) trouverai-je ? -3 -La structure binaire dans Hasard, hasard Cette structure binaire s’impose avec le redoublement du titre .Comment faut-il entendre ce redoublement ? Dès les premières lignes l’énonciateur se dédouble entre un je et un il, un narrateur et un « auteur du texte à la recherche de crédibilité qui préfère « raconter directement certaines expériences étranges qui [lui] sont arrivées » Il s’arrête, dit-il sur les plus insignifiantes. Les deux premières concernent le jazz. De 1993 à 1995 il vit à Cambridge et se rend un jour à un Club de jazz pou y écouter un pianiste célèbre, Tommy Flanagan « et si par hasard pense t—il en l’écoutant, celui- ci venait lui demander d’interpréter deux morceaux , que lui demanderait-il ? Or les deux deniers morceaux que Tommy Flanagan interprète sont précisément ceux que le narrateur avait en tête « Et alors[…] sans même un simple regard vers moi, TF se lança dans l’interprétation des derniers morceaux de son concert qui furent précisément ceux que j’avais en tête ! » Le deuxième incident eut lieu à peu près à la même époque En farfouillant dans les bacs d’un magasin de disques d’occasion l’auteur découvre un enregistrement d’une qualité exceptionnelle, trouvaille qu’il qualifie de « petit miracle » intitulé « 10 to 4 at the 5 spot » or en sortant du magasin un jeune homme lui demande l’heure et il est effectivement 4 heures moins 10 « Le dieu du jazz se promenait-il dans le ciel de Boston pur lui adresser un clin d’œil ? Il rapporte ensuite le récit que lui a fait un de ses amis à qui il venait de raconter ces deux incidents. Tous les mardis cet ami se rend dans une galerie marchande s’installe dans un petit café et lit de 10h à 13h. Un matin alors qu’il lit un livre de Dickens, s’installe à la table voisine une jeune femme dont il s’avère qu’elle lit le même roman. . il apprend en engageant la conversation que cette jeune inconnue craint de devoir subir une opération d’un sein pour soigner un cancer ; elle a un grain de beauté sur le lobe de son oreille droite ,ce qui lui remet en mémoire un souvenir d’enfance car sa sœur aîné avait un grain de beauté au même endroit et à peu près de la même taille. Dans la nuit il éprouve le besoin de téléphoner à sa soeur qu’il n’a pas revue depuis dix ans et ill apprend qu’elle rentre le lendemain à l’hôpital où on doit lui enlever le sein droit . La conclusion du conte propose une conception spécifique de la perception et de la visibilité de la réalité. : « Les coïncidences se produisent un peu partout autour de nous tout le temps mais la plupart d’entre nous n’y font pas attention, nous les laissons filer […] Pourtant si nous avions véritablement envie que quelque chose se réalise, il y aurait une forme visible qui apparaîtrait dans notre champ visuel, comme un message en suspension. Alors nous serions en mesure de le voir très clairement et de déchiffrer sa signification. En le voyant là devant nos yeux nous serions étonnés, nous nous interrogerions : comment des événements si étranges peuvent-ils réellement advenir dans la vie ». Il suffit donc de vouloir qu’une chose se réalise, d’avoir véritablement envie que quelque chose soit pour qu’elle apparaisse concrètement dans notre champ visuel sous la forme d’un message qui se propose à notre perspicacité. Les choses sont là, sous nos yeux ; c’est à nous de savoir les voir ou de savoir les défricher. Avant d’être réalisée, cette chose a donc, en soi toutes les conditions essentielles à sa réalisation. Elle est en état de simple possibilité, sa réalité est virtuelle. Ce basculement d’une simple virtualité à la réalité et de la réalité à la virtualité est une constante de la poétique de Murakami. Alors que certains des contes de Muracami semblent parfois, pour ne pas dire souvent, évoquer la dualité du monde et de la réalité partagés l’un et l’autre entre l’ordinaire perceptible et un exceptionnel inexplicable on voit ici que la conception qu’il a des mécanismes de la perception et de la réalité est sans doute plus complexe. Le schéma binaire de Hasard hasard : La composition s’organise donc autour de deux récits : le premier est le fait d’un premier [n 1] qui correspond au dédoublement de la première instance d’énonciation (auteur/ narrateur) mis en place en introduction. Ce récit présente deux épisodes autobiographiques. Le deuxième est conté par un second [ n 2] qui, après avoir écouté le récit de [n1] lui fait part de ce que lui-même a vécu de semblable. Le récit de ce [n 2], tel qu’il est fait par [N], c’est à dire celui que nous entendons directement, reprend à quelque détails près l’original ; cet enchaînement convoque ce que nous avons appelé une structure de miroir qui dédouble les contours de l’auditoire initial (ici le seul N] si on admet que dans le schéma classique général les lecteurs du conte que nous sommes sont inclus dans le premier cercle du public. Ce deuxième récit convoque à son tour. deux personnages de femme ( la lectrice inconnue/ la sœur). Cette organisation narrative répète ainsi le redoublement du titre (Hasard/hasard) Du parcours que nous venons de suivre on retiendra : -1 cette étroite imbrication de l’étrange dans la banalité de la vie quotidienne qui caractérise ce que Freud nomme umeheimelich l’inquiétante familiarité (ou l’inquiétante étrangeté) concept repris ensuite par Lacan - 2- une vision qui convoque la dualité du monde et de la réalité partagés l’un et l’autre entre l’ordinaire perceptible et un exceptionnel inexplicable qui articule le réel et le virtuel, autour de la notion de réalité virtuelle. Ces deux caractéristiques de la poétique de M. instituent un foyer structural qui établit un rapport direct entre l’étrangeté inquiétante et la réalité virtuelle, rapport dont on peut proposer deux lectures. La première nous est suggérée par les rapprochements que nous avons été amenés à faire avec des notions de Freud et de Lacan ou certains textes tirés de leurs écrits respectifs. La seconde que nous souhaiterions privilégier sera sociocritique et nous amènera dans ce cadre théorique à insérer les conclusions qui précèdent dans un contexte historique plus large. On rappellera que l’expression de réalité virtuelle est pour Edmond Cros un idéologème qui., comme l’expression de temps réel pointe en effet le processus qui a mis en place une nouvelle économie de l’appareil de production. Ce processus se donne à voir plus particulièrement dans les bouleversements qui ont affecté les modes et les rapports de production ainsi que, en dernière instance, l’économie psychique et les modalités langagières de la représentation.

[Cf Annie Bussière « La crise du symbolique et la nouvelle économie psychique nnie Bussière, Institut International de Sociocritique Annie BussièreA, I.I.S.a& Edmond Cros, « Du Capitalisme financier aux structures symboliques - A propos de deux idéologèmes [ réalité virtuelle / temps réel ] in http Sociocritique.fr]

II - Une approche sociocritique de Mukrami ( Suite)

1 -De la réalité virtuelle au capitalisme financier –

1-1 -A propos de deux idéologèmes : temps réel - réalité virtuelle

L’expression de temps réel est employée avec des sens différents suivant le champ discursif au sein duquel elle est utilisée : dans le domaine des media (radio, télévision) ainsi que dans les cas respectifs de l’Internet ou de la communication par satellite, elle vaut pour En direct ou encore Immédiaement ; on la trouve parfois, également, dans la critique littéraire ou filmique pour décrire une fiction qui vise à donner l’impression que l’action se déroule le temps de la lecture ou du spectacle. Or, en fait, elle est apparue dans le contexte des recherches qui se sont développées dans le domaine de la conception assistée par ordinateur portant sur l’image animée. Elle permet de distinguer l’image pré-calculée de l’image temps réel dont la nécessité s’est imposée lorsqu’il s’est agi de perfectionner la technologie des simulations de vol : […] les simulateurs d’entraînement nécessitent des temps de réponse compatibles avec l’apprentissage du comportement réactif de l’appareil simulé. Or les méthodes de rendu réaliste fondées sur les lois de la physique conduisent à des temps de calcul souvent très grands devant les temps de réponse attendus dans les simulateurs de vol. Aussi, dans les années 60-70, imagina-t-on des matériels spécifiques - les visuels temps réel - pour accélérer les différents traitements du rendu. Ces générateurs d’images de synthèse temps réel, couplés à des calculateurs, furent peu à peu remplacés par des stations graphiques qui intégraient la génération et la gestion des structures de données sur un processus à usage général et le rendu sur un processus graphique spécialisé.. » ( Tisseau,Nédélec) L’ordinateur calcule donc alors chacune des images qui se présentent à l’écran. On voit d’une part comment l’usage de l’expression de temps réel, restreint à l’origine à un discours qui relève de la technologie, témoigne d’une avancée scientifique et, à ce titre, nous apparaît comme chargée d’histoire et, d’autre part, comment cette expression se banalise et se vide de tout contenu lorsqu’elle est transplantée dans un autre champ. C’est dans ce type de dérive qu’elle se transforme en un idéologème. Pourquoi et comment ? Parce que, ainsi transplantée, elle n’a plus de sens immédiatement perceptible : elle apparaît, lorsqu’elle est proférée par exemple à la télévision, comme un simple synonyme de En direct mais, au moment même où elle se vide de contenu, cette même vacuité entraîne la réactivation d’une autre signification que le système originel du discours scientifique avait estompée. Car cette expression est un oxymore : la notion de temps est en effet une abstraction : le temps n’existe que dans ses effets ou dans la façon dont il est vécu, il est dépourvu de toute réalité en soi et il en résulte que sur le plan de la logique pure on ne saurait admettre l’idée d’un temps réel. Littéralement entendue, cette expression n’a pas de sens. Rendue cependant à son contenu littéral, elle signifie, à l’encontre de toute logique, que l’abstraction vaut réalité. En reproduisant cette équivalence, l’expression temps réel reproduit, comme on va le voir , une idéologie qui problématise le réel en valorisant l’abstraction et le virtuel. On voit par là comment la perte de sens ( le non-sens de l’oxymore) réactive un autre niveau de signification. Mais cette expression est un élément d’un ensemble immergé qu’il nous faut reconstruire ? De quel horizon procède en effet ce nouveau niveau de signification ? La portée et le contenu idéologiques de cet oxymore apparaissent de façon plus évidente encore si on considère une autre expression très proche de la précédente, celle de réalité virtuelle « proposée pour la première fois en juillet 1989, lors d’un salon professionnel par Jaron Lanier, alors responsable de la société VPL-Research spécialisée dans les périphériques d’immersion. Lanier forgea cette expression dans le cadre de la stratégie marketing et publicitaire de son entreprise, sans chercher à en donner une définition très précise. Historiquement, la notion de réalité virtuelle apparaît au carrefour de différents domaines des technologies de l’informatique mais relève avant tout de la conception assistée par ordinateur (CAO) et de l’informatique graphique qui vise à rendre de plus en plus réalistes les images numériques de synthèse. » (Tisseau,Nédélec, ibid.) Le schéma structurel est le même, dans les deux cas : réel/virtuel et, lorsqu’on superpose les deux oxymores, le chiasme (réel/virtuel // virtuel/réel) ponctue et accentue la portée de l’équivalence qui est ainsi signifiée. On aura remarqué que les deux expressions procèdent, en apparence du moins, du même champ discursif. Pourquoi en apparence seulement ? Parce que l’écart est d’ordre temporel (décennie 60-70 vs 1989) mais on note également un déplacement, à l’intérieur même du domaine concerné, de la recherche de pointe (simulations de vols) à la communication et au marketing, qui ouvrent alors sur un espace notionnel et un public beaucoup plus larges. Le commentaire des auteurs de l’article (Tisseau,Nédélec) est révélateur : Jaron Lanier « n’a pas su en donner une définition précise » ! Autant d’indices qui indiquent qu’est déjà amorcé le glissement de l’usage de cette expression hors du champ discursif originel qui lui donnait un sens. Tisseau et Nédélec précisent d’ailleurs que l’expression de réalité virtuelle se popularise à partir de 1990. Cette notion se concrétise en quelque sorte avec l’émergence des différents mondes virtuels, créés artificiellement par des logiciels informatiques et qui se répandent dans la dernière décennie du siècle dans différents domaines de l’activité sociale (jeux vidéo, architecture etc.) L’individu est ainsi sollicité par le virtuel qui, peu à peu, le détourne de sa réalité quotidienne. Bien qu’elles n’aient apparemment jamais fait l’objet d’une définition précise, ces expressions saturent dès lors le discours social, soit lorsqu’elles sont reproduites directement sous une des deux formes, soit lorsque l’est également leur contenu structural qui problématise le réel. On retiendra les dates limites (a quo et ad quem) qui encadrent le processus de vulgarisation, à savoir les deux décennies de 1970 à 1989. Ceci nous amène à nous interroger sur les conditions socio-historiques qui peuvent expliquer l’avènement de cette structuration qui a réorganisé l’imaginaire social des trente dernières années, sous diverses formes et qui, comme on vient de le voir, est fondée sur un état déterminé des avancées technologiques, directement articulées elles-mêmes sur l’appareil de production. Or cet appareil a subi depuis la moitié du XXe siècle une évolution qui s’est développée en deux grandes étapes. La première, qualifiée parfois de véritable « révolution tranquille », commence à la fin de la deuxième guerre mondiale et correspond à la période des Trente glorieuses (1945-1973) qui prend fin avec le premier choc pétrolier. Cette étape se caractérise par une forte croissance de la production industrielle, nourrie par un développement technologique également important. C’est ainsi qu’en France l’indice de la production industrielle, à prix constant, (base 100 en 1938) passe, de 1947 à 1973, de 99 à 452, soit une multiplication par 4,5 et une croissance annuelle moyenne record de 5,9 %. Pendant toute cette période (du moins jusqu’en 1971 et la présidence de R. Nixon), le dollar, convertible en or à un taux fixe à la suite des décisions prises à la conférence de Bretton Woods en juillet 1944, constitue une référence hégémonique, dont le principal intérêt est qu’elle est stable dans le système monétaire international. (C’est moi qui souligne). On assiste donc alors à l’apogée du capitalisme industriel. Mais, en arrière-fond, un autre temps historique est en gestation autour de recherches menées principalement dans le domaine de l’informatique et de la communication qui aboutiront à la subordination du matériel à l’immatériel, comme l’ont noté Bell et Touraine. Le premier ordinateur apparaît en 1946 (il pèse trente tonnes !) et le début de la commercialisation de la microinformatique date de la fin de la décennie 70. Quelques années auparavant, très exactement en 1971, s’amorce un processus qui met en place ce qui sera le capitalisme financier avec la fin de l’étalon or pour les devises nationales, et, par voie de conséquence, le début d’un processus de spéculation sur les monnaies. L’apogée du capitalisme industriel des Trente glorieuses masque donc des mouvements en profondeur qui préparent l’avènement de cette nouvelle phase du capitalisme. Au cours de la décennie, surgissent des notions qui témoignent de cette transition entre une continuité et une rupture : le post-industrialisme de Daniel Bell et Alain Touraine apparaît au début des années 70, La Condition postmoderne : rapport sur le savoir de Jean-François Lyotard en 1979. Il s’agit là d’une coïncidence tout à fait significative qui convoque a posteriori la date de la fin de l’étalon or. L’équivalence qu’on peut ainsi postuler entre le post-industrialisme et le post-moderne signale que la modernité coïncide pour l’imaginaire social avec le processus d’industrialisation et par conséquence avec le capitalisme industriel. Cette décennie, qui se termine en 1979 avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, de Ronald Reagan, l’année suivante, aux Etats-Unis et, avec eux, dans leur sillage, l’avènement des doctrines néo-libérales, constitue donc une véritable ligne de démarcation entre deux temps historiques. C’est en 1975 qu’un journaliste américain, Jude Vanniski, lance le terme d’économie de l’offre pour désigner une politique économique selon laquelle l’objectif de croissance ne peut être obtenu qu’en allégeant la fiscalité, qui nuit au développement des entreprises, et les cotisations sociales, qui amputent les revenus des travailleurs. Cette notion recoupe en partie celle d’économie de marché qui peut être définie comme un système d’organisation économique dans lequel les mécanismes naturels assurent seuls l’équilibre entre l’offre et la demande, sans intervention de l’État. L’économie de marché est devenue à son tour, sous une forme plus lapidaire, le marché, évolution qui ne manque pas d’être significative. Jusqu’à une époque relativement récente, en effet, le terme de marché évoquait, le plus souvent, l’état de l’offre et de la demande dans le domaine d’une matière ou d’une activité économique déterminée (le marché - de l’automobile -… en France, le marché - de l’immobilier -…à Paris etc…). Il renvoyait donc à une réalité concrète, articulée sur un temps historique qui, même lorsqu’il n’était pas explicitement défini, restait implicite ( le marché de l’immobilier au moment où j’en parle) et dans un espace également défini. Seules, ces deux coordonnées que sont l’espace et le temps lui donnaient un sens et un intérêt ; leur effacement nous projette dans un absolu dématérialisé, immatériel, qui nous renvoie à la main invisible qu’évoquait Adam Smith. Parler d’économie de l’offre ou d’économie de marché revenait à convoquer des théories ou des systèmes de pensée repérables comme tels dans l’histoire de la pensée économique et, pour cela même, encore habités par l’homme. Avec le marché, ce n’est plus le cas. Ce que le terme met en place c’est une transcendance irrationnelle vide de tout contenu identifiable mais toute puissante derrière laquelle s’occultent des forces confuses présentées comme d’autant plus incontrôlables qu’elles se reproduisent et agissent dans l’instantanéité de l’informatique. Sans doute cette signification ne surgit-elle pas brutalement dans cette décennie de 1970-1980 et sans doute le terme était-il employé depuis longtemps dans un sens générique, en particulier à propos des différentes opérations boursières ( marchés à terme, au comptant, marchés libres ou à prime etc.). Ce signifié n’était qu’un des signifiés possibles de l’ensemble du champ sémantique du terme, mais il s’est imposé aux dépends de tous les autres et cette signification sature désormais le discours social, économique et politique. Cette évolution doit être rapportée au fait que l’activité de la bourse fait désormais partie des informations quotidiennes que délivrent les media, ce qui, si ma mémoire est bonne, n’était pas le cas, en France du moins, avant la fin de la décennie 1960-1970. On notera qu’il s’agit d’un cas particulier de fonctionnement de l’idéologème. Contrairement à ce qui se passe dans le cas de temps réel et de réalité virtuelle, le signe qui sert de vecteur à l’idéologème ne correspond pas à un néologisme qui surgit dans un champ d’activité déterminé mais à un des signifiés potentiels d’un champ sémantique donné (ici les différents signifiés du terme de marché). Le fonctionnement reste cependant le même : le signifié sélectionné relève d’un champ lexical déterminé (le discours produit par une institution sociale et des pratiques discursives qui correspondent aux activités de la bourse) à l’intérieur duquel il occupe une place logique et significative mais le terme va s’infiltrer dans l’ensemble des discours redistribués à un moment donné de l’histoire, suivant un processus au cours duquel il perd la mémoire de son origine et en quelque sorte sa raison d’être. En un mot et pour faire vite, lorsque j’évoque le marché je ne me rends pas compte que je reproduis le discours de la bourse, du moins n’en ai-je pas une conscience claire, et ma parole reste au niveau du non conscient. C’est au moment où il perd cette articulation originelle que le signe se transforme en un idéologème. Le terme se vide dans le même temps de tout contenu sémantique authentique, car en fait que faut-il entendre par le marché ? Ce n’est pas exactement la bourse mais la bourse et un au-delà de la bourse et, de toutes façons, une référence qui sert à tout expliquer, les crises, le chômage, la misère, les dettes publiques…Cette même vacuité convoque de l’idéologique ; elle convoque en effet un indéfinissable mais un indéfinissable supposé être reconnaissable et reconnu par tous les locuteurs, comme le suggère l’article le, c’est à dire, en fin de compte, d’une part une forte présence qui reste cependant absente, donc à une modalité de l’existence qui caractérise le virtuel, mais également, d’autre part, une présence absente de quelque chose qui a perdu toute signification, c’est à dire tout rapport apparent avec la réalité. Cet idéologème présente un autre intérêt : fonctionnant en relation avec des éléments que je viens de relever (économie de l’offre, économie de marché , réalité virtuelle, en temps réel), il est intégré dans une micro sémiotique qui développe un discours idéologique d’une grande efficacité, en occultant derrière des signifiés confus (le marché) ou des constructions intellectuelles (économie de l’offre, économie de marché) une stratégie de classe au service de la spéculation et du capital. Cette économie de l’offre s’opposera désormais à l’économie de la demande qui n’écarte pas la possibilité de faire appel, le cas échéant, à la dépense publique pour relancer la dynamique économique. Avec le recul que donne le temps on constate donc que le discours politique mis en scène par les medias à l’occasion du fameux discours prononcé en janvier 2014 par François Hollande, et structuré autour de l’opposition entre une politique de l’offre et une politique de la demande, est en fait chargé d’histoire en convoquant dans un raccourci significatif l’évolution des prises de position qui impliquent des forces sociales dont les intérêts sont contradictoires. On sera tenté de voir dans l’expression de cet antagonisme l’inscription de certaines modalités idéologiques de la lutte des classes articulées sur des contextes socio-historiques spécifiques. L’intériorisation de tout ce qu’implique cette ligne de démarcation que représente la décennie 1970-1980 explique qu’ait été forgée, dans le même temps historique, la notion de postmodernité.

  • 1-2 -La notion de postmodernité Il s’agit là d’un tournant décisif. Je renvoie à ce que je disais à ce propos et qui prend, dans ce contexte, tout son sens : « L’expression qui s’est imposée [post modernité] l’indique d’ailleurs : elle n’a de sens que par rapport à ce qui précède ; elle décrit une période vécue comme une attente, comme une époque de transition, non stabilisée, qui ne peut être définie que par rapport à celle qui la précède. Le préfixe post suggère à la fois un bilan, un héritage et une fracture, autrement dit un champ notionnel structuré autour de la continuité et de la rupture, ce qui n’était pas le cas de la modernité qui transcrivait – ou du moins semblait transcrire – une rupture radicale avec le passé. Car moderne n’est pas synonyme de nouveau ; le nouveau a vocation à devenir ancien et suggère un mouvement cyclique ; le moderne est essentiellement connoté comme rupture, il ne peut être remplacé que par un autre moderne, surgi lui-même d’une fracture par rapport au précédent moderne, ou par du postmoderne ou encore par du néo. Ces impasses de la sémantique ont un aspect fascinant : la notion de néo en effet, qui s’est imposée lors des deux ou trois dernières décennies du XXe siècle, décrit un espace où viennent s’abolir deux utopies contradictoires, l’utopie du progrès et l’utopie de la tradition, l’utopie du futur et l’utopie du passé, conjonction significative où s’inscrit à nouveau cette sémiotique de l’attente, de la perplexité et, en quelque sorte, du vide mais également conjonction de deux simulacres, simulacre de la modernité et simulacre de l’ancien, par le truchement de laquelle la sémantique dénonce l’inauthentique et le brouillage qui affecte nos points de référence culturels. (Cros : 2003, 173-181) Le concept, et l’expression qui l’incarne, de post modernité, transcrivent bien de façon parfaitement évidente une période dont le vécu se structure autour d’une problématique de l’attente et de la perplexité. De façon plus ou moins confuse et sur le mode de l’irrationnel, nos sociétés occidentales ont intériorisé les effets qui annonçaient ce basculement historique dont les tenants et les aboutissants étaient d’autant moins identifiables que nos points de repère ne se sont effacés que progressivement. De ce point de vue, la disparition de cette référence fondamentale qu’était l’étalon or a installé les sphères financière, économique et sociale dans l’instable. Loin d’être un simple symbole, la perte de cette référence se donne à voir comme participant d’un ensemble de causes qui ont mis en place de nouveaux espaces économiques et sociaux gérés par un nouveau système capitaliste dominé par la spéculation. Désormais, les monnaies, ainsi que la valeur matérielle des biens et des produits seront déconnectés de toute estimation objective pour être soumis aux fluctuations des mouvements spéculatifs. La flexibilité des taux de change a soumis et soumet à de fortes pressions politiques tous les pays (ceux du sud en particulier) généralement soucieux d’éviter la fuite des capitaux. Les nouveaux modes de gestion des flux de la production et des échanges aussi bien symboliques et sociaux qu’économiques sont emportés par une sur valorisation de l’immatériel. On comprend aisément que ce renversement n’eût pas été possible sans cette prodigieuse révolution technologique qu’a été l’informatique. En ce sens, le capitalisme financier surgit bien à l’évidence de cette période de gestation que j’évoquais plus haut comme le produit d’une étroite symbiose entre la recherche scientifique et l’appareil de production dont les effets seront perceptibles dans un temps historique sensiblement décalé au niveau de la superstructure idéologique, avec la mise en forme et la diffusion des doctrines dites néo-libérales. Dans ce contexte se détachent deux paramètres : la fluidité des capitaux et la globalisation des échanges. Sous le titre de La domination du capitalisme financier : l’impératif de fluidité l’excellent article de Wikiverts, (http// Capitalisme financier) dresse un tableau tout à fait instructif des processus qui opèrent dans un tel système : La fluidité est le ressort même de la création de valeur pour le capital financier. Dans une logique de profits spéculatifs à haut rendement, l’immobilisation durable dans une monnaie, dans des moyens de production (matériels et humains) ou des projets à retour d’investissement à long terme est contre-productive. Affranchie de toutes les régulations nationales, appuyée par des technologies de transfert et de pilotage toujours plus puissantes (et qu’on a appris à domestiquer après 1987, les flux de capitaux étant le symbole même de la société des réseaux informatiques qui s’étendent partout), la fluidité devient la valeur même puisqu’elle permet de se porter sur toutes les opérations les plus profitables, sans rester captifs de[s] quelque[s] engagement[s] (sic) que ce soit dans des projets industriels. Le principe des grands regroupements de firmes à laquelle on assiste depuis 10 ans ne tient que très rarement à une logique industrielle, mais plutôt à la capacité à mobiliser des capitaux en masse pour obtenir pour la firme elle-même des marges de manœuvre plus grandes, voire pour devenir un pur opérateur financier. Il est alors possible de tailler selon les circonstances dans les actifs supposés immobiliser trop de capital. Dès lors, et c’est ce qui se passe dans toutes les comptabilités d’entreprise, il faut rémunérer la perte potentielle de profit générée par toute immobilisation (dans des moyens de production). La marge crée par une activité industrielle traditionnelle ne peut plus suffire à alimenter le profit, il faut encore qu’elle soit capable de couvrir le coût de l’immobilisation du capital que constituent ces moyens de production. D’où l’exigence des 15% de rémunération des actionnaires reconnue comme délirante par la plupart des économistes, qui débouche sur la vente des actifs (désindustrialisation), les licenciements en masse, la sous-traitance généralisée la plus flexible possible (c’est le sous traitant qui doit rémunérer le coût de l’immobilisation du capital) et finalement sur le modèle déjà défendu publiquement par Tchuruk à la tête d’Alcatel, « d’entreprises sans usines » […] La logique ultime n’est plus d’avoir même des entreprises mais de porter seulement des actifs immatériels que sont des noms de marques (Nike ne fabrique plus rien mais ne conçoit plus non plus en direct) ou des brevets comme on le voit dans les biotechnologies »(http//wiki-les verts…capitalisme financier) Cette analyse fait apparaître l’articulation qui au virtuel associe l’instable entraîné par la disparition de tout point de repère (la perte de l’étalon or, à titre d’exemple, mais on verra que cet exemple est généralisable). De ce dernier point de vue, le cas de Nike, tout emblématique qu’il soit, est également généralisable : on pensera entre autres aux patchworks qui émaillent les maillots des sportifs et des arbitres et à tout ce qui touche à la publicité ; c’est ainsi, également, que, dans un grand nombre de fois, les images destinées à provoquer le désir d’acheter n’ont aucun lien objectif avec l’article sur lequel porte la promotion commerciale. Une telle déconnection de l’objet concret fait de la publicité une simple machine à créer du rêve, c’est à dire à reproduire du virtuel : ce qui nous est proposé ce n’est pas de nous procurer l’objet, c’est d’acheter du rêve, c’est à dire, en fin du compte, du vent. C’est dans le contexte de cette survalorisation du virtuel que doit être située, semble-t-il, l’évolution même du discours publicitaire. Le cas des cotations boursières, qui sont au cœur du capitalisme financier, est de ce point de vue exemplaire. Les gains et les pertes ne se concrétisent que si vous vendez, tant que vous ne vendez pas les sommes impliquées ne sont que virtuelles ; une entreprise peut ou non être bénéficiaire et avoir ou non d’importants biens immobiliers qui correspondent à des actifs concrets, elle ne vaut que ce que les analystes et les commentateurs estiment qu’elle vaut, en fonction de gains ou de pertes potentiels, c’est à dire en fonction d’un futur qui peut ou non se réaliser. Les investisseurs ne considèrent pas la valeur ou la qualité du bien produit ou à produire mais la progression virtuelle qu’ils attendent des actions qu’ils achètent. La sémantique constitue d’ailleurs un indicateur remarquablement exact qui parle de bulle : lorsque la spéculation dépasse certaines limites c’est, disent-ils, une bulle qui explose, c’est à dire, littéralement un « globule rempli d’un vent artificiellement retenu ». Le capitalisme financier se caractérise donc par une déconnection du système productif : au gré des variations des perspectives de rémunération des capitaux, La rentabilité financière des placements prend le pas sur la productivité. Le deuxième paramètre est la globalisation. Les échanges internationaux n’ont jamais cessé de progresser depuis la découverte du Nouveau Monde qui, selon Marx, serait à l’origine du capitalisme mais sur cet arrière-fond général il nous faut projeter un autre processus qui a affecté les superstructures et les imaginaires sociaux des différents pays. Les deux dimensions s’articulent l’une sur l’autre, avec sans aucun doute des écarts et des décalages. Alors que dans les décennies qui ont suivi la deuxième guerre mondiale, sous l’effet des processus de production et de commercialisation standardisés, on a assisté dans les économies dites avancées à une certaine homogénéisation progressive de la vie sociale, sur le modèle impérial des USA, dans les pays dits émergents les marchés intérieurs se sont organisés tardivement car leur avènement a été longtemps retardé par le colonialisme et le néo colonialisme qui a suivi leur accession à l’indépendance. Il s’en est suivi une série de décrochements qui, sur des rythmes différents, ont engendré des types de société confinées en quelque sorte dans un temps historique qu’on peut qualifier de pré-moderne dans la mesure où elles n’ont fait que subir le pillage organisé par le capitalisme industriel sans conséquence directe sur leurs structurations économiques et sociales internes. Le sentiment de modernité correspond à l’intériorisation par le sujet culturel des effets produits par ces écarts de développement, facteurs de collision plus ou moins graves. (Cros : 2003, 178-181). Dans cette perspective, la notion de post modernité qui apparaît, rappelons-le, à la fin des années 70, renvoie, me semble-t-il, plus ou moins indirectement, à une nouvelle phase d’expansion du capitalisme qui dépasse les limites antérieures de la modernité et annonce la sortie programmée du capitalisme industriel après lequel et au delà duquel se profile un temps historique qu’on ne sait pas encore comment qualifier. Il s’agit, dans cette ultime phase de l’évolution du capitalisme, non pas seulement d’une expansion des échanges commerciaux de produits manufacturés et de matières premières comme ce fut le cas à une moindre échelle sans doute avec le capitalisme marchand et le capitalisme industriel mais d’une globalisation financière, c’est à dire d’un marché mondial des capitaux qui entraîne des transferts instantanés d’une place boursière à l’autre en fonction des opportunités et des perspectives de profit. Ce ne sont plus seulement des produits matériels qui circulent dans un espace/temps appréhensible et maîtrisé ; ce sont aussi et surtout des profits et des pertes virtuels qui adviennent dans l’instantanéité, virtuels car d’un instant à l’autre, d’une seconde à l’autre, les profits peuvent se métamorphoser en pertes. Ce mode opératoire qui est actuellement au cœur du système ne cesse de générer de l’instable avec toutes les dramatiques conséquences économiques et sociales évoquées plus haut ; il génère également dans la même mesure et de façon concomitante du virtuel car ces messages et ces chiffres qui circulent dans le monde, virtuel par excellence de l’informatique, sont vécues par le grand public comme totalement déconnectés du réel. Je renvoie ici à ce que j’écrivais à propos du champ culturel européen, de la deuxième moitié du XIXe siècle à la première guerre mondiale (1850-1914), lorsque je faisais observer que celui-ci s’était construit autour d’un axe majeur qui opposait l’impression à la sensation ; tel qu’il apparaissait, aussi bien dans l’ensemble des sciences humaines et sociales que dans les domaines respectifs de la peinture et de la poésie, cet axe était le produit de l’impact des avancées scientifiques et technologiques de l’Optique physiologique, de la théorie vibratoire ou encore de la découverte de l’électricité. (Cros : 2011, 19-56) C’est bien en dernière instance (lorsque du moins on remonte des conséquences aux causes) ce type d’articulation programmée dans le champ de la production, au cœur de l’infrastructure, que l’on retrouve dans le cas qui nous occupe. Nous l’avons vu à propos des idéologèmes analysés plus haut. Le champ morphogénétique qui opère ici se décline autour de l’opposition réel vs virtuel, sous des réalisations différentes, par opposition ou par contiguïté sémiotique [stabilité vs flexibilité ou instabilité, limite vs illimité, obstacle ou repère vs fluidité, contraintes vs liberté, régulation vs dérégulation, durée vs instantanéité].

Capitalisme financier -Les modes et les rapports de production.

Il est évident que cette évolution du capitalisme a affecté directement les modes et les rapports de production. Les modes de production en premier lieu, c’est à dire la façon dont les différents facteurs de production (ressources, matérielles ou non, utilisées dans le processus de production) sont organisés et traités pour réaliser un produit. Ces facteurs sont devenus plus complexes et, de ce point de vue, la révolution de l’informatique joue un rôle central et déterminant qui implique cependant la prévalence de la conception (d’une certaine façon encore immatérielle) à la fois de l’objet à réaliser et des instruments qui serviront à le produire. Dans un premier temps, dans le cas de la conception assistée par ordinateur, l’objet est réalisé de façon virtuelle par les cabinets d’étude, qu’il s’agisse de programmes industriels ou architecturaux par exemple. La production est dans en premier temps virtuelle. Le virtuel est la première forme tangible en quelque sorte de la réalité c’est à dire celle où prend corps concrètement l’imagination. Si on se place dans cette perspective, la notion de réalité virtuelle transcrit très exactement ce processus. Le virtuel se donne ainsi à voir comme la première mise en forme de l’abstraction et de l’imagination. Le statut de l’objet à produire se distingue ainsi, à l’évidence, de celui qui était le sien dans le contexte des cabinets d’études de l’époque précédente où les esquisses graphiques le confinaient dans un monde limité aux deux dimensions. La construction sémiotique où se développe le concept de virtuel, à savoir l’ensemble des connotations et des dénotations que ce concept génère et structure s’en trouve affectée. Se laisse voir ainsi le décrochement du référent au-delà de la façade du signifiant qui, lui, reste inaltéré. Le virtuel n’est plus désormais ce qu’il était. Ce qu’il est devenu renforce sa capacité d’adaptation à des contextes sémiotiques divers et démultiplie ses possibilités de dissémination et d’intervention dans les champs discursifs hétérogènes et complexes des différents secteurs de l’activité humaine. La déconstruction qui altère le référent enclenche ou relance le processus de dissémination qui, comme nous l’avons vu ailleurs (Cros : 2003, c. 9), caractérise le fonctionnement de tout idéologème. Mais cette évolution affecte également les rapports de production qui, comme on le sait, règlent l’organisation des relations entre les hommes dans la mise en œuvre des facteurs de production, c’est à dire, en dernière instance, les rapports entre le capital et le salariat. Ces derniers ont été considérablement bouleversés sous l’effet de plusieurs facteurs. Les effets les plus évidents relèvent de la législation du travail. On a vu plus haut le rôle de charnière que joue la décennie des années 70 qui préside à la mise en place du capitalisme financier. On ne sera donc pas étonné de devoir constater que l’intérim a été légalisé par la loi du 3 janvier 1972 et que le terme de contrat à durée déterminée est introduit par une loi du 3 janvier 1979, même si la forme actuelle du CDD date de 1990. Cette tendance s’accentue avec, d’une part, la loi relative à la mobilité et aux parcours professionnels dans la fonction publique ( juin 2000) et, d’autre part, celle du 25 juin 2008 sur la modernisation du marché du travail. Dans un tel cadre administratif, ce marché s’installe de plus en plus dans l’instable qui se donne à voir, une fois de plus, comme le produit du virtuel , qui est lui-même au cœur de ce qui donné naissance au capitalisme financier. Les rapports de production s’organisent en premier lieu autour des structures de domination, d’une part telles qu’elles s’organisent et s’exercent et d’autre part telles qu’elles sont vécues, subies et contestées. On s’en tiendra aux entreprises du CAC 40 transnationales , dans la mesure où elles imposent leur modèle et leurs lois de fonctionnement à une multitude de sous-traitants, pour des raisons qui ont été évoquées plus haut. Les notions de propriété, de responsabilité et de stabilité dont était parée dans le capitalisme industriel l’image du patronat traditionnel, plus ou moins paternaliste (les cités ouvrières dans les exploitations minières, le « modèle Michelin ») ont à l’évidence disparu. Le patron était autrefois, à la fois, celui qui possédait et celui qui commandait. Présentés abusivement le plus souvent comme des ‘patrons’, les PDG, de nos jours, ne sont propriétaires de rien : le profit qu’ils retirent de leurs fonctions ne dépend pas forcément du bilan de leurs activités au bénéfice de leurs entreprises. Il s’est trouvé récemment des cas où les salaires de certains PDG dont les stratégies ou l’incompétence avaient entraîné d’importantes pertes financières au détriment de leurs entreprises ont été cependant considérablement augmentés . Une partie de leurs profits dépend des gains qui ne sont que virtuels, dans un premier temps, des actions respectives des entreprises qu’ils dirigent, sous la forme de stock options par exemple. Cette action elle-même est cotée non pas en fonction de la production réalisée ou programmée d’un produit mais en fonction de perspectives spéculatives à haut rendement. L’action boursière est en effet un actif virtuel. En conséquence, les actionnaires, qui sont en dernière instance les véritables propriétaires, sont des propriétaires de biens virtuels, par nature instables puisque, à tout moment, ces propriétaires sont susceptibles de se porter sur d’autres valeurs. Quand je dis que ces biens sont virtuels cela ne signifie pas qu’ils puissent être imaginaires, négligeables ou sans effet immédiat, tout au contraire je signifie que la nature de ces biens virtuels confère à leurs propriétaires un statut de toute puissance. Une toute puissance cependant en quelque sorte aveugle puisque l’actionnaire, le plus souvent, ne connaît rien à l’entreprise où il a investi son capital et ne s’intéresse pas à ce qui s’y fait. C’est bien pour cette raison que les perspectives à moyen ou à long terme ne sont pas dans son champ de vision. Quant un conflit surgit, ça ne le concerne pas. Il exige ! Que les partenaires sociaux se débrouillent pour faire ce qu’il faut faire pour lui assurer sa rente ! Voilà ce qui fonde son pouvoir : être inaccessible ! Tout en étant celui qui exige une rentabilité à court terme sous peine de désertion, il reste en dehors, ou au-dessus, du champ de production. La structure de domination s’organise ainsi autour d’un PDG qui n’est lui-même pas responsable puisque son entreprise peut perdre de l’argent sans qu’il en soit lui-même affecté et dont l’objectif premier est de faire monter les actifs virtuels de propriétaires qui, quant à eux, n’ont pas de présence identifiable dans l’entreprise. Le PDG gère donc un système qui lui permet de s’abriter derrière les exigences de ses mandataires anonymes dont il partage fondamentalement les objectifs pour son plus grand profit . Ce qui est remarquable dans ce type de fonctionnement c’est l’absence, en quelque sorte cyniquement revendiquée, de toute causalité rationnelle autre que la recherche du profit immédiat. C’est aussi- et surtout - l’impossibilité d’identifier et d’approcher les véritables patrons que sont supposés être les actionnaires vécus comme une masse anonyme qui ne participe jamais en conséquence aux confrontations internes de l’entreprise, même si sa présence pèse de tout son poids dans les rapports de production. Dans ce nouveau système de domination économique, le pouvoir est d’autant plus implacable que ceux qui l’exercent sont inaccessibles et protégés par l’anonymat de la masse ( les fonds de pension par exemple). [ Cf. Supra, L’abolition du lieu…] Dans un tel contexte, il est évident que les façons dont les structures de domination sont vécues, subies ou contestées, c’est à dire les modalités de la confrontation qui caractérise la lutte des classes, ne sont plus ce qu’elles avaient été lors de la phase terminale du capitalisme industriel. A la fin de la deuxième guerre mondiale, en effet, la pression syndicale en Europe est d’autant plus forte que toutes les économies sont à reconstruire, la main d’œuvre fait défaut, le patronat fait une campagne de recrutement en Afrique du Nord etc. En France, la vie politique s’organise autour du programme du Conseil National de la Résistance rédigé pendant la guerre (fin 1943 début 1944) par un éventail représentatif de la Résistance. Adopté à l’unanimité par des gaullistes, des communistes, des socialistes, des chrétiens dits progressistes, ce programme visait à construire une vraie « démocratie sociale », avec une économie planifiée et à confier à la nation la maîtrise des grands secteurs industriels et des principaux moyens de production et d’échanges, le développement et le soutien des coopératives de production, d’achats et de ventes, agricoles et artisanales. quinquennal rural . La mise en œuvre de ce programme ne s’est pas faite sans heurt : il suffit de rappeler, entre bien d’autres tensions, la grande grève des mineurs de 1948 (4 oct.-29 nov.) sauvagement réprimée par Jules Moch et qualifiée par le gouvernement d’Henri Queuille de mouvement insurrectionnel déclenché par le parti communiste. Dans le climat tendu de la « guerre froide », en effet, la pression qu’exerce l’URSS sur les politiques intérieures des nations de l’ouest européen intervient dans le fonctionnement des rapports sociaux, d’autant plus fortement qu’une partie du patronat s’est compromise avec l’occupation nazie et que, d’une façon générale, les partis européens socialistes et communistes ont pris une part prépondérante dans la résistance. Les conditions historiques ne favorisent donc pas le patronat et permettent ainsi une certaine avancée dans la construction d’un modèle social spécifiquement français. Si on projette le programme du CNR sur le contexte socioéconomique actuel en prenant en compte successivement chacun des points abordés par ce programme dans le domaine économique comme dans le domaine social, on constate un impressionnant retournement des rapports de production. On pense à ce qu’écrivait Denis Kessler dans un éditorial de Challenge le 4 octobre 2007 : « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. (…) Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! » De nos jours, sous l’effet des nouvelles conditions historiques qu’entraîne la mondialisation, le patronat a toutes les cartes en main. Nous avons vu plus haut en effet que la fluidité était le ressort même de la création de valeur pour le capital financier puisqu’elle permettait de se porter sur toutes les opérations les plus profitables, sans rester captif de quelque engagement que ce soit dans des projets industriels. C’est cette même fluidité qui engendre le vagabondage des actionnaires propriétaires et donc leur statut et leur mode d’intervention dans les structures de domination qui gèrent les rapports de production, comme on vient de le voir. Les structures de domination sont à l’égal du furet : elles courent, elles courent, elles sont passées par ici, elles sont passées par là, elles courent, elles courent … mais, tout en étant insaisissables, elles imposent implacablement leurs lois. ]On constate clairement ainsi comment le capitalisme financier bouleverse les rapports de production sous l’effet de ses deux caractéristiques majeures que j’ai évoquées plus haut (prédominance de la fluidité et globalisation). Sous le chantage de la délocalisation, de la fermeture d’usines, des menaces de chômage, les luttes syndicales n’ont plus d’espace pour se déployer. On se souvient de la façon dont Nicolas Sarkozy a cru pouvoir se vanter d’avoir éliminé la grève du panorama social. Le monde ouvrier est désarmé ; il n’a plus de prise sur la réalité. Le capitalisme financier met objectivement en œuvre la revanche d’un capital qui avait dû composer avec les luttes sociales qui étaient encadrées dans les stratégies des Etats/Nations, à la fin de la deuxième guerre mondiale. Il en résulte que les rapports de productions sont privés de toute perspective d’évolution dans le cadre du capitalisme financier.

2—Une nouvelle économie psychique

2- 1 -L’occultation du lieu « d’où se légitiment et s’entretiennent le commandement et l’autorité » L’évolution des structures de domination est à rapprocher de la nouvelle économie psychique qui, selon Charles Melman, ( Melman : 2002) transcrit la fin du patriarcat. On est tenté d’évoquer, à propos de cette crise des repères et, corrélativement, de la révolte contre le père (G. Mendel) mise en scène dans les événements de 1968, la fin de l’étalon or de 1971 que j’ai évoquée plus haut. La fin du patriarcat c’est en effet – et le parallélisme avec la sphère monétaire est significatif - l’abolition des limites, l’abolition du lieu « d’où se légitiment et s’entretiennent le commandement et l’autorité » (Ibid. 30) "Quand quelqu’un se réclame d’un pouvoir, vous le savez, ce n’est jamais qu’en référence à ce qui serait une autorité pas forcément exhibée. Référence en tout cas sur laquelle le pouvoir se fonde. Il semble aujourd’hui qu’avec cette disparition de la limite qu’on évoquait , ce qui fait autorité vienne du même coup à faire défaut. Dans ce qui était notre culture, la conjonction entre lieu d’autorité et lieu du sacré allait de soi. Le lieu de l’autorité était à la fois ce qui était le recel de la divinité et le lieu d’où les commandements pouvaient justement s’autoriser. La conjonction ne faisait problème pour personne, c’est d’ailleurs pourquoi, pendant des siècles, le pouvoir a été théologico-politique. La politique était forcément théologique, car le pouvoir, par délégation, venait de Dieu. Les républiques laïques ne se sont jamais totalement débarrassées de cet héritage. » (Ibid. 30) Le lieu de l’autorité est donc pour des raisons historiques le lieu du sacré et c’est dans ce lieu que s’est installé et qu’a été vécu le patronat traditionnel. Il faut entendre ici par autorité l’ensemble du champ sémantique du latin auctoritas qui relève à la fois du juridique (le droit de possession), du droit commercial ( ce qui impose la confiance) et de l’éthique ( un exemple ou un modèle), autant de notions qui balisent et structurent un champ institutionnel. Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie du patriarcat mais de définir une structure anthropologique ainsi que la place qu’elle a occupée et qu’elle occupe au niveau symbolique. Or, on vient de le voir avec Charles Melman, il faut distinguer entre pouvoir et autorité. Le père ne tire son autorité que de la place qu’il occupe dans cet espace sacré : « La place du père en effet ne peut dépendre que du patriarcat. Sinon, le père c’est ce bonhomme que nous connaissons aujourd’hui, un pauvre type, voire un comique. D’où peut-il tirer son autorité dans une famille, si ce n’est de la valeur accordée au patriarcat ? » (154). Au niveau symbolique et dans le cadre de l’ancienne économie psychique qui accompagnait le capitalisme industriel, les structures de domination tiraient également leur autorité et leur légitimité du fait qu’elles reproduisaient le modèle du patriarcat. La disjonction qui avec le capitalisme financier intervient avec les statuts respectifs du PDG et de l’actionnaire, entre celui qui commande et celui qui possède, entraîne les structures de domination hors du champ du sacré et donc de l’autorité. Aucun des deux n’est vécu comme légitime car aucun des deux ne représente une référence stable : le PDG peut, en droit, être révoqué par les actionnaires, lesquels, de leur côté, peuvent à tout moment, se porter sur d’autres valeurs. Ne reste que le pouvoir, exercé par des propriétaires qui, le plus souvent, comme je le faisais remarquer plus haut, ne connaissent rien à l’entreprise où ils ont investi leur capital et ne s’intéressent pas à ce qui s’y fait. En restant en dehors , ou au-dessus de l’entreprise, le propriétaire/actionnaire tire son pouvoir d’une sorte d’absence et ce pouvoir est d’autant plus implacable que celui qui l’exerce est inaccessible. Ne parle-t-on pas couramment d’ailleurs de la « dictature du marché ». Dans le commentaire qu’il fait de la nouvelle économie psychique, Melman précise qu’un père ne peut s’autoriser de lui-même « Et s’il veut à tout prix s’autoriser de lui même on a affaire au père violent, brutal, à celui que parfois on va traîner devant le juge » (153). Melman reprend à son compte l’idée suivant laquelle « l’autorité c’est ce qui fait limite au pouvoir. ». S’il n‘y a plus d’autorité, c’est à dire plus d’espace sacré de référence, il n’y a donc plus de limite au pouvoir ! Cette pensée est très éclairante dans le cas qui nous occupe car elle explique l’extrême agressivité des structures de domination économique du capitalisme financier. Elle est également éclairante dans la mesure où elle met au jour l’enchaînement logique des phénomènes qui articulent les structures symboliques (les économies psychiques, en particulier) sur les structures économiques. Dans cette perspective, la nouvelle économie psychique se donne bien à voir, lorsqu’on remonte des conséquences aux causes qui les ont produites, comme un effet de la fin de l’étalon or, qui introduit au niveau économique, la perte fondatrice des repères et des limites et, avec cette perte, au niveau psychique, l’évanouissement du symbolique qui accompagne le déclin de la figure paternelle et des figures de la loi ! (« Ce n’est pas moi qui viendrai vous rappeler le destin que connaît aujourd’hui la figure paternelle, la façon dont de manière tout à fait surprenante tant elle est inscrite dans la mode, nous nous employons à venir la châtrer, comment elle est de plus en plus, ladite figure, interdite, malmenée, dévalorisée. » Melman, 26). Or, selon Lacan, on le sait, le sujet accède au langage et donc au symbolique par la métaphore du nom du père. Toute atteinte à la figure du père est en conséquence une atteinte à l’ordre symbolique, car l’instance phallique est le pilier du symbolique. Le déclin du père et du patriarcat s’articulent bien au niveau de la nouvelle économie psychique sur la fin de l’étalon or qui intervient dans le domaine de la sphère financière . Lorsque je fais référence à l’étalon or, je ne signifie pas que cette référence soit la seule à retenir. Elle se présente à l’esprit comme un phénomène significatif de ce qui se passe dans l’infra histoire. Au même titre sans doute que d’autres effets qui restent à repérer, cette référence a le mérite de nous faire signe et de nous renvoyer au moment historique où tout bascule. Comme je le faisais observer plus haut, loin d’être un simple symbole cependant, la perte de ce repère se donne à voir comme participant d’un ensemble de causes qui ont mis en place de nouveaux espaces économiques et sociaux gérés par un nouveau système capitaliste dominé par la spéculation. ▪ Nous revenons ainsi à cette période de gestation qui s’est développée derrière la façade des Trente glorieuses et au cours de laquelle s’est amorcé le processus qui a mis en place une nouvelle économie de l’appareil de production. Cette dernière, comme je l’ai dit, se donne à voir plus particulièrement dans les bouleversements qui ont affecté les modes et les rapports de production ainsi que, en dernière instance, l’économie psychique. Reste cependant à préciser les effets/traces de cette économie à un autre niveau de la superstructure qui est précisément celui qui nous a permis de poser le problème et qui est celui du langage et de la représentation. 2-2- La régression de l’ordre du symbolique Nous avons vu comment, considérés comme des idéologèmes, les termes de réalité virtuelle ou de temps réel, sont des véhicules idéologiques chargés d’histoire mais ce ne sont que deux exemples parmi bien d’autres. Pour s’en tenir à des phénomènes plus généraux et plus facilement identifiables, j’évoquerai rapidement certaines tendances repérables dans le discours des media comme le remarque Melman : « […] il est aujourd’hui normal de lire dans telle ou telle publication des articles clairement inconsistants, je veux dire des textes qui ne sont agencés par aucun « lieu », tenus par aucun lest qui vienne donner une cohérence aux arguments, aux éléments. Vous avez une première proposition puis une seconde,, une troisième, une quatrième…sans qu’on puisse repérer ce qui serait la référence commune de ces phrases par rapport à ce qu’elles veulent traiter ou à ce qui les suscite. Ces propositions se suivent, et vous avez le sentiment plutôt bête que n’importe quoi peut effectivement se dire. On pouvait parfois le constater avant, bien sûr, mais il fallait quand même que ce qui était écrit conserve apparemment un sens, sinon ça faisait problème. Ce n’est aujourd’hui plus nécessaire. En lisant votre journal, vous pouvez avoir la surprise de constater que son contenu est parfaitement incohérent, comme certains délires avant qu’ils ne déploient une dimension paranoïaque. Il y a une « diffluence ». Le journal télévisé est-ce que ce n’est pas « diffluent » ? La position que prend le sujet – en l’occurrence le journaliste et, à sa suite, l’auditeur –, par rapport aux diverses informations énoncées, n’est jamais la même. Il n’y a aucune constance, aucune stabilité […] Le zapping n’est plus seulement dans les images, il est aussi subjectif. Vous n’avez plus affaire en permanence au même sujet. Vous avez affaire à un visage si possible neutre et insignifiant, mais qui est le masque d’une subjectivité mobile. Nous ne savez jamais ce que pense réellement celui qui est là en train de vous parler, comme si lui-même ne pensait rien qui soit ferme […] Le sujet n’a plus de recul possible face au discours qui lui est tenu, il est happé, pris dans les filets, enveloppé ». (Melman : 2002 , 114-116) ▪ Ajoutons, pour le discours télévisé, un certain nombre de traits caractéristiques : des emplois à contre-sens de certains articulateurs ou de certaines expressions, des contradictions entre ce qu’affirme la présentation résumée d’un sujet et le commentaire qui suit cette présentation, des événements tragiques présentés avec le sourire, l’absence de toute ponctuation dans la diction qui aboutit tantôt à superposer deux présentations de faits distincts qui deviennent ainsi tout à fait incompréhensibles, tantôt, au contraire, à couper une affirmation de son développement logique, etc. …Il ne s’agit pas ici d’attribuer ces erreurs à tel ou tel présentateur mais de cerner objectivement l’évolution d’une pratique discursive spécifique sous l’effet de certaines contraintes. Autant d’exemples apparemment anodins mais qui transcrivent la disjonction qui sépare la réalité de sa représentation par le langage. Rien ne distingue plus les différents registres du discours : le tragique vient se perdre dans le banal même si c’est, plus généralement, le registre de l’émotion qui est privilégié. Un exemple du méli-mélo qui affecte le niveau des registres parmi d’autres possibles : une speakerine de Arte, à propos de la démission ( ?) ou de la renonciation ( ?) de Benoit XVI, commente que le Saint-Père a « jeté l’éponge » (discours du commentaire sportif sur la boxe) puis qu’il « passe la main » (registre du jeu de cartes). D’autre part, cette perte des structures syntaxiques, qui brouille le sens, pervertit la nature même de la langue. Contrairement au chaos qui s’installe dans ce discours déstructuré où tout est dans tout, la langue est en effet un système essentiellement organisé autour de la différence ; elle ne comporte « ni des idées ni des sons qui préexisteraient au système linguistique, mais seulement des différences conceptuelles et des différences phoniques issues de ce système.[…] Un système linguistique est une série de différences de sons combinées avec une série de différences d’idées. » (F. de Saussure : 2007, 166 ). Le signe linguistique qui, dans l’économie classique, advient en lieu et place de l’objet, ne joue plus son rôle de tenant lieu ou encore de métaphore, car l’objet présentifié est déjà là, il n’est plus représenté par la langue, ce qui fait dire à Melman que la nouvelle économie psychique « cherche à substituer l’image à la parole » (Melman 110) « Au fond, c‘est comme si on croyait, avec ce type de fonctionnement nouveau et les possibilités nouvelles qu’il ouvre, pouvoir quitter la métaphore, ne plus habiter le langage, ne plus être embarqués d’office dans la parole. » (J.P. Lebrun , in Melman, 29 « …[L]e français, écrit encore Melman, tend à devenir plus iconique que verbal, l’image […] ne fonctionne plus comme représentation mais comme présentation. » (Ibid.). Cet effacement de la fonction de représentation du signe, la disparition de sa fonction métaphorique, impliquent une coalescence du signifiant et du signifié, puisque l’objet est déjà là, avant toute parole. Un tel effacement est à rapprocher du processus qui tend à substituer l’iconique à la parole. La nouvelle économie psychique se caractérise ainsi par une régression de l’ordre du symbolique qui, par le système de la langue, structure, dans la différence, la réalité, au registre de l’imaginaire, non symbolisé, où (au stade du miroir par exemple) la notion de semblable joue un rôle déterminant et où tout est dans tout. Dans l’ordre de l’imaginaire en effet, n’existent ni discrimination ni contradiction. ▪ Si on replace dans ce contexte les deux expressions dont nous sommes partis (réalité virtuelle et temps réel), elles perdent leur statut d’oxymores et se banalisent en quelque sorte. Elles ne sont que deux réalisations ordinaires produites par la nouvelle économie psychique, ce qui explique qu’elles n’interpellent personne et ne font l’objet d’aucun questionnement dans notre société qui est habituée à cette perversion de la parole. Produits de la nouvelle économie psychique, elles sont également, et plus directement encore, comme nous l’avons vu, de purs produits du socioéconomique. Cette équivalence est pour nous significative, dans la mesure où elle donne à voir, une fois de plus, et de la manière la plus évidente, l’étroite soumission de la superstructure idéologique à l’infrastructure socio-économique. * Le capitalisme financier inscrit dans l’imaginaire du sujet culturel un parcours sémiotique qui se structure autour de l’instable et de la perte de tout repère, autant de facteurs d’angoisse dont on retrouve la trace dans la notion de postmodernité qui s’est imposée dans le discours social des dernières années du XXe sicècle. C’est sur ce point que la figure de l’inquiétante familiarité dont Freud précise qu’elle coïncide avec ce qui provoque l’angoisse trouve la pleine signification historique qu’elle prend dans le cas de l’univers poétique de Mukarami. On considèrera qu’il s’agit d’une structure anthropologique réactivée par le contexte socio-historique du capitalisme. *** Bibliographie

Bussière, A., « La crise du symbolique et la nouvelle économie psychique » in http//Sociocritique.fr Cros, E.,2003, La Sociocritique, Paris, L’Harmattan, Collection ‘Pour comprendre’. Cros, E., 2005, Le Sujet culturel, Paris, L’Harmattan, Melman, C., 2002, L’homme sans gravité, Denoêl, Folio, Esais, 2002) Saussure, F. de, 2007 Cours de linguistique générale, Ed de Tullio de Mauro, Paris, Payot, Tisseau, J., A.Nédélec, A. « Réalité virtuelle : un contexte historique interdisciplinaire » http// Réalité virtuelle,http//wiki-les-verts…capitalisme financier ,

Résumé : I – Analyse sémiotique

L’analyse sémiotique de quelques contes permet de dégager deux traits majeurs de l’univers poétique de Mukarami -1 une étroite imbrication de l’étrange dans la banalité de la vie quotidienne qui caractérise ce que Freud nomme umeheimelich l’inquiétante familiarité (ou l’inquiétante étrangeté) concept repris ensuite par Lacan - 2- une vision qui convoque la dualité du monde et de la réalité partagés l’un et l’autre entre l’ordinaire perceptible et un exceptionnel inexplicable qui articule le réel et le virtuel, autour de la notion de réalité virtuelle. Ces deux caractéristiques de la poétique de M. instituent un foyer structural qui établit un rapport direct entre l’étrangeté inquiétante et la réalité virtuelle, rapport dont on peut proposer deux lectures. La première nous est suggérée par les rapprochements que nous avons été amenés à faire avec des notions de Freud et de Lacan ou certains textes tirés de leurs écrits respectifs. La seconde que nous souhaiterions privilégier sera sociocritique et nous amènera dans ce cadre théorique à insérer les conclusions qui précèdent dans un contexte historique plus large.

Análisis semiótico El análisis

II - Lecture sociocritique :

▪ Le capitalisme financier inscrit dans l’imaginaire du sujet culturel un parcours sémiotique qui se structure autour de l’instable et de la perte de tout repère, autant de facteurs d’angoisse dont on retrouve la trace dans la notion de postmodernité qui s’est imposée dans le discours social des dernières années du XXe siècle. C’est sur ce point que la figure de l’inquiétante familiarité dont Freud précise qu’elle coïncide avec ce qui provoque l’angoisse trouve la pleine signification historique qu’elle prend dans le cas de l’univers poétique de Mukarami. On considèrera qu’il s’agit d’une structure anthropologique réactivée par le contexte socio-historique du capitalisme  

Don Quichotte transcrit l’évolution historique de la pratique carnavalesque

La pratique carnavalesque qui est, à l’origine, l’espace qui intègre tous les membres d’une collectivité et ne connaît pas de distinction entre spectateurs et actants devient, chez Cervantes, un objet de regard. Se trouve ainsi transcrite l’évolution historique que cette pratique a subie tout au long du XVIe siècle en Europe.

Nous avons vu, dans un article précédent (« Reformuler la lecture que Michael Bakhtine fait de Don Quichotte ») [Consulter cet article sur le même site] que chez Cervantes personnages et objets se diffractent sous l’effet d’une morphogénèse essentiellement gérée par les grandes catégories de la vision carnavalesque ( réversibilité et ambiguïté en particulier). C’est ainsi que dans le dernier cas étudié ( la description que Sancho fait d’Aldonza) s’estompe la ligne de démarcation qui sépare une notion de son contraire ( louanges ironiques et ambivalentes à la limite de l’insute). Cette remarque ne saurait cependant être généralisée car le plus souvent, au contraire, cette même ligne est très nettement marquée ; elle sépare explicitement l’expérience de l’imaginaire.

Les tournures syntaxiques sont significatives dans la mesure où elles sollicitent très fortement soit l’expérience personnelle, soit les sens. Citons, parmi les tournures les plus fréquemment employées, les variantes suivantes :

  1. x…decía que era […] « el sudor que sudaba decía que era sangre.. »(I6 ; 1050b) où la redondance sera perçue de ce point de vue.
  2. Luego que vio [la venta ] se (la) representó que era [ un castillo]
  3. Figurósele que [ la litera] eran [andas] (1, 19 ; 1097b.)
  4. Mire…señor(vuestra Merced) que [ …] no […x…] sino […y…] où l’appel aux sens est particulièrement pressant et où la construction adversative avec ’sino’ détruit toute rémanence éventuelle d’ambiguïté
    • « Mire, vuestra merced, señor, pecador de mí que yo no soy don Rodrigo de Narvaez […] sino Pedro Alonso, su vecino… »(I5 ; 1050).
    • « Mire vuestra merced, señor, lo que dice - dijo el muchacho- ; que este mi amo no es caballero […] que es Juan Haldudo el rico »…(14 ; 1047a).
    • « Mire vuestra merced- respondió Sancho- que aquellos que allí se parecen no son gigantes sino molinos de viento… »(I 8 ; 1057a).
    • « Mire, señor, que aquéllos son frailes de San Benito […] Mire que digo que mire bien… »(I 8 ; 1059a).
  5. No oigo […x…] sino […y…) " No oigo otra cosa sino muchos balidos de ovejas y carneros (I 18 ; 1094a).
  6. Lo que yo veo y columbro no es sino […] [un hombre sobre un asno] (I 2 ; 1107).

Ver, mirar, oír, columbrar s’opposent de la sorte à decir, parecerle, representarle. Nous sommes ici manifestement en face d’un mode de pensée tout à fait différent de celui que nous avons vu opérer en particulier dans l ’article précédent. Le fait que cette ligne de démarcation soit aussi explicitement marquée prend d’autant plus d’importance précisément qu’une telle insistance sur l’existence de ce clivage problématise la systématique de l’ambiguïté que nous avons précédemment reconnue comme partie intégrante de la pensée carnavalesque. Nous ne sommes plus dans la mouvance du folklore carnavalesque, tel du moins que le décrit Bakhtine.

Mais, si on en revient précisément à ce que celui-ci écrit à propos de Don Quichotte, les choses ne sont pas toujours claires. S’il qualifie le roman de Cervantes de « une des plus grandes œuvres carnavalesques de la littérature mondiale », il estime également que s’y manifeste un processus de déclin qui n’en est encore qu’à son début : « Mais déjà le principe matériel et corporel change de sens, il est légèrement rétréci, son universalisme et son caractère de fête sont quelque peu atténués. A la vérité, ce processus n’en est encore qu’à son début, comme le montre l’exemple de Don Quichotte[…]. D’autre part, les corps et les objets commencent à prendre sous la plume de Cervantes un caractère privé, personnel, et, ce faisant, ils rapetissent, se domestiquent, sont ravalés au rang d’accessoires immobiles de la vie quotidienne individuelle, d’objets de convoitise et de possession égoïste »(Rab.,pp. 31-32). On ne sait ce qu’il faut entendre par là et on peut regretter que le mécanisme auquel il est ici fait allusion ne soit ni explicité ni illustré. Les questions que l’on peut se poser à ce propos renvoient à une interrogation beaucoup plus large qui porte sur la notion de carnavalisation. En fonction de quelle exigence en effet les corps et les objets commenceraient-ils à prendre « sous la plume de Cervantes un caractère privé, personnel » ? La notion de carnavalisation telle qu’elle semble être conçue par Bakhtine ne nous permet pas de répondre puisqu’elle suppose une médiation par l’écrit :« Des formes inférieures commencent de plus en plus à s’infiltrer dans les domaines supérieurs de la littérature »(Rab., p. 104). En d’autres endroits, il est vrai, il distingue trois formes principales d’expression de la culture comique populaire du Moyen Age, parmi lesquelles, à côté du « langage familier de la place publique » et ce qu’il appelle « les œuvres verbales (en langues latine et vulgaire) » se trouvent mentionnées des « formes de rites et spectacles comiques », mais rien ne nous est dit sur la façon dont ces différentes formes joueraient l’une sur l’autre, de telle sorte que l’origine de ce processus de déclin attesté chez Cervantes peut être indifféremment attribué à l’évolution du champ littéraire ou à l’évolution de la pratique festive.

Or, si Bakhtine ne nous apporte rien en ce domaine, nous savons que cette pratique festive a évolué en Europe au cours du XVIe siècle. J’ai moi-même pu constater, par une étude sémiologique d’une fête religieuse qui s’est déroulée en 1613 à Ségovie (Cf El Buscón como sociodrama), que ce folklore, à l’origine essentiellement rural, avait été récupéré par une bourgeoisie urbaine et que, en conséquence, l’ensemble des représentations qui l’instituent avaient subi un déplacement de significations. Y a- t-il un lien entre d’une part l’émergence de cette ligne de démarcation qui sépare, comme nous l’avons vu, l’expérience de l’imaginaire en excluant le réversible et l’ambigu et, d’autre part, cette évolution de l’ensemble d’une pratique sociale ? Poser le problème en ces termes suppose une prise de position contraire à celle pour laquelle a opté Bakhtine, dans la mesure où celà revient à dire qu’il y a un rapport direct entre la pratique littéraire et les pratiques sociales. Je renvoie ici à la notion d’ideoséme entendue comme articulateur à la fois sémiotique et discursif, notion que j’ai proposée pour étudier la nature et le fonctionnement de ce rapport.

Sur ces évolutions, quels témoignages peut nous apporter Don Quichotte ? Dès le début du roman, Don Quichotte est présenté, à la fois explicitement et par toutes les connotations qu’il suscite, comme une figure comique d’essence carnavalesque, doublement parodique et ridicule puisque, déjà barbon, il forge un projet qui caractérise le tout jeune chavalier. On sait en effet que la jeunesse correspondait, dans la société aristocratique du Moyen Age, à la période qui s’étendait de l’adoubement d’un chevalier jusqu’à son établissement comme señor ou seigneur qui coïncidait généralement avec son mariage. En attendant de succéder à son père le jeune héritier devait s’éloigner et mener une vie de vagabondage, courir les tournois et chercher la gloire et la fortune . Lorsque Don Quichotte s’allie à son double contradictoire, ils forment à eux deux une figure métonymique du Carnaval qui va traverser tous les épisodes, et plus exactement, s’offrir au regard non seulement du lecteur/spectateur mais encore de la majeure partie des autres personnages déguisés (y compris Sancho qui, apparemment, ne l’est pas) ; leur déguisement est pour ainsi dire de nature intrinsèque. En tant que personnages comiques ils sont en quelque sorte « plus vrais que nature », mieux déguisés que s’ils l’étaient effectivement.

Cette remarque est d’autant plus importante que, face à eux, la grande majorité des autres personnages est masquée y compris d’ailleurs dans les nouvelles intercalées. Les jeunes filles sont déguisées en garçons (Dorotea qui, après s’être déguisée en paysan, se déguise en princesse Micomina)…et les garçons en filles. Pensons par exemple à Ana Félix, la fille de Ricote, elle- même déguisée en capitaine de brigantin maure, qui, pour sauver son amant, le déguise en femme. Mais, précisément dans cette nouvelle, le système « s’emballe » ; c’est ainsi que le renégat espagnol n’est en fait qu’un « cristiano encubierto », et les deux faux musulmans (Ana Felix et ce faux renégat) devaient dans la stratégie présentée au roi d’Alger se déguiser en chrétien (« que en hábitos cristianos nos echasen en tierra »…). Ce goût du masque contamine aussi bien les bandits qui se déguisent en paysans (« mudando el traje de bandolero en el de un labrador »…II, 60, 1484a) que les jeunes oisifs qui se déguisent en bergers et bergères (« a lo menos vestidas como pastoras […] vistiéndonos las doncellas de zagalas y los mancebos de pastores »…II, 58, 1471), les amants malheureux et fugitifs, les moriscos como Ricote, désireux de revoir l’Espagne etc. Si, de là, nous passons au récit principal, le constat est encore plus net ; on reviendra sur les mises en scène principales d’une série de mystifications mais, en dehors de celles-ci, citons quelques cas moins évidents ou plus faciles à oublier : Quiteria, dans ses beaux atours, est déguisée en femme de la cour « A buena fe que no viene vestida de labradora sino de garrida palaciega » (II, 21, 1343b) ; les personnages qui viennent poser un problème à résoudre au gouverneur de l’île Baratoria sont tous, apparemment déguisés (« vestido de labrador y otro de sastre » (II,45, 1425a) ; « que el bellacón supo hacer muy bien su oficio » (II, 47, 1433b). Les faux subversifs qui sont censés être entrés dans l’île de Baratoria pour y fomenter une crise se sont déguisés (« han entrado en ese lugar cuatro personas disfrazadas para quitarnos la vida » (II, 47,, 1431). Double masque donc que l’on retrouve chez les duègnes de la Dolorida « y luego la Dolorida y las demás dueñas alzaron los antifaces con que venían cubiertas y descubrieron los rostros todos poblados de barbas… » (II, 39, 1406b) et même, au passage, sur la figure de Don Quichotte : « envuelto de arriba abajo en una colcha de raso amarillo, una galocha en la cabeza y el rostro y los bigotes vendados » (II, 49, 1440-1441)

Cette systématique du masque doit être rapprochée du fait que le roman de Cervantes n’est en réalité qu’une longue suite de mises en scène et de spectacles. Le mouvement débute, dès la première sortie de Don Quichotte, lorsque l’aubergiste, par ses propos, institue ses clients en un public à la fois discret et admiratif : « Contó el ventero a todos cuantos estaban en la venta la locura de su huésped […] Admiráronse de tan extraño género de locura y fuéronle a mirar desde lejos […] de manera que cuanto el novel caballero hacía era bien visto de todos » (I, 3, 1044a et b). Dès lors, les meneurs de jeu se succèdent : le curé et le barbier, au chapitre 27 de la Première Partie, déguisés respectivement en femme et en écuyer avant d’échanger leurs rôles ; on monte un scénario (« el cura, que era gran tracista, imaginó luego lo que harían para conseguir lo que deseaban… » (1,29, 1158a) qui suscite un public (« Todo esto miraban de entre unas breñas Cardenio y el cura » Ibid.,1158a). Prolongée par des rebondissements divers cette comédie dure jusqu’à la fin de la Première Partie :« y luego don Fernando y sus camaradas con los criados de don Luis y los cuadrilleros, juntamente con el ventero, todos por orden y parecer del cura se cubrieron los rostros y se disfrazaron, quien de una manera y quien de otra… » (1, 46, 1245b)

D’autres fois, au contraire, le public se constitue de façon spontanée : « A este agujero se pusieron las dos semi-doncellas y vieron que Don Quijote estaba a caballo y recostado sobre su lanzón » (I, 43,1232 a et b) avant d’entrer dans le jeu. Sancho forge son propre scénario et « fait marcher » son maître au spectacle duquel il ne manque pas de rire : « Harto tenía que hacer el socarrón de Sancho en disimular la risa oyendo las sandeces de su amo tan delicadamente engañado » (II, 11 ; 1306a) Dans la Deuxième Partie, ce schéma s’impose avec une plus grande netteté encore ; tout le monde participe à des mises en scène parfois grandioses, le duc et la duchesse d’abord mais aussi leurs dames de compagnie, leurs pages et leurs valets : « ella [la duquesa] alegre sobre modo concertó con el duque y con sus doncellas hacerle una burla que fuese más risueña que dañosa » (II, 46, 1428) « Dejamos al gran gobernador enojado y mohino con el labrador pintor y socarrón, el cual industriado del mayordomo y el mayordomo del duque se burlan de Sancho… » ( II 49 ; 1437b). « y la duquesa prosiguiendo con su intención de burlarse y recibir pasa-tiempo con Don Quijote…( II 50 ; 1443b). » Veis aquí a deshora entrar por la puerta de la gran sala dos mujeres (…) y aunque los duques pensaron que sería alguna burla que sus criados querían hacer a Don Quijote…" (II 52 ; 1451b). Mais la liste des meneurs de jeu est longue : el caballero de los espejos et son écuyer, Roque Guinart, don Antonio Moreno, "los caballeros de la ciudad (Barcelona, 11 62)etc… Des personnages tiers sont intégrés malgré eux dans ces mascarades (le bon religieux, le barbier propriétaire de la bacía-yelmo) :« Gran gusto recibían los duques del disgusto que mostraba tomar el buen religioso de la dilación y pausas con que Sancho contaba su cuento y Don Quijote se estaba consumiendo en cólera y rabia » (II 31 ; 1381b) ; « No menos causaban risa las necedades que decía el barbero que los disparates de Don Quijote » (I 45 ; 1240b). Roque Guinart et don Antonio Moreno organisent de même pour la Saint Jean dans les rues de Barcelone une cavalcade dont Don Quichotte est le roi (II 71 et 72).

Or les acteurs du spectacle sont toujours les mêmes, dans les rôles sans cesse nouveaux mais toujours égaux à eux-mêmes, figures, comme nous l’avons dit, métonymiques du carnaval. Carnaval/spectacle donc qui chaque fois fait recette, déclenche les rires, car Don Quichotte c’est aussi, vu du côté des différents publics, une longue suite d’occasions de rires, de divertissements… aux dépens du couple carnavalesque. « No menos causaban risa las necedades que decía el Barbero que los disparates de Don Quijote… »(I 45 ; 1240b). « Viendo la extraña catadura de Don Quijote […] y otras circunstancias de risa que notó y descubrió en Don Quijote…(I 52 ; 1266b). »Perecía de risa la duquesa en oyendo hablar a Don Quijote…« (I 32 ; 1384a). »Mirábanla todos los que presentes estaban que estaban muchos y […] fué gran maravilla y mucha discreción poder disimular la risa« (II 32 ; 1384b). » A esta sazón, sin dejar la risa, dijo la duquesa« (II 32 ; 1389a). »… no poco gusto recibieron los oyentes…« (II 33 ; 1389a) »las razones de Sancho renovaron en la duquesa la risa y el contento« …(II 33 ; 1392a). » Reventaban de riza con estas cosas los duques« …(II 38 ; 1404a). »Las cartas fueron solemnizadas, reídas, estimadas y admiradas" (11 52 ; 1454b).

Spectateur lui-même de ce double spectacle, le lecteur est appelé à se divertir :« Real y verdaderamente todos los que gustan de semejantes historias como ésta deben de mostrarse agradecidos a Cide Hamete »(II 40 ; 1407a) ; « Deja, lector amable, ir en paz y en hora buena al buen Sancho y espera dos fanegas de risa que te ha de causar el saber cómo se portó en su cargo »(II 44 ; 1421a).

Dans ce contexte d’incessante comédie, le thème de l’enchantement n’est qu’un recours théâtral qui permet d’alimenter plus sûrement le scénario que les spectataeurs/actants et les meneurs de jeu ne cessent de proposer au couple vedette. Il n’est que le masque derrière lequel s’occulte à son tour le masque carnavalesque. Un exemple entre bien d’autres possibles : tandis que Doña Rodriguez et sa fille percent à jour la comédie montée par le duc (« Este es engaño ; engaño es éste ! ; A Tosillos el lacayo del duque, mi señor, nos ha puesto en lugar de mi verdadero esposo !… »), pour Don Quichotte ce sont les enchanteurs qui « han convertido el rostro de vuestro esposo en el de ése que decís que es lacayo del duque ».(II 56 ; 1466b). Le thème de l’enchantement, et avec lui l’univers chevaleresque, sont récupérés par la pensée carnavalesque, elle-même objet de regard et thème de comédie. Cette intégration de la culture populaire comique dans une pratique culturelle qui lui est, à l’origine, étrangère, se retrouve en d’autres endroits du texte et sous d’autres formes ; c’est ainsi qu’à l’occasion des noces de Camacho el rico les invités assistent à une série de danses, carnavalesques, les premières (danza de espadas), « de artificio », la dernière(« de las que llaman habladas ») écrite par un « beneficiado » du village, et qui, sous forme d’allégorie, reprend en partie le contenu thématique de l’épisode, en opposant au dieu Cupidon, l’Intérêt. Or l’essentiel du décor est mis en place par quatre sauvages, c’est-à-dire par des figures typiquement carnavalesques : « delante de todos venía un castillo de madera a quien tiraban cuatro salvajes, todos vestidos de hiedra y de cáñamo teñido de verde tan al natural que por poco espantaran a Sancho »(II,20 ; 1341b). Les mêmes personnages interviennent à la fin de la danse pour ramener la paix et remonter le château détruit :« Pusiéronlos en paz los salvajes, los cuales con mucha presteza volvieron a armar y a encajar las tablas del castillo y la doncella se encerró en él como de nuevo.. »(Ibid, 1342a). Si on exploite jusqu’au bout le sème de l’allégorie on trouvera symbolique la présentation de ces quatre figures carnavalesques mises au service du meneur de jeu, déconnectées de l’ensemble culturel populaire dont elles procèdent et ravalées à un rôle ancillaire de simples accessoires de théâtre. Dans une certaine mesure elles jouent au sein de cette représentation le rôle que joue la scène carnavalesque dans la macrostructure.

Ce spectacle en quoi consiste-t-il ? Est-il possible de le réduire à un schéma ? Je partirai ici d’un élément de base du récit qui correspond généralement aux dénouements des épisodes qui décrivent le héros au moment où il roule dans la poussière :« y fué rodando su amo una buena pieza por el campo »(I 4 ; 1048b)« que fue rodando muy mal trecho por el campo »…(I 8 ;1047b) ; « Verdad es que al segundo toque dieron con Sancho en el suelo y lo mismo le avino a Don Quijote »(I 15 ; 1080b/1081a) ; « …Tal fue el golpe primero y tal el segundo que le fue forzoso al pobre caballero dar consigo del caballo abajo » (I 18 ; 1094b) ; « … que el pobre Don Quijote vino al suelo muy mal parado » (I 52 ; 1266b) ;« y la silla y él vinieron al suelo no sin vergüenza suya y de muchas maldiciones.. »

On reconnaîtra dans ces différents passages un schéma narratif carnavalesque (détronisation du roi bouffon) qui s’articule, ici, sur l’arrogance et les prétentions comiques du héros, lesquelles réalisent le premier terme également traditionnel de l’intronisation. Ce schéma s’intègre, dans certains cas, dans un ensemble complexe qui correspond à ce qui nous intéresse. Tel est le cas de l’épisode des galériens qui décrivent un cercle autour de leur libérateur avant de le lapider. L’image du cercle entourant le personnage central fait partie de la mise en scène de l’intronisation : « para que […] se cobre nombre y fama tal que cuando se fuese a la corte de algún gran monarca[…] y que, apenas le hayan visto entrar los muchachos por la puerta de la ciudad cuando todos lo sigan y rodeen dando voces diciendo : Éste es el caballero del Sol’… » ce voeu de D.Q. se réalise lorsqu’il entre dans Barcelone (« comenzaron a hacer un revuelto caracol al derredor de Don Quijote » II, 71 ;1485a) mais les choses se retournent à ses dépens : « y encerrándole todos en medio, al son de las chirimías y atabales, se encaminaron con él a la ciudad al entrar de la cual el malo, que todo lo malo ordena y los muchachos que son más malos que el malo, dos de ellos traviesos y atrevidos, entraron por toda la gente y alzando uno la cola del rucio y el otro la de Rocinante, les pusiero y encajaron sendos manojos de aliagas[…]Sintieron los pobres animales las nuevas espuelas y apretando las colas aumentaron su disgusto de manera que dando mil corcovos, dieron con sus dueños en tierra. » Ibid., 1485a)

Le schéma de cet épisode ne fait que déconstruire l’image valorisante du cercle projetée par Don Quichotte. Or ce cercle est un cercle de regard, que ces regards soient admiratifs, narquois ou hostiles. Je reviens par là à la notion de public. celui-ci peut être soit spontané soit suscité et il s’amplifie au fur et à mesure que se développe le récit : déjà vaste à l’occasion des diverses représentations organisées par le duc et la duchesse, il l’est plus encore, semble-t-il, dès qu’on arrive à Barcelone.. Il s’agit, comme au palais du duc d’un spectacle organisé pour amuser les foules soit par Roque Guinarrt, soit par don Antonio Moreno. pour ces festivités de la saint-Jean, don Quichotte est un véritable mannequin vivant qu’on promène sous les quolibets de la foule : « Aquella tarde, sacaron a pasear a Don quijote no armado sino de rúa, vestido un balandrán de paño leonado que pudiera hacer sudar en aquel tiempo al mismo hielo […] y en las espaldas, sin que lo viese, le cosieron un pergamino donde le escribieron con letras grandes : ’Éste es don Quijote de la Mancha ! » (II, 72 ; 1487a) Solitaire dans sa folie, Don quichotte est un objet de raillerie, inconscient de ce qui se déroule. Entre cette foule en liesse et lui-même rien de commun, tout au contraire : comment ne pas songer en effet à une sorte de chemin de croix parodique où serait déconstruit un ’Ecce homo’. (« Éste es Don Quijote de la Mancha ! ») ? Mais précisément ce qui frappe souvent dans les scènes de ce genre c’est la rupture explicite qui sépare le public de l’acteur malgré lui qu’est le protagoniste, la mise en ecène d’une véritable rampe invisible qui confronterait des émotions et des affectes contradictoires. Le texte exprime cet écart, cette ligne de démarcation de façon particulièrement claire :«  »Gran gusto recibían los duques del disgusto que mostraba tomar el buen religioso(…) y Don Quijote se estaba consumiendo en cólera y rabia« …dans le même temps, » Los señores disimularon la risa…« Que l’on songe encore à la dispute du héros avec le chevrier amoureux de Leandra (I 52) : »mas el Barbero hizo de suerte que el cabrero cogió debajo de sí a Don Quijote sobre el cual llovió tanto número de mojicones que el rostro del pobre caballero llovía tanta sangre como del suyo. Reventaba de risa el canónigo y el Cura, saltaban los cuadrilleros de gozos«  » impedido por la risa que su impertinente cólera (del religioso) le había causado. Acabó de reír y dijo a Don Quijote..« (II 32 ; 1383a). » Perecida de risa estaba la duquesa viendo la cólera y oyendo las razones de Sancho" (II 32 ;1387b).

Cette barrière entre les rieurs et ceux dont on rit reconstruit, à un autre niveau, la ligne de démarcation que nous avons vue séparer l’expérience de l’imaginaire. Or, ce fait structurel est, ici encore, aux antipodes de la pensée carnavalesque qui perçoit la communauté comme un tout unitaire. « En fait le carnaval ignore toute distinction entre acteurs et spectateurs. Il ignore aussi la rampe, même sous sa forme embryonnaire. Car la rampe aurait détruit le carnaval( et inversement la destruction de la rampe aurait détruit le spectacle théâtral). Les spectateurs n’assistent pas au carnaval, ils le vivent tous parce que de par son idée même il est fait pour l’ensemble du peuple »(Bakh.Rab.15). Dans tous les épisodes du Quichotte que j’ai évoqués, le point de vue du narrateur est extérieur, à l’extérieur du couple carnavalesque dont il se rit en compagnie des autres personnages, à l’extérieur de l’espace carnavalesque originellement conçu comme non fractionnable.

La matière carnavalesque se présente donc comme un objet de regard, au même titre, semble-t-il, que la matière chevaleresque. On peut s’interroger à partir de ce constat sur le rapport qui unit une pratique sociale à une pratique discursive et littéraire.

Dans l’organisation de ces différents spectacles que l’on fait jouer à Don Quichotte l’identité des meneurs de jeu est-elle significative ? Ce serait en ce cas le curé (plus le barbier), le duc et la duchesse, don Antonio Moreno essentiellement. On laissera en effet de côté l’aubergiste, qui entre dans le jeu du protagoniste mais n’invente pas de scénario et, de même, Roque Guinart, qui se contente de mettre en place des circonstances propices au spectacle. Les autres, au contraire des premiers, manipulent, exploitent, inventent des thèmes narratifs qui impliquent un matériau carnavalesque, et à ce titre on peut ajouter à cette série, le « beneficiado », qui est l’auteur de la « danza de artificio » jouée aux noces de Camacho. On opposera ainsi, de ce point de vue, le groupe clergé+ aristocratie au groupe Hobereau+paysan censé représenter les masses rurales, ce qui nous conduit à cette remarque à savoir que la classe dominante fait jouer au monde rural un rôle qui correspond à ses stéréotypes culturels qui lui sont attribués comme originellement siens. Ni l’aristocratie ni le clergé ne s’impliquent en quelque moment que ce soit dans cet univers culturel où se trouve projeté au contraire le monde rural comme l’objet d’une vision comique.

Je suis frappé de la coïncidence qui ressort de l’étude qui précède avec la lecture que j’ai proposée du Buscón ; le schéma qui organise l’épisode carnavalesque est le même : un personnage ou un groupe au centre d’un cercle la plupart du temps hostile ; des rapports explicites avec la pratique inquisitoriale (épisode Altisidora, 11, 69) une articulation implicite entre le festif et le répressif, la présence de la figure du bouc émissaire… Sans doute convient-il d’ajouter que, contrairement à ce qui est observable chez Quievedo, ici rien n’est aussi systématique. Il n’en reste pas moins que c’est apparemment de façon similaire qu’une même pratique sociale se projette dans les deux textes, même si cette projection fonctionne, par la suite, de différentes façons. Si on accepte la thèse que je présente à propos du Buscón, à savoir que le point de vue de l’instance narrative renvoie à l’idéologie aristocratique qui manipule le matériau carnavalesque, comment ne pas voir la confirmation de ce fait dans la lecture de Don Quichotte qui précède ? Dans les deux cas la mentalité aristocratique rejette ces traditions folkloriques, les perçoit comme étrangères à elle-même, les utilise comme mode de caractérisation indirecte des classes inférieures. Une différence cependant mais essentielle : articulées sur le carré de figures que j’ai mis à jour ces traditions du comique populaire, tout dynamiques et libératrices qu’elles soient, semblent ouvrir sur un avenir non problématisé, alors qu’elles sont vectrices d’angoisse dans le Buscón ; n’est-ce pas parce que, chez Quevedo, elles apparaissent, parce que saisies dans un contexte urbain, comme les attributs spécifiques d’une classe en pleine ascension, ou du moins vécue comme étant en pleine ascension. Dans l’espace rural au contraire, majeurement convoqué par Don Quichotte, l’alliance de la paysannerie et de la bourgeoisie n’est pas pressentie : ni le folklore comique populaire ni les masses rurales ne sont encore des enjeux.

Extrait de Sociocriticism, Vol.IV-2, 1988 - Repris dans : Edmond Cros, « De l’Engendrement des formes », Montpellier, CERS, 1990 (En vente à : Centre d’Études et de Recherches Sociocritiques, CERS, 87 rue de la Chênaie, Montpellier,34090, 18 euros). Version espagnole dans : Ideosemas y Morfogénesis del Texto - Literaturas española e hispanoamericana, Frankfurt amMain, Vervuert Verlag,1992 (Épuisé) v

Du Capitalisme financier aux structures symboliques

Resumen : Estos dos ideologemas (realidad virtual y tiempo real) cuya estructura plantea una equivalencia entre lo real y lo virtual se nos aparecen, como cualquier otro ideologema, como unos vehículos ideológicos preñados de historia.. Señalan el proceso que ha sentado una nueva economía del aparato de producción. Este proceso se manifiesta con mayor evidencia con los trastrocamientos que han afectado los modos y las relaciones de producción y, en última instancia, la economía psíquica y las modalidades discursivas de la representación.

Abstract : These two ideologemas (virtual reality and real time) whose structure does set an equivalence between the real and the virtual are, alike any ideologema, vehicules of historic material. They point in fact the process of a production facilities ‘s new economy becoming apparent more particularly with the upheavals which affected the modes and the relations of production and, ultimately, the psychic economy and the discursives modes of the representation.

Le signe acquiert un statut d’idéologème par le biais de son exceptionnelle fluidité, c’est à dire par la faculté qu’il a de s’infiltrer, à un moment déterminé de l’histoire, dans tous les champs discursifs. Il émerge dans l’un d’entre eux comme le produit d’une activité humaine déterminée et tire sa signification originelle d’un ensemble de conditions objectives qui, surtout s’il s’agit d’un néologisme, lui donnent sa juste place au sein d’un système logique et cohérent. Par la fonction qu’il occupe au sein de cet ensemble, il attire l’attention sur lui-même et sur ce qui peut apparaître comme un nouveau référent. Commence alors cependant un processus qui aboutira à détacher le signe du système originel qui l’avait fait apparaître et le rendra susceptible d’être absorbé par d’autres associations et d’autres champs sémiotiques. En se détachant de son contexte premier, le signe, d’autre part, subit une involution débouchant en quelque sorte sur une vacuité apparente, bientôt investie par de l’idéologique qui est convoqué par la littéralité de l’expression originelle. Car celle-ci n’est pas née du hasard. Quand on l’entend littéralement, c’est à dire détaché des conditions objectives qui l’ont vu apparaître, le néologisme dit autre chose en effet que ce que le système ‘logique et cohérent’ évoqué plus haut lui fait dire. (Sur la notion d’idéologème, voir Cros : 2003, ch. 9) Voyons ce qu’il en est avec les expressions de Temps réel et de Réalité virtuelle. La première est employée avec des sens différents qui dépendent du champ discursif au sein duquel elle est utilisée : dans le domaine des media (radio, télévision) ainsi que dans les cas respectifs de l’Internet ou de la communication par satellite, elle vaut pour En direct ou encore Immédiat  ; on la trouve parfois, également, dans la critique littéraire ou filmique pour décrire une fiction qui vise à donner l’impression que l’action se déroule le temps de la lecture ou du spectacle. Or, en fait, elle est apparue dans le contexte des recherches qui se sont développées dans le domaine de la conception assistée par ordinateur portant sur l’image animée. Elle permet de distinguer l’image pré-calculée de l’image temps réel dont la nécessité s’est imposée lorsqu’il s’est agi de perfectionner la technologie des simulations de vol :

[…] les simulateurs d’entraînement nécessitent des temps de réponse compatibles avec l’apprentissage du comportement réactif de l’appareil simulé. Or les méthodes de rendu réaliste fondées sur les lois de la physique conduisent à des temps de calcul souvent très grands devant les temps de réponse attendus dans les simulateurs de vol. Aussi, dans les années 60-70, imagina-t-on des matériels spécifiques - les visuels temps réel - pour accélérer les différents traitements du rendu. Ces générateurs d’images de synthèse temps réel, couplés à des calculateurs, furent peu à peu remplacés par des stations graphiques qui intégraient la génération et la gestion des structures de données sur un processus à usage général et le rendu sur un processus graphique spécialisé.. » ( Tisseau,Nédélec)

L’ordinateur calcule donc alors chacune des images qui se présentent à l’écran. On voit d’une part comment l’usage de l’expression de temps réel, restreint à l’origine à un discours qui relève de la technologie, témoigne d’une avancée scientifique et, à ce titre, nous apparaît comme chargée d’histoire et, d’autre part, comment cette expression se banalise et se vide de tout contenu lorsqu’elle est transplantée dans un autre champ. C’est dans ce type de dérive qu’elle se transforme en un idéologème. Pourquoi et comment ? Parce que, ainsi transplantée, elle n’a plus de sens immédiatement perceptible : elle apparaît, lorsqu’elle est proférée par exemple à la télévision, comme un simple synonyme de En direct mais, au moment même où elle se vide de contenu, cette même vacuité entraîne la réactivation d’une autre signification que le système originel du discours scientifique avait estompée. Car cette expression est un oxymore : la notion de temps est en effet une abstraction : le temps n’existe que dans ses effets ou dans la façon dont il est vécu, il est dépourvu de toute réalité en soi et il en résulte que sur le plan de la logique pure on ne saurait admettre l’idée d’un temps réel. Littéralement entendue, cette expression n’a pas de sens. Rendue cependant à son contenu littéral, elle signifie, à l’encontre de toute logique, que l’abstraction vaut réalité. En reproduisant cette équivalence, l’expression temps réel reproduit, comme on va le voir , une idéologie qui problématise le réel en valorisant l’abstraction et le virtuel. On voit par là comment la perte de sens ( le non-sens de l’oxymore) réactive un autre niveau de signification. Mais cette expression est un élément d’un ensemble immergé qu’il nous faut reconstruire ? De quel horizon procède en effet ce nouveau niveau de signification ? La portée et le contenu idéologiques de cet oxymore apparaissent de façon plus évidente encore si on considère une autre expression très proche de la précédente, celle de réalité virtuelle « proposée pour la première fois en juillet 1989, lors d’un salon professionnel par Jaron Lanier, alors responsable de la société VPL-Research spécialisée dans les périphériques d’immersion. Lanier forgea cette expression dans le cadre de la stratégie marketing et publicitaire de son entreprise, sans chercher à en donner une définition très précise. Historiquement, la notion de réalité virtuelle apparaît au carrefour de différents domaines des technologies de l’informatique mais relève avant tout de la conception assistée par ordinateur (CAO) et de l’informatique graphique qui vise à rendre de plus en plus réalistes les images numériques de synthèse. » (Tisseau,Nédélec, ibid.) Le schéma structurel est le même, dans les deux cas : réel/virtuel et, lorsqu’on superpose les deux oxymores, le chiasme (réel/virtuel // virtuel/réel) ponctue et accentue la portée de l’équivalence qui est ainsi signifiée. On aura remarqué que les deux expressions procèdent, en apparence du moins, du même champ discursif. Pourquoi en apparence seulement ? Parce que l’écart est d’ordre temporel (décennie 60-70 vs 1989) mais on note également un déplacement, à l’intérieur même du domaine concerné, de la recherche de pointe (simulations de vols) à la communication et au marketing, qui ouvrent alors sur un espace notionnel et un public beaucoup plus larges. Le commentaire des auteurs de l’article (Tisseau,Nédélec) est révélateur : Jaron Lanier « n’a pas su en donner une définition précise » ! Autant d’indices qui indiquent qu’est déjà amorcé le glissement de l’usage de cette expression hors du champ discursif originel qui lui donnait un sens. Tisseau et Nédélec précisent d’ailleurs que l’expression de réalité virtuelle se popularise à partir de 1990. Cette notion se concrétise en quelque sorte avec l’émergence des différents mondes virtuels, créés artificiellement par des logiciels informatiques et qui se répandent dans la dernière décennie du siècle dans différents domaines de l’activité sociale (jeux vidéo, architecture etc.) L’individu est ainsi sollicité par le virtuel qui, peu à peu, le détourne de sa réalité quotidienne. Bien qu’elles n’aient apparemment jamais fait l’objet d’une définition précise, ces expressions saturent dès lors le discours social, soit lorsqu’elles sont reproduites directement sous une des deux formes, soit lorsque l’est également leur contenu structural qui problématise le réel. On retiendra les dates limites (a quo et ad quem) qui encadrent le processus de vulgarisation, à savoir les deux décennies de 1970 à 1989. Ceci nous amène à nous interroger sur les conditions socio-historiques qui peuvent expliquer l’avènement de cette structuration qui a réorganisé l’imaginaire social des trente dernières années, sous diverses formes et qui, comme on vient de le voir, est fondée sur un état déterminé des avancées technologiques, directement articulées elles-mêmes sur l’appareil de production. Or cet appareil a subi depuis la moitié du XXe siècle une évolution qui s’est développée en deux grandes étapes. La première, qualifiée parfois de véritable « révolution tranquille », commence à la fin de la deuxième guerre mondiale et correspond à la période des Trente glorieuses (1945-1973) qui prend fin avec le premier choc pétrolier. Cette étape se caractérise par une forte croissance de la production industrielle, nourrie par un développement technologique également important. C’est ainsi qu’en France l’indice de la production industrielle, à prix constant, (base 100 en 1938) passe, de 1947 à 1973, de 99 à 452, soit une multiplication par 4,5 et une croissance annuelle moyenne record de 5,9 %. Pendant toute cette période (du moins jusqu’en 1971 et la présidence de R. Nixon), le dollar, convertible en or à un taux fixe à la suite des décisions prises à la conférence de Bretton Woods en juillet 1944, constitue une référence hégémonique, dont le principal intérêt est qu’elle est stable dans le système monétaire international. (C’est moi qui souligne). On assiste donc alors à l’apogée du capitalisme industriel. Mais, en arrière-fond, un autre temps historique est en gestation autour de recherches menées principalement dans le domaine de l’informatique et de la communication qui aboutiront à la subordination du matériel à l’immatériel, comme l’ont noté Bell et Touraine. Le premier ordinateur apparaît en 1946 (il pèse trente tonnes !) et le début de la commercialisation de la microinformatique date de la fin de la décennie 70. Quelques années auparavant, très exactement en 1971, s’amorce un processus qui met en place ce qui sera le capitalisme financier avec la fin de l’étalon or pour les devises nationales, et, par voie de conséquence, le début d’un processus de spéculation sur les monnaies. L’apogée du capitalisme industriel des Trente glorieuses masque donc des mouvements en profondeur qui préparent l’avènement de cette nouvelle phase du capitalisme. Au cours de la décennie, surgissent des notions qui témoignent de cette transition entre une continuité et une rupture : le post-industrialisme de Daniel Bell et Alain Touraine apparaît au début des années 70, La Condition postmoderne : rapport sur le savoir de Jean-François Lyotard en 1979. Il s’agit là d’une coïncidence tout à fait significative qui convoque a posteriori la date de la fin de l’étalon or. L’équivalence qu’on peut ainsi postuler entre le post-industrialisme et le post-moderne signale que la modernité coïncide pour l’imaginaire social avec le processus d’industrialisation et par conséquence avec le capitalisme industriel. Cette décennie, qui se termine en 1979 avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, de Ronald Reagan, l’année suivante, aux Etats-Unis et, avec eux, dans leur sillage, l’avènement des doctrines néo-libérales, constitue donc une véritable ligne de démarcation entre deux temps historiques. C’est en 1975 qu’un journaliste américain, Jude Vanniski, lance le terme d’économie de l’offre pour désigner une politique économique selon laquelle l’objectif de croissance ne peut être obtenu qu’en allégeant la fiscalité, qui nuit au développement des entreprises, et les cotisations sociales, qui amputent les revenus des travailleurs. Cette notion recoupe en partie celle d’économie de marché qui peut être définie comme un système d’organisation économique dans lequel les mécanismes naturels assurent seuls l’équilibre entre l’offre et la demande, sans intervention de l’État. L’économie de marché est devenue à son tour, sous une forme plus lapidaire, le marché, évolution qui ne manque pas d’être significative. Jusqu’à une époque relativement récente, en effet, le terme de marché évoquait, le plus souvent, l’état de l’offre et de la demande dans le domaine d’une matière ou d’une activité économique déterminée (le marché - de l’automobile -… en France, le marché - de l’immobilier -…à Paris etc…). Il renvoyait donc à une réalité concrète, articulée sur un temps historique qui, même lorsqu’il n’était pas explicitement défini, restait implicite ( le marché de l’immobilier au moment où j’en parle) et dans un espace également défini. Seules, ces deux coordonnées que sont l’espace et le temps lui donnaient un sens et un intérêt ; leur effacement nous projette dans un absolu dématérialisé, immatériel, qui nous renvoie à la main invisible qu’évoquait Adam Smith. Parler d’économie de l’offre ou d’économie de marché revenait à convoquer des théories ou des systèmes de pensée repérables comme tels dans l’histoire de la pensée économique et, pour cela même, encore habités par l’homme. Avec le marché, ce n’est plus le cas. Ce que le terme met en place c’est une transcendance irrationnelle vide de tout contenu identifiable mais toute puissante derrière laquelle s’occultent des forces confuses présentées comme d’autant plus incontrôlables qu’elles se reproduisent et agissent dans l’instantanéité de l’informatique. Sans doute cette signification ne surgit-elle pas brutalement dans cette décennie de 1970-1980 et sans doute le terme était-il employé depuis longtemps dans un sens générique, en particulier à propos des différentes opérations boursières ( marchés à terme, au comptant, marchés libres ou à prime etc.). Ce signifié n’était qu’un des signifiés possibles de l’ensemble du champ sémantique du terme, mais il s’est imposé aux dépends de tous les autres et cette signification sature désormais le discours social, économique et politique. Cette évolution doit être rapportée au fait que l’activité de la bourse fait désormais partie des informations quotidiennes que délivrent les media, ce qui, si ma mémoire est bonne, n’était pas le cas, en France du moins, avant la fin de la décennie 1960-1970. On notera qu’il s’agit d’un cas particulier de fonctionnement de l’idéologème. Contrairement à ce qui se passe dans le cas de temps réel et de réalité virtuelle, le signe qui sert de vecteur à l’idéologème ne correspond pas à un néologisme qui surgit dans un champ d’activité déterminé mais à un des signifiés potentiels d’un champ sémantique donné (ici les différents signifiés du terme de marché). Le fonctionnement reste cependant le même : le signifié sélectionné relève d’un champ lexical déterminé (le discours produit par une institution sociale et des pratiques discursives qui correspondent aux activités de la bourse) à l’intérieur duquel il occupe une place logique et significative mais le terme va s’infiltrer dans l’ensemble des discours redistribués à un moment donné de l’histoire, suivant un processus au cours duquel il perd la mémoire de son origine et en quelque sorte sa raison d’être. En un mot et pour faire vite, lorsque j’évoque le marché je ne me rends pas compte que je reproduis le discours de la bourse, du moins n’en ai-je pas une conscience claire, et ma parole reste au niveau du non conscient. C’est au moment où il perd cette articulation originelle que le signe se transforme en un idéologème. Le terme se vide dans le même temps de tout contenu sémantique authentique, car en fait que faut-il entendre par le marché ? Ce n’est pas exactement la bourse mais la bourse et un au-delà de la bourse et, de toutes façons, une référence qui sert à tout expliquer, les crises, le chômage, la misère, les dettes publiques…Cette même vacuité convoque de l’idéologique ; elle convoque en effet un indéfinissable mais un indéfinissable supposé être reconnaissable et reconnu par tous les locuteurs, comme le suggère l’article le, c’est à dire, en fin de compte, d’une part une forte présence qui reste cependant absente, donc à une modalité de l’existence qui caractérise le virtuel, mais également, d’autre part, une présence absente de quelque chose qui a perdu toute signification, c’est à dire tout rapport apparent avec le réel. Cet idéologème présente un autre intérêt : fonctionnant en relation avec des éléments que je viens de relever (économie de l’offre, économie de marché , réalité virtuelle, en temps réel), il est intégré dans une micro sémiotique qui développe un discours idéologique d’une grande efficacité, en occultant derrière des signifiés confus (le marché) ou des constructions intellectuelles (économie de l’offre, économie de marché) une stratégie de classe au service de la spéculation et du capital. Cette économie de l’offre s’opposera désormais à l’économie de la demande qui n’écarte pas la possibilité de faire appel, le cas échéant, à la dépense publique pour relancer la dynamique économique. Avec le recul que donne le temps on constate donc que le discours politique mis en scène par les medias à l’occasion du fameux discours prononcé en janvier 2014 par François Hollande, et structuré autour de l’opposition entre une politique de l’offre et une politique de la demande, est en fait chargé d’histoire en convoquant dans un raccourci significatif l’évolution des prises de position qui impliquent des forces sociales dont les intérêts sont contradictoires. On sera tenté de voir dans l’expression de cet antagonisme l’inscription de certaines modalités idéologiques de la lutte des classes articulées sur des contextes socio-historiques spécifiques. L’intériorisation de tout ce qu’implique cette ligne de démarcation que représente la décennie 1970-1980 explique qu’ait été forgée, dans le même temps historique, la notion de postmodernité. . Il s’agit là d’un tournant décisif. Je renvoie à ce que je disais à ce propos et qui prend, dans ce contexte, tout son sens : « L’expression qui s’est imposée [post modernité] l’indique d’ailleurs : elle n’a de sens que par rapport à ce qui précède ; elle décrit une période vécue comme une attente, comme une époque de transition, non stabilisée, qui ne peut être définie que par rapport à celle qui la précède. Le préfixe post suggère à la fois un bilan, un héritage et une fracture, autrement dit un champ notionnel structuré autour de la continuité et de la rupture, ce qui n’était pas le cas de la modernité qui transcrivait – ou du moins semblait transcrire – une rupture radicale avec le passé. Car moderne n’est pas synonyme de nouveau ; le nouveau a vocation à devenir ancien et suggère un mouvement cyclique ; le moderne est essentiellement connoté comme rupture, il ne peut être remplacé que par un autre moderne, surgi lui-même d’une fracture par rapport au précédent moderne, ou par du postmoderne ou encore par du néo. Ces impasses de la sémantique ont un aspect fascinant : la notion de néo en effet, qui s’est imposée lors des deux ou trois dernières décennies, décrit un espace où viennent s’abolir deux utopies contradictoires dont nous aurons à reparler, l’utopie du progrès et l’utopie de la tradition, l’utopie du futur et l’utopie du passé, conjonction significative où s’inscrit à nouveau cette sémiotique de l’attente, de la perplexité et, en quelque sorte, du vide mais également conjonction de deux simulacres, simulacre de la modernité et simulacre de l’ancien, par le truchement de laquelle la sémantique dénonce l’inauthentique et le brouillage qui affecte nos points de référence culturels. (Cros : 2003, 173-181) Le concept, et l’expression qui l’incarne, de post modernité, transcrivent bien de façon parfaitement évidente une période dont le vécu se structure autour d’une problématique de l’attente et de la perplexité. De façon plus ou moins confuse et sur le mode de l’irrationnel, nos sociétés occidentales ont intériorisé les effets qui annonçaient ce basculement historique dont les tenants et les aboutissants étaient d’autant moins identifiables que nos points de repère ne se sont effacés que progressivement. De ce point de vue, la disparition de cette référence fondamentale qu’était l’étalon or a installé les sphères financière, économique et sociale dans l’instable. Loin d’être un simple symbole, la perte de cette référence se donne à voir comme participant d’un ensemble de causes qui ont mis en place de nouveaux espaces économiques et sociaux gérés par un nouveau système capitaliste dominé par la spéculation. Désormais les monnaies, ainsi que la valeur matérielle des biens et des produits seront déconnectés de toute estimation objective pour être soumis aux fluctuations des mouvements spéculatifs. La flexibilité des taux de change a soumis et soumet à de fortes pressions politiques tous les pays (ceux du sud en particulier) généralement soucieux d’éviter la fuite des capitaux. Les nouveaux modes de gestion des flux de la production et des échanges aussi bien symboliques et sociaux qu’économiques sont emportés par une sur valorisation de l’immatériel. On comprend aisément que ce renversement n’eût pas été possible sans cette prodigieuse révolution technologique qu’a été l’informatique. En ce sens, le capitalisme financier surgit bien à l’évidence de cette période de gestation que j’évoquais plus haut comme le produit d’une étroite symbiose entre la recherche scientifique et l’appareil de production dont les effets seront perceptibles dans un temps historique sensiblement décalé au niveau de la superstructure idéologique, avec la mise en forme et la diffusion des doctrines dites néo-libérales. Dans ce contexte se détachent deux paramètres : la fluidité des capitaux et la globalisation des échanges. Sous le titre de La domination du capitalisme financier : l’impératif de fluidité l’excellent article de Wikiverts, (http// Capitalisme financier) dresse un tableau tout à fait instructif des processus qui opèrent dans un tel système : La fluidité est le ressort même de la création de valeur pour le capital financier. Dans une logique de profits spéculatifs à haut rendement, l’immobilisation durable dans une monnaie, dans des moyens de production (matériels et humains) ou des projets à retour d’investissement à long terme est contre-productive. Affranchie de toutes les régulations nationales, appuyée par des technologies de transfert et de pilotage toujours plus puissantes (et qu’on a appris à domestiquer après 1987, les flux de capitaux étant le symbole même de la société des réseaux informatiques qui s’étendent partout), la fluidité devient la valeur même puisqu’elle permet de se porter sur toutes les opérations les plus profitables, sans rester captifs de[s] quelque[s] engagement[s] (sic) que ce soit dans des projets industriels. Le principe des grands regroupements de firmes à laquelle on assiste depuis 10 ans ne tient que très rarement à une logique industrielle, mais plutôt à la capacité à mobiliser des capitaux en masse pour obtenir pour la firme elle-même des marges de manœuvre plus grandes, voire pour devenir un pur opérateur financier. Il est alors possible de tailler selon les circonstances dans les actifs supposés immobiliser trop de capital. Dès lors, et c’est ce qui se passe dans toutes les comptabilités d’entreprise, il faut rémunérer la perte potentielle de profit générée par toute immobilisation (dans des moyens de production). La marge crée par une activité industrielle traditionnelle ne peut plus suffire à alimenter le profit, il faut encore qu’elle soit capable de couvrir le coût de l’immobilisation du capital que constituent ces moyens de production. D’où l’exigence des 15% de rémunération des actionnaires reconnue comme délirante par la plupart des économistes, qui débouche sur la vente des actifs (désindustrialisation), les licenciements en masse, la sous-traitance généralisée la plus flexible possible (c’est le sous traitant qui doit rémunérer le coût de l’immobilisation du capital) et finalement sur le modèle déjà défendu publiquement par Tchuruk à la tête d’Alcatel, « d’entreprises sans usines » […] La logique ultime n’est plus d’avoir même des entreprises mais de porter seulement des actifs immatériels que sont des noms de marques (Nike ne fabrique plus rien mais ne conçoit plus non plus en direct) ou des brevets comme on le voit dans les biotechnologies.(http//wiki-les-verts…capitalisme financier) Cette analyse fait apparaître l’articulation qui au virtuel associe l’instable entraîné par la disparition de tout point de repère (la perte de l’étalon or, à titre d’exemple, mais on verra que cet exemple est généralisable). De ce dernier point de vue, le cas de Nike, tout emblématique qu’il soit, est également généralisable : on pensera entre autres aux patchworks qui émaillent les maillots des sportifs et des arbitres et à tout ce qui touche à la publicité ; c’est ainsi, également, que, dans un grand nombre de fois, les images destinées à provoquer le désir d’acheter n’ont aucun lien objectif avec l’article sur lequel porte la promotion commerciale. Une telle déconnection de l’objet concret fait de la publicité une simple machine à créer du rêve, c’est à dire à reproduire du virtuel : ce qui nous est proposé ce n’est pas de nous procurer l’objet, c’est d’acheter du rêve, c’est à dire, en fin du compte, du vent. C’est dans le contexte de cette survalorisation du virtuel que doit être située, semble-t-il, l’évolution même du discours publicitaire. Le cas des cotations boursières, qui sont au cœur du capitalisme financier, est de ce point de vue exemplaire. Les gains et les pertes ne se concrétisent que si vous vendez, tant que vous ne vendez pas les sommes impliquées ne sont que virtuelles ; une entreprise peut ou non être bénéficiaire et avoir ou non d’importants biens immobiliers qui correspondent à des actifs concrets, elle ne vaut que ce que les analystes et les commentateurs estiment qu’elle vaut, en fonction de gains ou de pertes potentiels, c’est à dire en fonction d’un futur qui peut ou non se réaliser. Les investisseurs ne considèrent pas la valeur ou la qualité du bien produit ou à produire mais la progression virtuelle qu’ils attendent des actions qu’ils achètent. La sémantique constitue d’ailleurs un indicateur remarquablement exact qui parle de bulle : lorsque la spéculation dépasse certaines limites c’est, disent-ils, une bulle qui explose, c’est à dire, littéralement un « globule rempli d’un vent artificiellement retenu ». Le capitalisme financier se caractérise donc par une déconnection du système productif : au gré des variations des perspectives de rémunération des capitaux, la rentabilité financière des placements prend le pas sur la productivité. Le deuxième paramètre est la globalisation. Les échanges internationaux n’ont jamais cessé de progresser depuis la découverte du Nouveau Monde qui, selon Marx, serait à l’origine du capitalisme mais sur cet arrière-fond général il nous faut projeter un autre processus qui a affecté les superstructures et les imaginaires sociaux des différents pays. Les deux dimensions s’articulent l’une sur l’autre, avec sans aucun doute des écarts et des décalages. Alors que dans les décennies qui ont suivi la deuxième guerre mondiale, sous l’effet des processus de production et de commercialisation standardisés, on a assisté dans les économies dites avancées à une certaine homogénéisation progressive de la vie sociale, sur le modèle impérial des USA, dans les pays dits émergents les marchés intérieurs se sont organisés tardivement car leur avènement a été longtemps retardé par le colonialisme et le néo colonialisme qui a suivi leur accession à l’indépendance. Il s’en est suivi une série de décrochements qui, sur des rythmes différents, ont engendré des types de société confinées en quelque sorte dans un temps historique qu’on peut qualifié de pré moderne dans la mesure où elles n’ont fait que subir le pillage organisé par le capitalisme industriel sans conséquence directe sur leurs structurations économiques et sociales internes. Le sentiment de modernité correspond à l’intériorisation par le sujet culturel des effets produits par ces écarts de développement, facteurs de collision plus ou moins graves. (Cros : 2003, 178-181). Dans cette perspective, la notion de post modernité qui apparaît, rappelons-le, à la fin des années 70, renvoie, me semble-t-il, plus ou moins indirectement, à une nouvelle phase d’expansion du capitalisme qui dépasse les limites antérieures de la modernité et annonce la sortie programmée du capitalisme industriel après lequel et au delà duquel se profile un temps historique qu’on ne sait pas encore comment qualifier. Il s’agit, dans cette ultime phase de l’évolution du capitalisme, non pas seulement d’une expansion des échanges commerciaux de produits manufacturés et de matières premières comme ce fut le cas à une moindre échelle sans doute avec le capitalisme marchand et le capitalisme industriel mais d’une globalisation financière, c’est à dire d’un marché mondial des capitaux qui entraîne des transferts instantanés d’une place boursière à l’autre en fonction des opportunités et des perspectives de profit. Ce ne sont plus seulement des produits matériels qui circulent dans un espace/temps appréhensible et maîtrisé ; ce sont aussi et surtout des profits et des pertes virtuels qui adviennent dans l’instantanéité, virtuels car d’un instant à l’autre, d’une seconde à l’autre, les profits peuvent se métamorphoser en pertes. Ce mode opératoire qui est actuellement au cœur du système ne cesse de générer de l’instable avec toutes les dramatiques conséquences économiques et sociales évoquées plus haut ; il génère également dans la même mesure et de façon concomitante du virtuel car ces messages et ces chiffres qui circulent dans le monde, virtuel par excellence de l’informatique, sont vécues par le grand public comme totalement déconnectés du réel. Je renvoie ici à ce que j’écrivais à propos du champ culturel européen, de la deuxième moitié du XIXe siècle à la première guerre mondiale (1850-1914), lorsque je faisais observer que celui-ci s’était construit autour d’un axe majeur qui opposait l’impression à la sensation ; tel qu’il apparaissait, aussi bien dans l’ensemble des sciences humaines et sociales que dans les domaines respectifs de la peinture et de la poésie, cet axe était le produit de l’impact des avancées scientifiques et technologiques de l’Optique physiologique, de la théorie vibratoire ou encore de la découverte de l’électricité. (Cros : 2011, 19-56) C’est bien en dernière instance (lorsque du moins on remonte des conséquences aux causes) ce type d’articulation programmée dans le champ de la production, au cœur de l’infrastructure, que l’on retrouve dans le cas qui nous occupe. Nous l’avons vu à propos des idéologèmes analysés plus haut. Le champ morphogénétique qui opère ici se décline autour de l’opposition réel vs virtuel, sous des réalisations différentes par opposition ou par contiguïté sémiotique [stabilité vs flexibilité ou instabilité, limite vs illimité, obstacle ou repère vs fluidité, contraintes vs liberté, régulation vs dérégulation, durée vs instantanéité]. Il est évident que cette évolution du capitalisme a affecté directement les modes et les rapports de production. Les modes de production en premier lieu, c’est à dire la façon dont les différents facteurs de production (ressources, matérielles ou non, utilisées dans le processus de production) sont organisés et traités pour réaliser un produit. Ces facteurs sont devenus plus complexes et, de ce point de vue, la révolution de l’informatique joue un rôle central et déterminant qui implique cependant la prévalence de la conception (d’une certaine façon encore immatérielle) à la fois de l’objet à réaliser et des instruments qui serviront à le produire. Dans un premier temps, dans le cas de la conception assistée par ordinateur, l’objet est réalisé de façon virtuelle par les cabinets d’étude, qu’il s’agisse de programmes industriels ou architecturaux par exemple. La production est dans en premier temps virtuelle. Le virtuel est la première forme tangible en quelque sorte de la réalité c’est à dire celle où prend corps concrètement l’imagination. Si on se place dans cette perspective, la notion de réalité virtuelle transcrit très exactement ce processus. Le virtuel se donne ainsi à voir comme la première mise en forme de l’abstraction et de l’imagination. Le statut de l’objet à produire se distingue ainsi, à l’évidence, de celui qui était le sien dans le contexte des cabinets d’études de l’époque précédente où les esquisses graphiques le confinaient dans un monde limité aux deux dimensions. La construction sémiotique où se développe le concept de virtuel, à savoir l’ensemble des connotations et des dénotations que ce concept génère et structure s’en trouve affectée. Se laisse voir ainsi le décrochement du référent au-delà de la façade du signifiant qui, lui, reste inaltéré. Le virtuel n’est plus désormais ce qu’il était. Ce qu’il est devenu renforce sa capacité d’adaptation à des contextes sémiotiques divers et démultiplie ses possibilités de dissémination et d’intervention dans les champs discursifs hétérogènes et complexes des différents secteurs de l’activité humaine. La déconstruction qui altère le référent enclenche ou relance le processus de dissémination qui, comme nous l’avons vu ailleurs (Cros : 2003, c. 9), caractérise le fonctionnement de tout idéologème. Mais cette évolution affecte également les rapports de production qui, comme on le sait, règlent l’organisation des relations entre les hommes dans la mise en œuvre des facteurs de production, c’est à dire, en dernière instance, les rapports entre le capital et le salariat. Ces derniers ont été considérablement bouleversés sous l’effet de plusieurs facteurs. Les effets les plus évidents relèvent de la législation du travail. On a vu plus haut le rôle de charnière que joue la décennie des années 70 qui préside à la mise en place du capitalisme financier. On ne sera donc pas étonné de devoir constater que l’intérim a été légalisé par la loi du 3 janvier 1972 et que le terme de contrat à durée déterminée est introduit par une loi du 3 janvier 1979, même si la forme actuelle du CDD date de 1990. Cette tendance s’accentue avec, d’une part, la loi relative à la mobilité et aux parcours professionnels dans la fonction publique ( juin 2000) et, d’autre part, celle du 25 juin 2008 sur la modernisation du marché du travail. Dans un tel cadre administratif, ce marché s’installe de plus en plus dans l’instable qui se donne à voir, une fois de plus, comme le produit du virtuel , qui est lui-même au cœur de ce qui donné naissance au capitalisme financier. Les rapports de production s’organisent en premier lieu autour des structures de domination, d’une part telles qu’elles s’organisent et s’exercent et d’autre part telles qu’elles sont vécues, subies et contestées. On s’en tiendra aux entreprises du CAC 40 transnationales , dans la mesure où elles imposent leur modèle et leurs lois de fonctionnement à une multitude de sous-traitants, pour des raisons qui ont été évoquées plus haut. Les notions de propriété, de responsabilité et de stabilité dont était parée dans le capitalisme industriel l’image du patronat traditionnel, plus ou moins paternaliste (les cités ouvrières dans les exploitations minières, le « modèle Michelin ») ont à l’évidence disparu. Le patron était autrefois, à la fois, celui qui possédait et celui qui commandait. Présentés abusivement le plus souvent comme des ‘patrons’, les PDG, de nos jours, ne sont propriétaires de rien : le profit qu’ils retirent de leurs fonctions ne dépend pas forcément du bilan de leurs activités au bénéfice de leurs entreprises. Il s’est trouvé récemment des cas où les salaires de certains PDG dont les stratégies ou l’incompétence avaient entraîné d’importantes pertes financières au détriment de leurs entreprises ont été cependant considérablement augmentés . Une partie de leurs profits dépend des gains qui ne sont que virtuels, dans un premier temps, des actions respectives des entreprises qu’ils dirigent, sous la forme de stock options par exemple. Cette action elle-même est cotée non pas en fonction de la production réalisée ou programmée d’un produit mais en fonction de perspectives spéculatives à haut rendement. L’action boursière est en effet un actif virtuel. En conséquence, les actionnaires, qui sont en dernière instance les véritables propriétaires, sont des propriétaires de biens virtuels, par nature instables puisque, à tout moment, ces propriétaires sont susceptibles de se porter sur d’autres valeurs. Quand je dis que ces biens sont virtuels cela ne signifie pas qu’ils puissent être imaginaires, négligeables ou sans effet immédiat, tout au contraire je signifie que la nature de ces biens virtuels confère à leurs propriétaires un statut de toute puissance. Une toute puissance cependant en quelque sorte aveugle puisque l’actionnaire, le plus souvent, ne connaît rien à l’entreprise où il a investi son capital et ne s’intéresse pas à ce qui s’y fait. C’est bien pour cette raison que les perspectives à moyen ou à long terme ne sont pas dans son champ de vision. Quant un conflit surgit, ça ne le concerne pas. Il exige ! Que les partenaires sociaux se débrouillent pour faire ce qu’il faut faire pour lui assurer sa rente ! Voilà ce qui fonde son pouvoir : être inaccessible ! Tout en étant celui qui exige une rentabilité à court terme sous peine de désertion, il reste en dehors, ou au-dessus, du champ de production. La structure de domination s’organise ainsi autour d’un PDG qui n’est lui-même pas responsable puisque son entreprise peut perdre de l’argent sans qu’il en soit lui-même affecté et dont l’objectif premier est de faire monter les actifs virtuels de propriétaires qui, quant à eux, n’ont pas de présence identifiable dans l’entreprise. Le PDG gère donc un système qui lui permet de s’abriter derrière les exigences de ses mandataires anonymes dont il partage fondamentalement les objectifs pour son plus grand profit . Ce qui est remarquable dans ce type de fonctionnement c’est l’absence, en quelque sorte cyniquement revendiquée, de toute causalité rationnelle autre que la recherche du profit immédiat. C’est aussi- et surtout - l’impossibilité d’identifier et d’approcher les véritables patrons que sont supposés être les actionnaires vécus comme une masse anonyme qui ne participe jamais en conséquence aux confrontations internes de l’entreprise, même si sa présence pèse de tout son poids dans les rapports de production. Dans ce nouveau système de domination économique, le pouvoir est d’autant plus implacable que ceux qui l’exercent sont inaccessibles et protégés par l’anonymat de la masse ( les fonds de pension par exemple). Dans un tel contexte, il est évident que la façon dont les structures de domination sont vécues, subies ou contestées, c’est à dire les modalités de la confrontation qui caractérise la lutte des classes, ne sont plus ce qu’elles avaient été lors de la phase terminale du capitalisme industriel. A la fin de la deuxième guerre mondiale, en effet, la pression syndicale en Europe est d’autant plus forte que toutes les économies sont à reconstruire, la main d’œuvre fait défaut, le patronat fait une campagne de recrutement en Afrique du Nord etc. En France, la vie politique s’organise autour du programme du Conseil National de la Résistance rédigé pendant la guerre (fin 1943 début 1944) par un éventail représentatif de la Résistance. Adopté à l’unanimité par des gaullistes, des communistes, des socialistes, des chrétiens dits progressistes, ce programme visait à construire une vraie « démocratie sociale », avec une économie planifiée et à confier à la nation la maîtrise des grands secteurs industriels et des principaux moyens de production et d’échanges. Pour mieux cerner ce qu’ont pu être à ce moment-là les rapports de production, tels du moins qu’ils ont pu être idéologiquement proposés comme un projet social à mettre en œuvre et les comparer à ce qu’ils sont devenus de nos jours, en rappeler les grandes lignes est indispensable. Ce programme prévoyait, en effet, d’instaurer 1- Sur le plan économique : - une véritable démocratie économique et sociale, qui implique la nécessaire élimination des féodalités économiques et financières ;

  • une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général ;
  • l’intensification de la production nationale à partir d’un plan arrêté par l’Etat après consultation des représentants de tous les éléments de cette production ;
  • le retour à la Nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurance et des grandes banques ;
  • le développement et le soutien des coopératives de production, d’achats et de ventes, agricoles et artisanales ;
  • le droit d’accès, dans le cadre de l’entreprise, aux fonctions de direction et d’administration, pour les ouvriers possédant les qualifications nécessaires, et la participation des travailleurs à la direction de l’économie. 2- Sur le plan social :
  • le droit au travail et le droit au repos, notamment par le rétablissement et l’aménagement du régime contractuel du travail ;
  • un rajustement important des salaires et la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine ;
  • la garantie du pouvoir d’achat national par une politique tendant à la stabilité de la monnaie ;
  • la reconstitution, dans ses libertés traditionnelles, d’un syndicalisme indépendant ;
  • un plan de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’Etat ;
  • la sécurité de l’emploi, la réglementation des conditions d’embauchage et de licenciement, le rétablissement des délégués d’atelier ;
  • l’élévation et la sécurité du niveau de vie des agriculteurs par une politique de prix agricoles rémunérateurs, améliorant et généralisant l’expérience de l’Office du blé, par une législation sociale accordant aux salariés agricoles les mêmes droits qu’aux salariés de l’industrie, par un système d’assurance contre les calamités agricoles, par l’établissement d’un juste statut du fermage et du métayage, par des facilités d’accession à la propriété pour les jeunes familles paysannes et par la réalisation d’un plan quinquennal rural . La mise en œuvre de ce programme ne s’est pas faite sans heurt : il suffit de rappeler, entre bien d’autres tensions, la grande grève des mineurs de 1948 (4 oct.-29 nov.) sauvagement réprimée par Jules Moch et qualifiée par le gouvernement d’Henri Queuille de mouvement insurrectionnel déclenché par le parti communiste. Dans le climat tendu de la « guerre froide », en effet, la pression qu’exerce l’URSS sur les politiques intérieures des nations de l’ouest européen intervient dans le fonctionnement des rapports sociaux, d’autant plus fortement qu’une partie du patronat s’est compromise avec l’occupation nazie et que, d’une façon générale, les partis européens socialistes et communistes ont pris une part prépondérante dans la résistance. Les conditions historiques ne favorisent donc pas le patronat et permettent ainsi une certaine avancée dans la construction d’un modèle social spécifiquement français. Si on projette le programme du CNR sur le contexte socioéconomique actuel en prenant en compte successivement chacun des points abordés par ce programme dans le domaine économique comme dans le domaine social, on constate un impressionnant retournement des rapports de production. On pense à ce qu’écrivait Denis Kessler dans un éditorial de Challenge le 4 octobre 2007 : Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. (…) Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! Faut-il cependant attribuer la mise en œuvre de ce bouleversement à la seule initiative du Président de la République française nouvellement élu en 2007 ? Certainement pas, même si les propos de D. Kessler restent significatifs. Le programme politique de Nicolas Sarkozy s’inscrit dans un ensemble de faits qui transcrivent précisément les effets produits par le fonctionnement du capitalisme financier, tels qu’ils ont été évoqués ci-dessus. Sous l’effet des nouvelles conditions historiques qu’entraîne la mondialisation, le patronat a toutes les cartes en main. Nous avons vu plus haut en effet que la fluidité était le ressort même de la création de valeur pour le capital financier puisqu’elle permettait de se porter sur toutes les opérations les plus profitables, sans rester captif de quelque engagement que ce soit dans des projets industriels. C’est cette même fluidité qui engendre le vagabondage des actionnaires propriétaires et donc leur statut et leur mode d’intervention dans les structures de domination qui gèrent les rapports de production, comme on vient de le voir. Les structures de domination sont à l’égal du furet : elles courent, elles courent, elles sont passées par ici, elles sont passées par là, elles courent, elles courent … mais, tout en étant insaisissables, elles imposent implacablement leurs lois. On constate clairement ainsi comment le capitalisme financier bouleverse les rapports de production sous l’effet de ses deux caractéristiques majeures que j’ai évoquées plus haut (prédominance de la fluidité et globalisation). Sous le chantage de la délocalisation, de la fermeture d’usines, des menaces de chômage, les luttes syndicales n’ont plus d’espace pour se déployer. On se souvient de la façon dont Sarkozy a cru pouvoir se vanter d’avoir éliminé la grève du panorama social. Le monde ouvrier est désarmé ; il n’a plus de prise sur la réalité. Le capitalisme financier met objectivement en œuvre la revanche d’un capital qui avait dû composer avec les luttes sociales qui étaient encadrées dans les stratégies des Etats/Nations, à la fin de la deuxième guerre mondiale. Il en résulte que les rapports de productions sont privés de toute perspective d’évolution dans le cadre du capitalisme financier. L’évolution des structures de domination est à rapprocher de la nouvelle économie psychique qui, selon Charles Melman, ( Melman : 2002) transcrit la fin du patriarcat. On est tenté d’évoquer, à propos de cette crise des repères et, corrélativement, de la révolte contre le père (G. Mendel) mise en scène dans les événements de 1968, la fin de l’étalon or de 1971 que j’ai évoquée plus haut. La fin du patriarcat c’est en effet – et le parallélisme avec la sphère monétaire est significatif - l’abolition des limites, l’abolition du lieu « d’où se légitiment et s’entretiennent le commandement et l’autorité » (Ibid. 30) "Quand quelqu’un se réclame d’un pouvoir, vous le savez, ce n’est jamais qu’en référence à ce qui serait une autorité pas forcément exhibée. Référence en tout cas sur laquelle le pouvoir se fonde. Il semble aujourd’hui qu’avec cette disparition de la limite qu’on évoquait , ce qui fait autorité vienne du même coup à faire défaut. Dans ce qui était notre culture, la conjonction entre lieu d’autorité et lieu du sacré allait de soi. Le lieu de l’autorité était à la fois ce qui était le recel de la divinité et le lieu d’où les commandements pouvaient justement s’autoriser. La conjonction ne faisait problème pour personne, c’est d’ailleurs pourquoi, pendant des siècles, le pouvoir a été théologico-politique. La politique était forcément théologique, car le pouvoir, par délégation, venait de Dieu. Les républiques laïques ne se sont jamais totalement débarrassées de cet héritage. » (Ibid. 30) Le lieu de l’autorité est donc pour des raisons historiques le lieu du sacré et c’est dans ce lieu que s’est installé et qu’a été vécu le patronat traditionnel. Il faut entendre ici par autorité l’ensemble du champ sémantique du latin auctoritas qui relève à la fois du juridique (le droit de possession), du droit commercial ( ce qui impose la confiance) et de l’éthique ( un exemple ou un modèle), autant de notions qui balisent et structurent un champ institutionnel. Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie du patriarcat mais de définir une structure anthropologique ainsi que la place qu’elle a occupée et qu’elle occupe au niveau symbolique. Or, on vient de le voir avec Charles Melman, il faut distinguer entre pouvoir et autorité. Le père ne tire son autorité que de la place qu’il occupe dans cet espace sacré : « La place du père en effet ne peut dépendre que du patriarcat. Sinon, le père c’est ce bonhomme que nous connaissons aujourd’hui, un pauvre type, voire un comique. D’où peut-il tirer son autorité dans une famille, si ce n’est de la valeur accordée au patriarcat ? » (154). Au niveau symbolique et dans le cadre de l’ancienne économie psychique qui accompagnait le capitalisme industriel, les structures de domination tiraient également leur autorité et leur légitimité du fait qu’elles reproduisaient le modèle du patriarcat. La disjonction qui avec le capitalisme financier intervient avec les statuts respectifs du PDG et de l’actionnaire, entre celui qui commande et celui qui possède, entraîne les structures de domination hors du champ du sacré et donc de l’autorité. Aucun des deux n’est vécu comme légitime car aucun des deux ne représente une référence stable : le PDG peut, en droit, être révoqué par les actionnaires, lesquels, de leur côté, peuvent à tout moment, se porter sur d’autres valeurs. Ne reste que le pouvoir, exercé par des propriétaires qui, le plus souvent, comme je le faisais remarquer plus haut, ne connaissent rien à l’entreprise où ils ont investi leur capital et ne s’intéressent pas à ce qui s’y fait. En restant en dehors , ou au-dessus de l’entreprise, le propriétaire/actionnaire tire son pouvoir d’une sorte d’absence et ce pouvoir est d’autant plus implacable que celui qui l’exerce est inaccessible. Ne parle-t-on pas couramment d’ailleurs de la « dictature du marché ». Dans le commentaire qu’il fait de la nouvelle économie psychique, Melman précise qu’un père ne peut s’autoriser de lui-même « Et s’il veut à tout prix s’autoriser de lui même on a affaire au père violent, brutal, à celui que parfois on va traîner devant le juge » (153). Melman reprend à son compte l’idée suivant laquelle « l’autorité c’est ce qui fait limite au pouvoir. ». S’il n‘y a plus d’autorité, c’est à dire plus d’espace sacré de référence, il n’y a donc plus de limite au pouvoir ! Cette pensée est très éclairante dans le cas qui nous occupe car elle explique l’extrême agressivité des structures de domination économique du capitalisme financier. Elle est également éclairante dans la mesure où elle met au jour l’enchaînement logique des phénomènes qui articulent les structures symboliques (les économies psychiques, en particulier) sur les structures économiques. Dans cette perspective, la nouvelle économie psychique se donne bien à voir, lorsqu’on remonte des conséquences aux causes qui les ont produites, comme un effet de la fin de l’étalon or, qui introduit au niveau économique, la perte fondatrice des repères et des limites et, avec cette perte, au niveau psychique, l’évanouissement du symbolique qui accompagne le déclin de la figure paternelle et des figures de la loi ! (« Ce n’est pas moi qui viendrai vous rappeler le destin que connaît aujourd’hui la figure paternelle, la façon dont de manière tout à fait surprenante tant elle est inscrite dans la mode, nous nous employons à venir la châtrer, comment elle est de plus en plus, ladite figure, interdite, malmenée, dévalorisée. » Melman, 26). Or, selon Lacan, on le sait, le sujet accède au langage et donc au symbolique par la métaphore du nom du père. Toute atteinte à la figure du père est en conséquence une atteinte à l’ordre symbolique, car l’instance phallique est le pilier du symbolique. Le déclin du père et du patriarcat s’articulent bien au niveau de la nouvelle économie psychique sur la fin de l’étalon or qui intervient dans le domaine de la sphère financière . Lorsque je fais référence à l’étalon or, je ne signifie pas que cette référence soit la seule à retenir. Elle se présente à l’esprit comme un phénomène significatif de ce qui se passe dans l’infra histoire. Au même titre sans doute que d’autres effets qui restent à repérer, cette référence a le mérite de nous faire signe et de nous renvoyer au moment historique où tout bascule. Comme je le faisais observer plus haut, loin d’être un simple symbole cependant, la perte de ce repère se donne à voir comme participant d’un ensemble de causes qui ont mis en place de nouveaux espaces économiques et sociaux gérés par un nouveau système capitaliste dominé par la spéculation. Nous revenons ainsi à cette période de gestation qui s’est développée derrière la façade des Trente glorieuses et au cours de laquelle s’est amorcé le processus qui a mis en place une nouvelle économie de l’appareil de production. Cette dernière, comme je l’ai dit, se donne à voir plus particulièrement dans les bouleversements qui ont affecté les modes et les rapports de production ainsi que, en dernière instance, l’économie psychique. Reste cependant à préciser les effets/traces de cette économie à un autre niveau de la superstructure qui est précisément celui qui nous a permis de poser le problème et qui est celui du langage et de la représentation. Nous avons vu comment, considérés comme des idéologèmes, les termes de réalité virtuelle ou de temps réel, sont des véhicules idéologiques chargés d’histoire mais ce ne sont que deux exemples parmi bien d’autres. Pour s’en tenir à des phénomènes plus généraux et plus facilement identifiables, j’évoquerai rapidement certaines tendances repérables dans le discours des media comme le remarque Melman : « […] il est aujourd’hui normal de lire dans telle ou telle publication des articles clairement inconsistants, je veux dire des textes qui ne sont agencés par aucun « lieu », tenus par aucun lest qui vienne donner une cohérence aux arguments, aux éléments. Vous avez une première proposition puis une seconde,, une troisième, une quatrième…sans qu’on puisse repérer ce qui serait la référence commune de ces phrases par rapport à ce qu’elles veulent traiter ou à ce qui les suscite. Ces propositions se suivent, et vous avez le sentiment plutôt bête que n’importe quoi peut effectivement se dire. On pouvait parfois le constater avant, bien sûr, mais il fallait quand même que ce qui était écrit conserve apparemment un sens, sinon ça faisait problème. Ce n’est aujourd’hui plus nécessaire. En lisant votre journal, vous pouvez avoir la surprise de constater que son contenu est parfaitement incohérent, comme certains délires avant qu’ils ne déploient une dimension paranoïaque. Il y a une « diffluence ». Le journal télévisé est-ce que ce n’est pas « diffluent » ? La position que prend le sujet – en l’occurrence le journaliste et, à sa suite, l’auditeur –, par rapport aux diverses informations énoncées, n’est jamais la même. Il n’y a aucune constance, aucune stabilité […] Le zapping n’est plus seulement dans les images, il est aussi subjectif. Vous n’avez plus affaire en permanence au même sujet. Vous avez affaire à un visage si possible neutre et insignifiant, mais qui est le masque d’une subjectivité mobile. Nous ne savez jamais ce que pense réellement celui qui est là en train de vous parler, comme si lui-même ne pensait rien qui soit ferme […] Le sujet n’a plus de recul possible face au discours qui lui est tenu, il est happé, pris dans les filets, enveloppé ». (Melman : 2002 , 114-116) Ajoutons, pour le discours télévisé, un certain nombre de traits caractéristiques : des emplois à contre-sens de certains articulateurs ou de certaines expressions, des contradictions entre ce qu’affirme la présentation résumée d’un sujet et le commentaire qui suit cette présentation, des événements tragiques présentés avec le sourire, l’absence de toute ponctuation dans la diction qui aboutit tantôt à superposer deux présentations de faits distincts qui deviennent ainsi tout à fait incompréhensibles, tantôt, au contraire, à couper une affirmation de son développement logique, etc. …Il ne s’agit pas ici d’attribuer ces erreurs à tel ou tel présentateur mais de cerner objectivement l’évolution d’une pratique discursive spécifique sous l’effet de certaines contraintes. Autant d’exemples apparemment anodins mais qui transcrivent la disjonction qui sépare la réalité de sa représentation par le langage. Rien ne distingue plus les différents registres du discours : le tragique vient se perdre dans le banal même si c’est, plus généralement, le registre de l’émotion qui est privilégié. Un exemple du méli-mélo qui affecte le niveau des registres parmi d’autres possibles : une speakerine de Arte, à propos de la démission ( ?) ou de la renonciation ( ?) de Benoit XVI, commente que le Saint-Père a « jeté l’éponge » (discours du commentaire sportif sur la boxe) puis qu’il « passe la main » (registre du jeu de cartes). D’autre part, cette perte des structures syntaxiques, qui brouille le sens, pervertit la nature même de la langue. Contrairement au chaos qui s’installe dans ce discours déstructuré où tout est dans tout, la langue est en effet un système essentiellement organisé autour de la différence ; elle ne comporte « ni des idées ni des sons qui préexisteraient au système linguistique, mais seulement des différences conceptuelles et des différences phoniques issues de ce système.[…] Un système linguistique est une série de différences de sons combinées avec une série de différences d’idées. » (F. de Saussure : 2007, 166 ). Le signe linguistique qui, dans l’économie classique, advient en lieu et place de l’objet, ne joue plus son rôle de tenant lieu ou encore de métaphore, car l’objet présentifié est déjà là, il n’est plus représenté par la langue, ce qui fait dire à Melman que la nouvelle économie psychique « cherche à substituer l’image à la parole » (Melman 110) « Au fond, c‘est comme si on croyait, avec ce type de fonctionnement nouveau et les possibilités nouvelles qu’il ouvre, pouvoir quitter la métaphore, ne plus habiter le langage, ne plus être embarqués d’office dans la parole. » (J.P. Lebrun , in Melman, 29 « …[L]e français, écrit encore Melman, tend à devenir plus iconique que verbal, l’image […] ne fonctionne plus comme représentation mais comme présentation. » (Ibid.). Cet effacement de la fonction de représentation du signe, la disparition de sa fonction métaphorique, impliquent une coalescence du signifiant et du signifié, puisque l’objet est déjà là, avant toute parole. Un tel effacement est à rapprocher du processus qui tend à substituer l’iconique à la parole. La nouvelle économie psychique se caractérise ainsi par une régression de l’ordre du symbolique qui, par le système de la langue, structure, dans la différence, la réalité, au registre de l’imaginaire, non symbolisé, où (au stade du miroir par exemple) la notion de semblable joue un rôle déterminant et où tout est dans tout. Dans l’ordre de l’imaginaire en effet, n’existent ni discrimination ni contradiction. Si on replace dans ce contexte les deux expressions dont nous sommes partis (réalité virtuelle et temps réel), elles perdent leur statut d’oxymores et se banalisent en quelque sorte. Elles ne sont que deux réalisations ordinaires produites par la nouvelle économie psychique, ce qui explique qu’elles n’interpellent personne et ne font l’objet d’aucun questionnement dans notre société qui est habituée à cette perversion de la parole. Produits de la nouvelle économie psychique, elles sont également, et plus directement encore, comme nous l’avons vu, de purs produits du socioéconomique. Cette équivalence est pour nous significative, dans la mesure où elle donne à voir, une fois de plus, et de la manière la plus évidente, l’étroite soumission de la superstructure idéologique à l’infrastructure socioéconomique.

Bibliographie  : Cros, E.,2003, La Sociocritique, Paris, L’Harmattan, Collection ‘Pour comprendre’. Cros, E., 2005, Le Sujet culturel, Paris, L’Harmattan, Melman, C., 2002, L’homme sans gravité, Denoêl, Folio, Esais, 2002) Saussure, F. de, 2007 Cours de linguistique générale, Ed de Tullio de Mauro, Paris, Payot, Tisseau, J., A.Nédélec, A. « Réalité virtuelle : un contexte historique interdisciplinaire » http// Réalité virtuelle,http//wiki-les-verts…capitalisme financier ,

Flammes de l’immigration et multiculturalisme dans les banlieues françaises : quel sujet culturel ?

Depuis l’interculturalisme de « conciliation » que constitua en France, dans les années 80, l’émergence d’un roman et d’un cinéma « beurs », affleurent aujourd’hui une « troisième » et « quatrième » génération de fils d’immigrés maghrébins qui affirment leur identité française dans le déni de l’intégration prônée par la politique officielle. Ils constituent une forme de « sujet culturel » nouveau et complexe devenu visible dans le combat pour la reconnaissance d’une spécificité culturelle. Ce combat s’exprime par la violence des phénomènes sociaux comme les révoltes des banlieues de novembre 2005, mais aussi parallèlement dans des textes culturels originaux comme le rap et certains textes polémiques ou certains romans, comme ceux de Mounsi.

Le couronnement actuel de ce mouvement est constitué par le film Indigènes de Rachid Bouchareb, primé au festival de Cannes 2006, dont l’un des acteurs Jamel Debbouze déclare : « Nous avons fait ce film pour montrer à nos petits frères que nos arrière-grands-pères, sont venus combattre pour la France, nos grands-pères sont venus la reconstruire, nos pères l’ont nettoyée, donc nous n’avons pas à nous “intégrer” car nous “sommes” français. » Ainsi se trouve exprimée de façon particulièrement significative par les sujets eux-mêmes, cette sédimentation historico-sociale qui les constitue dans leur spécificité, et dont on voudrait analyser ici quelques composantes.

Flammes de l’immigration el multiculturalisme dans les banlieues françaises : quel sujet culturel ?

Jeanne-Marie CLERC
Université Paul-Valéry, Montpellier3

« La notion de sujet culturel précise les modalités de fonctionnement d’un sujet idéologique, son émergence, son histoire, sa nature, son impact sur la morphogenèse des produits culturels », écrit Edmond Cros. Or, selon lui, le « Sujet idéologique » est un sujet « aliéné » par un « déjà-là idéologique » inscrit dans les pratiques sociales et institutionnelles, et d’abord dans le langage. Ce qui s’est passé en France en novembre 2005, à travers la révolte des banlieues m’a paru particulièrement illustratif de cette théorie d’Edmond Cros et de son efficacité pour l’analyse non seulement des textes écrits, mais aussi des événements, conçus comme textes historiques.

En effet, c’est à partir d’un mot ressenti comme insultant par ceux auxquels il s’adressait, le mot racaille, reprenant une première expression adressée au même public des banlieues qu’il promettait, de façon tout aussi insultante, de laver au « karcher », que le ministre de l’intérieur a mis le feu aux banlieues françaises pendant 8 jours. C’est bien un « déjà-là » idéologique qui s’exprimait ainsi, s’inscrivant dans toute une tradition inaugurée par le terme de « sauvageons » employé par un autre ministre, de bord politique opposé, Jean-Pierre Chevènement, en 1999. Il y a là comme une sorte de génotype qui s’est historiquement construit, celui du « jeune de banlieue ». En effet, du « sauvageons » à la « racaille », on peut noter une escalade lexicale correspondant à la même escalade socio-historico-politique. Car, si, il y a six ans, le ministre de l’intérieur d’alors parlait de « mettre hors d’état de nuire les »petits caïds« , les »sauvageons« et de démanteler »les bandes organisées qui tiennent certains quartiers« , il s’agissait d’une dénomination encore relativement atténuée par l’emploi de l’adjectif »petit« et du suffixe diminutif et légèrement paternel »sauvageons «  : ainsi étaient désignés des individus précis, les »petits caïds« , donc les chefs des bandes organisées, dans un espace encore limité à »certains quartiers« . Il n’est pas indifférent de remarquer que le gouvernement d’alors, face à ces déclarations, se montrait ouvertement divisé. Elizabeth Guigou, en particulier, ministre de la justice, opposait à son collègue une volonté de »traitement individualisé du mineur", évitant de confondre des cas isolés avec une globalité collective et indifférenciée, ce qui était déjà un premier pas vers le sujet idéologique.

L’étape sera franchie par Monsieur Sarkozy du fait de l’amalgame qu’il va opérer entre ce sujet devenu collectif, la délinquance et l’immigration. Si l’on passe en revue tous les titres de presse parus en janvier-février 1999, au moment de l’« affaire » des « sauvageons », à aucun moment, on ne trouve les mots « immigré » ou « immigration ». Les seuls termes qui reviennent constamment sont : violence, délinquance des mineurs, voitures brûlées, phénomène des bandes, guerre des rues, banlieues : tolérance zéro, calvaire des profs, génération perdue, les éducateurs de la jeunesse perdue. Donc, un texte sémiotique bâti sur l’opposition violence et sacré, dans la mesure où sont évoquées la génération perdue, la jeunesse perdue, au sens où l’évangile parle de la brebis perdue. Sens sacré qui est renforcé par l’évocation du « calvaire » des professeurs et des éducateurs.

En 2005, on nous dit que le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy lit les synthèses quotidiennes de la Direction centrale de la sécurité publique et celles de la police judiciaire. Elles révèleraient, paraît-il, que 60 à 70% des délinquants en France, actuellement, sont « issus de l’immigration ». On voit donc comment se constitue le sujet idéologique par un entassement de strates successives qui accumulent les notions de jeunes réunis en bandes se livrant à la délinquance, intégrés dans un espace urbain, « certains quartiers », disait Chevènement, encore appelés banlieue, la plupart du temps, à son époque , et qui sont devenus aujourd’hui les quartiers : l’emploi du défini se substitue à tout autre caractérisation, selon une sorte de non-dit qui renvoie à l’exclusion absolue. Dans le discours qu’il tint alors, le chef de l’état, Jacques Chirac parla de territoires difficiles : la chaîne de TV FR 3, lors des informations du soir, alla filmer la réception de ces propos par des éducateurs de ces quartiers. Ils protestèrent violemment en entendant cette expression qui, en France, fait partie du lexème territoire d’outre-mer. En employant ce mot, Chirac achevait de renvoyer les habitants à un ailleurs, un outre-France, tout aussi étranger et lointain dans l’inconscient présidentiel que les Antilles ou la Nouvelle-Calédonie. On constate ici de façon particulièrement caractéristique comment la vérité vécue de ces individus « s’évanouit dans le préconstruit du langage », pour reprendre la formule d’Edmond Cros.

C’est le cas, plus encore, avec la référence à l’immigration, qui est devenue constante, mais pas seulement en France. Sur « Violence et immigration -amalgame dangereux », titre de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur, à la même époque, 1.130 000 pages en français étaient répertoriées par le moteur de recherche Google, concernant aussi l’Espagne, le Québec etc. Mais l’originalité des titres français, surtout ceux de la presse dite « de gauche », tenait au fait qu’ils substituaient souvent « intégration » à « immigration ». On entre alors dans une histoire franco-française qui n’est pas celle de l’immigration, mais celle de la colonisation. Et le texte sémiotique qui se dessine à travers des titres tels que : « La France est-elle raciste ? », « Les soubresauts de la politique d’intégration », « Restauration d’une loi datant de la guerre d’Algérie », est le texte civilisation/barbarie, qui résumait l’idéologie coloniale des « républicains » français. En effet, Jules Ferry, grand théoricien de la colonisation, écrivait en 1885 : « Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures, un droit qui est un devoir, celui de les civiliser ».

Là encore, il faut creuser jusqu’aux « sédimentations » qui se cachent sous les mots les plus évidents. Les statistiques montrent que, en France, en 1970, 15 % des professeurs venaient de l’immigration (polonaise, espagnole, italienne). En 2003, seulement 4 % du corps professoral, tout degré confondu vient encore de l’immigration. Or, depuis 1970, la majeure partie de ceux qui sont comptés comme immigrés sont des jeunes qu’on appelle encore de la « seconde » ou de la « troisième génération » , sous-entendu d’immigrés maghrébins. Comme si la qualité d’immigré, de leurs pères ou de leurs grands-pères, leur collaient définitivement à la peau, alors qu’ils sont français, puisque nés sur le sol français, et que c’est encore la loi du sol qui prime en France. Les derniers chiffres livrés par le ministère de l’Intérieur révélaient qu’il n’y eut que 120 « étrangers » parmi les 1800 jeunes interpellés dans le cadre des émeutes urbaines de Novembre 2005. Tous les autre étaient français.

Mais pas des Français comparables à ce que sont devenus les Polonais, les Espagnols ou les Italiens, finalement si bien « intégrés » au modèle français. La grande différence vient du fait qu’ils sont des enfants et des petits-enfants de « colonisés ». Et c’est ce souvenir qui affleure dans le non-conscient du mot « intégration » aujourd’hui. Ainsi se révèle une mentalité française encore imprégnée d’impérialisme et qui a tenté de s’afficher dans la loi, finalement abrogée sous la contrainte par Jacques Chirac, portant sur la « reconnaissance des bienfaits de la présence française dans les pays colonisés ».

Il est particulièrement significatif que le produit culturel propre à cette population des banlieues soit et reste encore le « rap », adopté très vite, en France, par solidarité avec les Afro-américains qui l’avaient inventé : « Comme eux, nous sommes des fils d’esclaves », pouvait-on lire de façon répétée au début de la mode rap en France dans certains magazines spécialisés dans cette musique. On voit bien là comment le sujet culturel ainsi constitué se déploie dans un espace d’énonciation « géré par un plurisystème », c’est-à-dire, ici, multiculturel. En témoigne ce texte rap d’un auteur devenu un grand romancier, Mounsi, arrivé de Kabylie à sept ans pour rejoindre au bidonville de Nanterre son père veuf, manœuvre aux usines Renault de Boulogne-Billancourt… Après la mort du père, il fut recueilli dans un orphelinat catholique d’où il fit plusieurs fugues jusqu’à échouer en maison de redressement, puis en prison. Là, il raconte comment il découvrit le poète Villon qui lui révéla sa vocation pour les mots. Ce qui le conduira d’abord à être chanteur de rap. L’une de ses chansons appelée « Seconde génération », se termine ainsi :

"Pour nous le chemin de Damas
C’est par toutes vos DDASS qu’il passe
Et même Aladin sans sa lampe
Aurait pu braquer une banque
Aux mille et une nuits du pognon
C’est la seconde génération
Celle des sphynx du bitume
Celle des sphynx du béton« Il y a bien là un »texte culturel« qui apparaît dans la »géologie de l’écriture« de cette chanson. On y repère un mélange inextricable de »traces« , issues de la déconstruction de discours pluriels, aboutissant à des fragments, ensuite manipulés dans une reconstruction qui fait sens grâce à la surprise sonore qu’ils génèrent. Les mots font choc et ce choc correspond à la représentation de la réalité propre à cette jeunesse de »seconde génération« . Discours biblique (le chemin de Damas), discours oriental renvoyant aux contes des Mille et une nuits (Aladin et sa lampe merveilleuse), discours mythologique (le sphynx) : autant de traces d’une culture dite »classique« , souvenirs d’un bon élève de l’école française. Elles viennent se briser sur des alliances insolites renvoyant toutes, non plus à l’imaginaire culturel, mais à la réalité vécue de l’univers de banlieues : la DDAS, le bitume, le béton. Réalité signifiée par les mots propres à la banlieue (braquer, pognon). Mais cette réalité-là aussi est une culture c’est-à-dire »un bien collectif" partagé par toute une génération : la seconde.

Aujourd’hui, ceux qui brûlent les voitures appartiennent à la troisième, celle des « rebeu », inversion argotique « verlan », du mot « beur » qui avait été forgé par et pour leurs parents, et qui était déjà une inversion approximative du mot « arabe ». Là encore, on voit l’importance des mots. Les beurs, il faut le rappeler, était la génération de ces enfants d’immigrés venus en France, dans les bidonvilles, du fait de la loi de regroupement familial instaurée en 1974 par le Président Giscard d’Estaing. Ce dernier, pour des raisons plus politiques qu’humanitaires, voulait remédier à la solitude de tous ces immigrés venus participer à la reconstruction de la France, parce que poussés par la misère croissante en Algérie, du fait de la colonisation. Les femmes venues directement de leurs villages se sont installées dans ces habitats misérables, ne connaissant pas le français, n’osant pas sortir, et les enfants sont nés dans ces amas de planches qui prenaient l’eau, au milieu de la boue et des rats. Plusieurs films, depuis Le gône du chaâba jusqu’à Vivre au paradis ont révélé cette réalité terrible que bien des Français ne soupçonnaient même pas. Cette seconde génération s’est intégrée plus ou moins grâce à l’école. Grâce aussi à l’amélioration du logement : c’est pour eux qu’on a construit les premières cités, appelées cités de transit, transit vers les cités définitives que seront les HLM, dans les banlieues des villes. Au moment de l’explosion des radios libres, au début des années 80, s’est créée une radio « beur » et ont été publiés les premiers romans « beurs ». Cette dénomination eut beaucoup de succès dans les médias car elle reposait sur le jeu avec le mot « petit-beurre ». Elle fut employée pour la première fois par le quotidien Libération dans un article intitulé de façon significative : « Le petit beur et les youyous » : alliance insolite d’un petit gâteau très franco-français et du cri des femmes algériennes encore très proche dans les mémoires hantées par les souvenirs de la guerre d’Algérie.

Cette dénomination a été vulgarisée par la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » , en 1983, partie avec une quinzaine de « beurs » de Marseille, et compte tenu de tous les militants de tous bords et les simples citoyens, qui les ont rejoints, arriva à dix mille personnes devant l’Élysée le 3 décembre. François Mitterrand reçut une délégation, et les Socialistes adoptèrent la cause des « beurs » comme argument électoral. Quelques années plus tard, ces mêmes beurs s’étaient rendu compte que, mis à part quelques-uns qui avaient pu faire leur chemin dans la société grâce à la politique, rien n’avait véritablement changé dans leurs cités HLM. Ils y sont revenus dans la désillusion. C’est cette désillusion dont leurs enfants ont hérité. Et pour bien marquer leur différence avec des pères qu’ils considèrent comme s’étant faits gruger par la république, ils ont à leur tour, retourné le mot beur en « rebeu ». Il faut savoir aussi que, dans ces banlieues, devenues « quartiers », 64 % de la population est au chômage alors que la moyenne nationale est de 17 %, 3 % seulement accèdent aux études supérieures, alors que la moyenne nationale est de 44 %. On constate le décalage entre cette réalité socio-économique faite de chômage, de déculturation, car ces jeunes sont rejetés très tôt de l’école, et d’isolement dans les ghettos des banlieues, et les « formations discursives » illustrées par les discours idéologiques dominants, toutes tendances politiques confondues. Significatifs apparaissaient les propos d’un ex-chanteur de rap qui déclarait à un journaliste :« Les ministres, au lieu de dormir à l’Assemblée, ils feraient mieux d’écouter les albums de rap. C’est la jeunesse de France qui s’exprime ». Donc pas question de lui parler d’intégration. « Et il cite un morceau de rap écrit en 1999 alors qu’il avait vingt ans : »Faut pas qu’y ait une bavure ou dans la ville ça va péter. La cité une bombe à retardement…« . Et Joey Starr, leur idole, chantait déjà en 1995 : »La guerre des mondes vous l’avez voulue, la voilà
Mais qu’est-ce, mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?
Mais qu’est-ce qu’on attend pour ne plus suivre les règles du jeu ?…
Où sont nos repères ? Qui sont nos modèles ?
De toute une jeunesse vous avez brisé les ailes
Brisé les rêves, tari la sève de l’espérance.« Eux, ont conceptualisé leur situation socio-économique, ils l’ ont traduite en formations discursives. Mais ce ne sont pas eux qui brûlent les voitures mais leurs petits frères. »Ce sont les plus jeunes qui ont réagi, déclare Rim-K, autre chanteur de rap. Ça doit être le brouillard dans la tête des petits de quatorze ans. En 1998, c’est la coupe du monde. En 2002, Le Pen au second tour. En 2005, le couvre-feu« . Rim-k met ainsi l’accent sur les contradictions historiques qui se sont enchaînées : la coupe du monde gagnée par Zidane et la France bleu-blanc-beur qu’on exalte, c’ est-à-dire le triomphe de l’intégration accomplie. Quatre ans plus tard, on assiste au triomphe de Le Pen c’est-à-dire du racisme pur et dur, puis, en automne 2006 est proclamé le couvre-feu édicté par la même loi qui, le 17 octobre 1961 avait envoyé plusieurs centaines d’Algériens dans la Seine où ils se sont noyés : c’étaient leurs grands-pères. On voit bien là comment le sujet culturel, évoluant en fonction du tout historique, ne peut qu’être particulièrement instable. Et ce qu’il y a de spécifique aujourd’hui, c’est qu’il n’a pas les mots pour s’exprimer parce qu’il ne les a pas appris à l’école. Le rejet par l’école est raconté dans cet autre texte rap de Oxmo Puccino, de 1998 : »Et puis à l’école, demande à chaque mec des cités : « T’as quoi comme diplôme ? » Il va te sortir : « J’ai un BEP, moi ! »(…) Il y en a combien de millionnaires en BEP ? Tu vas voir la conseillère d’orientation, elle te sort : « J’ai un bon plan pour vous : faites un BEP chaussures » Les gens, ils m’ont attendu pour marcher ? Alors elle va faire : « un BEP chaudronnerie ? » Chaudronnier, tu crois que je vais faire quoi avec un chaudron ?« L’ intérêt de ce texte tient à sa forme fondée sur un processus de »désémantisation-resémantisation" qui prend au pied de la lettre des diplômes scolaires en montrant leur vacuité du point de vue de l’application pratique qu’ils supposent, c’est-à-dire le chômage. Les grands frères au chômage s’expriment par le rap. Les petits frères qui n’ont pas de mots s’expriment par la violence : « Toutes ces choses ne sont jamais dites. Elles sortent en explosant », écrit Chem, vingt-trois ans, rappeur à Vénissieux.

Pourtant une autre forme de parole surgit maintenant avec Internet et les « blogs », ces sortes de journaux intimes créés par des individus pour dire leurs opinions, leurs états d’âme ou leurs coups de cœur. Au moment des événements dans les banlieues, il y en avait trois millions en France. Dès la mort des deux jeunes gens dans le transformateur électrique qui déclencha les émeutes, un blog s’était créé intitulé Bouns 93 du nom de Bouna, celui d’un des deux jeunes et du fameux n° 93 qui est celui du département de la Seine-Saint-Denis, cette banlieue particulièrement « sensible » . Le pluriel « Bouns » renvoyait à la pluralité de tous ceux qui se reconnaissaient dans cette triste histoire. Quatre jours après sa mise en ligne, le site comptait déjà mille sept cents commentaires. L’un d’entre eux disait : « Toutes les banlieues se ressemblent, alors je voudrais que toutes les banlieues se rassemblent ». Le résultat fut l’envoi de mille cinq cents pages de photos des cités de tous les départements français. Il y avait donc bien là l’expression d’un « nous »singulier qui s’exprimait sur un site à l’origine individuel, mais qui dépassait l’individu pour rejoindre un « sujet transindividuel », pour reprendre la démonstration d’ Edmond Cros. C’est une des spécificités nouvelles de ces médiations électroniques qui transforment la culture d’aujourd’hui.

On a voulu montrer avec cet exemple comment se manifeste un sujet culturel. En effet, la notion de « sujet » est particulièrement importante appliquée à ce qu’ une majorité de la population française acceptait alors, selon les sondages, d’appeler avec son ministre, de la « racaille ». Sujet instable, difficilement isolable, et peu autonome, car, comme le décrit Edmond Cros, « il se meut dans un espace complexe, hétérogène, conflictuel ». Mais, il constitue bien un« tout à dominante dynamique ». C’est avec lui et par lui que se construit l’histoire.

Edward Said voulait que, dans les universités, on enseigne « comment, en dépit des différences, tout cela (identités, peuples et cultures) s’est toujours superposé par la traversée des frontières, l’intégration, le souvenir, l’oubli délibéré et bien sûr le conflit…Nous sommes mêlés les uns aux autres », concluait-il. Il faut souhaiter que nous, Français, nous nous sentions mêlés à ces enfants de l’immigration, autrement que par la violence. On commençait en parlant de violence et de sacré. On terminera en citant Mounsi qui écrit :

« Les fils de l’immigration sont inscrits dans le bitume de la ville. Ils sont la sécrétion la plus intime de ses pierres, les enfants de la prophétie ».

C’est là que le texte culturel impose de déchiffrer des tracés enfouis qui prennent sens dans le contexte judéo-chrétien qui est le nôtre et qui, dans l’inconscient de Mounsi, correspond à ses souvenirs de l’orphelinat catholique. Le bitume était déjà, dans la Bible, le conglomérat issu de la Mer morte qui servit à bâtir la tour de Babel. Les « enfants du bitume » renvoient à ces nouvelles Babel que sont les tours de banlieue. Et s’ils sont « la sécrétion la plus intime des pierres », c’est parce que Saint Luc annonçait que « Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham des pierres que voici ». « Car, je vous le dis, annonçait-il prophétiquement, si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront ». Avant que les pierres ne crient, écoutons ces enfants. Les « pères subissaient en silence », c’est le « hurlement des enfants » comme l’écrit Mounsi, que nous devons entendre aujourd’hui.

Bibliographie des rédérences citées :

Edmond Cros, La Sociocritique, L’Harmattan, Paris, 2003

Mounsi, Territoires d’outre-ville, Stock, 1995

Edward W.Said, Culture et impérialisme, Fayard, 2000

juan Goytisolo ou la tradition de la rupture par Annie bussière

Je vous propose de revenir à la métaphore de l’arbre de la littérature, choisie par Juan Goytisolo pour intituler l’un de ses essais1.Considérons donc l’une des branches maîtresses de cet arbre comme étant le genre romanesque où s’inscrit une grande partie de l’œuvre de l’écrivain.Cette branche prend naissance sur le tronc et développe des formes spécifiques qui la distinguent des branches antérieures, postérieures ou contemporaines ; elle reste irriguée par l’espace qui l’a vu naître dans lequel on peut distinguer trois catégories d’éléments : -une matière culturelle composite, multiple, et dans le cas du roman espagnol, tridimensionnelle -des formes pré-romanesques incarnées dans des textes divers( Libro de Buen Amor, La Lozana andaluza, entre autres, jusqu’ au Lazarillo de Tormes -des modèles d’écriture ou de composition reconnus le plus souvent comme porteurs de devenir romanesque : rhétorique, épopée, carnaval C’est cette continuité entre un pré-romanesque, la naissance du roman moderne (ou tout simplement du roman)et l’œuvre gytisolienne que je souhaite interroger en prenant comme hypothèse qu’il s’agit -là d’une continuité de rupture.

En ce qui concerne l’héritage tri-culturel de Al Andalus, Juan Goytisolo s’est exprimé à maintes reprises, notamment dans un article intitulé “El legado andalusí” 2. Il y distingue la culture espagnole des autres cultures européennes et souligne les composantes spécifiques que confère à cette dernière un passé historique marqué tout au long de dix siècles par la présence musulmane et celle de la communauté juive ;ces deux fortes empreintes ont modelé le fonds chrétien à tous les niveaux:langue, coutumes, art et littérature ;d’où le caractère “bâtard”, “métissé”,”bigarré”,“hétéroclite”,pour reprendre les termes de Juan Goytisolo, de ses œuvres de prédilection, que ce soit le Libro de Buen Amor ou La Lozana Andaluza, aux antipodes des goûts de la Renaissance, d’où également les traces tant musulmanes qu’hébraïques,relevées dans la mystique de St. Jean et de Ste Thérèse3 et dans le Quichotte. A propos de cette forme pré-romanesque qu’est le Libro de Buen Amor, Juan Goytisolo a écrit des pages lucides et pertinentes. Dans l’article “Medievismo y modernidad”4, il propose de définir la modernité en termes d’ouverture, d’insoumission aux règles établies, de mélange de style au service d’une esthétique supérieure, ou de réflexion de l’auteur sur l’écriture en général et la sienne propre. A cette aune, écrit-il, le Libro de Buen Amor qui a profondément inspiré Makbara5 est indéniablement moderne:Si al cabo de más de seis siglos, la obra del Arcipreste conserva intacta su ejemplaridad, ello obedece, pienso yo, a su estructura atípica e informe, híbrido de géneros distintos y opuestos, revoltillo genial de dialectos y léxcicos, a su carácter espúreo, mestizo, abigarrado,heteróclito,díscolo a normas y clasificaciones .

Ce commentaire éclairant m’amène à aborder ce qui paraît être l’élément essentiel de la tradition de la rupture à laquelle se rattache l’écrivain, à savoir le métissage culturel (perceptible dans le mélange de langues et dialectes notamment),lecaractère composite des œuvres, le travail sur le signifiant, la création d’un langage érotique associé au signe “corps”, enfin, la réflexion de l’auteur sur sa propre écriture ; autant de traits distinctifs présents dans ces textes médiévaux,dont j’ai signalé qu’ils constituaient l’un des modèles porteurs du roman moderne.La Lozana Andaluza, souvent commentée par Juan Goytisolo6, présente selon lui ces mêmes éléments d’ouverture et de rupture ;par exemple,le caractère agressivement érotique, dans l’esprit de La Celestina - qui tranche sur le fond de chasteté castillane- et l’introduction d’un miroir réfléchissant à l’intérieur du texte ;ce dernier dévoile le processus d’énonciation dans une mise en abyme bien avant la lettre ; pour reprendre les termes de Juan Goytisolo, le texte est marqué par : la virulencia de su crítica social, la viveza y frescura de su lenguaje, sus originalísimas innovaciones técnicas, la introducción velazqueña del propio autor en el ámbito de sus personajes7 . La réflexion critique concernant le modèle carnavalesque apparaît constituée dans Juan sin Tierra où se trouve énoncée une véritable poétique sous forme d’un discours vengeur destiné à démasquer la suffisance de l’autorité et de la hiérarchie en brandissant en guise d’arme le rire corrosif (el escarnio) ; sur la base d’un renversement des valeurs,un nouveau monarque est intrônisé : sa majesté le Sexe.8 Cette veine carnavalesque,omniprésente dans Juan sin tierra9 et déjà, dans une moindre mesure, dans Conde Don Julián10 , court tout au long de l’œuvre romanesque de l’écrivain, notamment dans Makbara où s’inscrit l’hybridation du sublime et du grossier à travers l’histoire d’amour de deux personnages, l’un métèque,l’autre travesti, élevés au rang d’Eloïse et Abelard,puis sous les masques et déguisements revêtus par le personnage-narrateur de cette“autobiographie grotesque” que constitue, aux dires de l’auteur lui-même,Paisajes después de la batalla11 ,ou encore dans La Saga de los Marx12 et Carajicomedia13 , titre emprunté à un cancionero de obras de burlas, qui narre les aventures d’un frère paillard du Moyen Age et de ses réincarnations contemporaines.

Dans la continuité des éléments pré-romanesques, je me propose d’aborder deux œuvres où advient cette nouvelle pratique d’écriture, désignée plus tard sous le nom de roman, et que je situerai entre 1599 et 1605, c’est-à-dire au moment où se développe un véritable dialogue entre deux grands textes : Guzmán de Alfarache et Don Quichotte, qu’il convient de confronter à la problématique”rupture et modernité dans l’œuvre romanesque de Juan Goytisolo” qui nous occupe aujourd’hui. Mais avant de considérer le lien qui unit ces deux grands textes à l’œuvre de Juan Goytisolo, revenons brièvement sur leur spécificité. L’importance accordée à juste titre à Cervantes a malheureusement laissé dans l’ombre Mateo Alemán qui serait en droit de revendiquer le “label” rupture et modernité,si l’on considère qu’au même titre que Cervantes il met en question la Poétique d’Aristote. De la rencontre entre ces deux grands textes surgissent deux courants dont la fécondité marquera le roman européen : le roman picaresque et le modèle cervantin.Ce qui m’intéresse dans cette confluence, c’est une même prise de position chez l’un et chez l’autre des deux auteurs qui les amène à remettre en question des conventions littéraires, au point que l’on pourrait soutenir que le roman naît précisemment de cette subversion.Prenons le cas de Guzmán de Alfarache, autobiographie écrite par un criminel depuis les galères, truffée de considérations morales ;ce texte constitue une subversion capitale du fameux decorum aristotélicien qui veut que les personnages parlent et agissent en fonction de leur état social et qui confine le petit peuple dans des rôles eesentiellement comiques.Ici,c’est le marginal qui prend la parole et fait la leçon à son lecteur.Le humilis se renverse en sublimis, en accord avec la sermo humilis augustinienne, de sorte que la société est vue “depuis l’autre rive” pour reprendre une expression de Juan Goytisolo. Tout aussi capitale est la mise en question d’une autre distinction aristotélicienne qui oppose l’Histoire et la Poésie. Mateo Alemán rejette cette distinction en présentant son “livre” comme une “histoire poétique”. D’un autre côté, Riley,l’un des meilleurs critiques de Cervantes, prétend que le Quichotte ne relève ni de l’Histoire ni de la Poésie mais des deux catégories à la fois.Il convient de ne pas sous-estimer la disparition de cette distinction qui libère l’imagination et soustrait le signifiant à sa fonction ancillaire de représentation de la réalité, double processus qui donne des ailes à la folie créatrice de Cervantes . Si la dimension subversive des deux œuvres est incontestable, pour la première, elle se situe plus au niveau de la remise en question du modèle social, pour la seconde, au niveau de l’œuvre constituée en objet littéraire à part entière et de la problématisation du code de la langue. Les romans de Juan Goytisolo dialoguent de façon plus ou moins explicite avec Mateo Alemán et le Quichotte, sur des points différents. Par exemple, le roman goytisolien comme le roman picaresque sont des romans urbains(on sait combien l’expérience des grandes capitales,Paris,NewYork,a façonné l’écriture romanesque de Juan Goytisolo ;sous l’effet de la babélisation et du relativisme culturel qui y règnent soudain, la vision unilatérale, homogène et compacte des choses se désagrège et perd tout intérêt14). Tous deux donnent la parole à l’anti-héros, au marginal, et sont une critique virulente de la société. Dans l’œuvre de Juan Goytisolo, comme dans celle de Mateo Alemán on relève une forte composante autobiographique et, de la part du personnage narrateur, un discours très marqué par l’autoflagellation que certains qualifieront de masochiste.On se souvient que Mateo Alemán se présente sous les traits d’un individu vil capable de toutes les bassesses ; quant au narrateur de Paisajes después de la batalla, s’il fait référence explicitement au modèle du malamatí ou derviche errant sufí qui se complaît dans des pratiques méprisables et indignes:en plus de susciter la réprobation des siens, il provoque leurs accusations et leur ostracisme.15 il n’en reste pas moins vrai que l’héritage picaresque est perceptible dans cette conduite d’auto-accusation.C’est sans doute Carajicomedia qui témoigne le plus nettement de la continuité sémiotique, thématique et structurelle qui rattache l’œuvre de Juan Goytisolo au roman picaresque. Cette constante établit des filiations de personnages (les réincarnations de Diego Fajardo dans les Vidas de Santos du Manuscrito I) des reprises de typologies, telle que celle des travestis(Diego Fajardo baptisé Francisca la Fajarda, dans la Lozana andaluza, par Sietecoñicos, Sietecoñicos, don Gregorio Guadaña) ou encore celle des mignons et des pages (catéchisés par les moines ou par un cardinal comme le jeune Guzmán de Alfarache) des parallélismes de situations(les départs respectifs du foyer maternels du futur Fray Bujeo et de Lazarillo de Tormes). A ce premier niveau s’ajoutent des éléments narratifs et structurels généralement considérés comme caractéristiques du genre : l’étalage de l’infamie de la naissance, l’autoaccusation et l’autoprofanation. Le trait le plus remarquable est la déconstruction opérée par l’écriture de Juan Goytisolo des textes de la Carajicomedia tirée du Cancionero de obras de burlas, El Corbacho, la Lozana andaluza, Guzmán de Alfarache et Vida de don Gregorio Guadaña dont le processus mériterait d’être plus longuement étudié, d’autant plus qu’il travaille sur le signifiant.16 Tout, pourtant, ne relève pas de la continuité. et de ce point de vue Carajicomedia est doublement emblématique dans sa forme et dans son écriture. Le recours à la figure poétique de la réincarnation sous les traits de divers personnages de fiction induit en effet que soient perçus dans une même vision le même et le différent.Mais cette diffraction qui affecte ces personnages se retrouve dans la confrontation du texte original en appendice(Invitación a la lectura) et du texte retravaillé au sein même du livre.Il faudrait étudier plus longuement le processus mis en œuvre dans le travail de l’écriture : on y constaterait une mise en scène de la différence construite précisément, dans certains cas, par la juxtaposition, pour un même extrait, de passages repris à la lettre et de passages élaborés pour servir, souvent, de liaison interprétative entre les deux citations. Or, le fait que cette citation soit mise en scène attire l’attention sur cette dernière ; il nous est ainsi signifié que dans cette alchimie complexe de l’écriture où viennent se confondre l’ancien et le nouveau, l’originel et l’original, dans ce re-nouveau textuel, c’est bien le nouveau qui est vecteur de sens. Il l’est d’autant plus que dans le cas qui nous intéresse il exprime un point de vue critique, un regard neuf porté sur des objets culturels qui ont traversé le temps. On sera tenté de conclure que dans cette tension qui opère dans toute l’œuvre de Juan Goytisolo entre la tradition et la rupture c’est bien la rupture qui fait sens. Une dernière remarque enfin sur Carajicomedia : ces textes sollicités par l’intertextualité dans la Invitación a la lectura s’inscrivent explicitement dans le cadre de la tradition du Castigat ridendo mores ou de l’argument rhétorique du contraire (ne faites pas la même chose qu’elle, lui ou moi) même si le cazurismo, la truculence et le burlesque ouvrent une 2° ligne de lecture où se dissolvent les catégories morales. Dans l’œuvre goytisolienne, au contraire, le De reprobatione amoris se retourne à tous les niveaux du texte en un Art d’aimer au terme d’une déconstruction libérée de toute contrainte et de toute convention morale ou sociale. Pour en revenir aux deux grands textes fondateurs du roman moderne,si Guzmán de Alfarache et le Quichotte partagent la dimension subversive en ce qui concerne le canon aristotélicien, il n’en est pas moins vrai que le premier, dans son écriture, garde des traces de la rhétorique moyennâgeuse, tandis que le Quichotte renouvelle profondément tous les modèles de son temps pour renouer avec la tradition de la rupture pré-romanesque, à savoir une modernité fondée, je le rappelle, sur le métissage culturel, le caractère composite des œuvres, ce que la critique contemporaine désigne sous le terme de “travail sur le signifiant” associé à la réflexion sur l’écriture et enfin une forte composante érotique. C’est sur cet héritage-là que je voudrais revenir maintenant un peu plus longuement.

Dans le chapitre 47 de la première partie,par l’intermédiaire du curé, Cervantes, après avoir condamné les livres de chevalerie qui se complaisent dans l’invraisemblable, leur reconnaît cependant une qualité : el sujeto que ofrecían, formule ambiguë(l’objet qu’ils avaient) que la suite des propos permet de comprendre.En effet, lorsqu’il en vient ensuite à expliquer ce qu’il aurait souhaité que ces livres soient dans le cadre de cet “objet”, on constate qu’il évoque un foisonnement multiforme et composite qui caractérise l’épopée, dont la vocation est bien, effectivement, d’agglutiner et de submerger des éléments hétérogènes et disparates, à la façon dont une large coulée fluviale peut noyer un paysage. On est en droit d’en déduire qu’à ses yeux le livre de chevalerie est une perversion de la veine épique. …sin duda compondrá una tela de varios y hermosos lazos, tejida, varios, componer, tela, lazos, sont les signifiants clé de cet art poétique cervantin qui travaille un matériau pluriel et accorde une importance extrême à la façon dont il est agencé. De toute évidence, ce fragment du Quichotte dialogue avec celui de La Cuarentena dans lequel le narrateur évoque le processus de la création romanesque:aventura insensata de reunir y ordenar los elementos del texto en un ámbito impreciso e informe, establecer entre ellos una fina telaraña de relaciones, tejer une red de significaciones por encima del espacio y del tiempo 17

Dans la veine des précurseurs-Arcipreste de Hita, Fernando de Rojas, Francisco Delicado, Miguel de Cervantes- Juan Goytisolo conçoit l’œuvre comme un creuset dans lequel l’écrivain précipite le matériau hétéroclite ; l’écriture accomplit alors son travail qui est de donner du sens à ce chaos originel en tissant des liens sans se soucier des catégories aristotéliciennes ni de celles, caduques, de genre, de personnage, d’espace ou de temps, en soumettant l’Histoire à la Poésie. C’est la leçon géniale du Quichotte que Juan Goytisolo. ne cesse de commenter et de mettre en pratique dans son discours romanesque ou critique : la habilidad del relato suplanta la dudosa realidad de los hechos (..) decidirás abandonar para siempre tus hueras pretensiones de historiador(..)conmutando desvío rebelde en poder inventivo (..)18 Les analyses de Juan Goytisolo concernant l’œuvre de Cervantes pourraient être transposées, mot pour mot, à la sienne propre:El Quijote es, simultáneamente, crítica y creación, escritura e interrogación acerca de la creación, texte que se construye sin dejar de ponerse él mismo en tela de juicio. Selon lui, l’épisode de la bibliothèque et le chapitre 6 du Quichotte permettent à Cervantes de introducir la discusión literaria en la vivencia de los personajes y catapultar la teoría en el recinto mismo de la novela 19 Ce procédé que la critique contemporaine a cru découvrir sous le nom de mise en abyme introduit dans l’œuvre de Cervantes- et bien avant, dans celle de Hita et de Delicado notamment- une galerie de miroirs ; c’est ainsi que chez ce dernier, l’auteur dialogue avec ses personnages et que Don Quichotte et Sancho sortent de la fiction de la I° partie pour apparaître dans la 2° partie avec le statut de personnes réelles.20 A la fin de Conde don Julián, la liste des auteurs auxquels Juan Goytisolo adresse ses remerciements pour leur gracieuse participation témoigne de ce que , à l’instar de son illustre prédécesseur, l’écrivain met à sac la Grande Bibliothèque Universelle. On constatera que,faisant feu de tout bois et maniant la parodie,la moquerie et le sarcasme, il jette pêle-mêle dans le creuset de l’œuvre en ébullition ses auteurs de prédilection et ceux qu’il gratifie d’une satire féroce.21Ce jeu à la fois destructeur et créateur avec les différents codes littéraires de son temps est le fruit de la tradition de la rupture et l’ effet d’un signifiant libéré. Pour reprendre les termes de Juan Goytisolo parlant du roman tel qu’il le conçoit : su trabazón con el conjunto de las obras publicadas anteriormente es siempre más fuerte y decisiva que la que le une a la realidad22 . Or,c’est en dialoguant avec les textes antérieurs que le roman rencontre et incorpore sans distinction les genres littéraires les plus variés. A la façon du Quichotte qui joue avec l’épopée, la poésie, la comédie,le roman de chevalerie, la pastorale, le romancero burlesque, Juan Goytisolo efface les frontières entre critique,narration, théâtre et poésie. Dans ses analyses très éclairantes, Luce López Baralt a montré combien l’écrivain était imprégné de poésie mystique tant musulmane que chrétienne et se livrait à de subtiles déconstructions à partir du matériau relevant de la tradition de la rupture23 . L’attention accordée au rythme, à la prosodie, à la métaphore et de façon général au signifiant, justifie amplement le prix Octavio Paz qui lui fut décerné en 2003. A ce matériau pluriel s’ajoutent les multiples registres discursifs, langues et dialectes qui alimentent la tradition de la rupture pré-romanesque,celle de Cervantes et, de nos jours celle de Juan Goytisolo, à la façon d’un combustible.N’oublions pas que la “babélisation” de l’écriture de ce dernier apparaît dans Señas de identidad,s’affirme dans Conde don Julián, et plus encore dans Juan sin Tierra, lorsqu’à la dernière page le narrateur déclare qu’il est passé de l’autre côté, sur l’autre rive, et qu’il n’écrira plus désormais qu’en arabe. Elle ne cesse par la suite de fonctionner dé- construisant et reconstruisant la langue castillane. Je voudrais maintenant donner quelques exemples de l’œuvre romanesque de l’écrivain qui témoignent de cette grande liberté créatrice redevable à la tradition de la rupture. Ce ne sera bien sûr qu’un aperçu très schématique étant donné la complexité des structures textuelles développées par son écriture. Dans un fragment de Juan sin Tierra,24 le narrateur se livre à un vibrant éloge des pronoms personnels, en tant que forme linguistique a -personnelle qui permet les jeux les plus variés concernant les identités des personnages et les changements de locuteurs ; cependant,il ne faut pas s’y tromper, si Emile Benveniste est directement mis à contribution dans cette séquence qui introduit la réflexion critique dans la fiction en faisant appel aux Problèmes de linguistique générale, cependant, la leçon des précurseurs, ceux qui ont libéré le signifiant avant la lettre, traversant les siècles depuis le Moyen-Âge jusqu’au XX° s. se fait entendre sans conteste ; l’ apostrophe adressée par le narrateur à cet instrument de l’énonciation témoigne de sa connaissance concernant l’effervescence théorique de son époque, mais les écrits de critique littéraire de l’écrivain sont là pour remettre les choses à leur juste place et rendre aux maîtres du passé le mérite qui leur revient ; on pense notamment aux multiples et imprévisibles changements de locuteurs dans le Libro de Buen Amor et dans le Cántico espiritual de St. Jean de la Croix ;cette liberté créatrice a souvent passé, on le sait, pour des incongruités aux yeux de la tradition orthodoxe : quién se expresa en yo/tú : Ebeh, Foucauld, Anselme Turmeda, Cavafis, Lawrence d’Arabie ?:mudan las sombras errantes en vuestra imprescindible forma huera, y hábilmente podrás jugar con los signos sin que el lector ingenuo lo advierta : sumergiéndolo en un mundo flyente, sometido a un proceso continuo de destrucción C’est un procédé du réalisme grotesque propre à la littérature carnavalisée qui est à l’œuvre dans la constitution d’une figure hybride et monstrueuse. Deux personnages qui présentent les caractéristiques de Carnal et Carême se superposent et se confondent ; une chanteuse Antillaise dont le portrait figure sur la pochette de disque placée sur la table de travail du narrateur et le Révérend Père de Foucauld dont la vie de missionnaire en Afrique est évoquée dans les fragments intitulés El FALO DE GHARDAÏA ? et TRAS LAS HUELLAS DEL PERE DE FOUCAULD. Le jeu de passe- passe qui consiste à substituer un locuteur par un autre, à l’insu du lecteur, est opéré par la répétition d’un micro- texte comportant une petite variation, par le jeu sur le pronom personnel LA et enfin par une rupture de la continuité narrative qui place à distance les deux énoncés concernant, l’un la chanteuse, l’autre le missionnaire. Dans les premières pages du roman,25 l’évocation de la chanteuse pulpeuse et sensuelle se termine par ces mots : adelantando el busto inmenso, cetáceo, con ansiedades y temblores de jalea de flan(…) en trance de reclamar la sabrosa fruta por la que el padre común fue expulsado del paraíso : la eterna manzana(…) : abriendo vorazmente los labios enormes : secretando saliva como el perro de Pavlov : reclamándola entera A une centaine de pages de distance26 , l’extrait du journal du Père de Foucauld s’ouvre sur une variation à partir de reclamándola entera : entera : que me la den entera ! : de Maison Carrée à Tumbuktú, de Beni Abbés a Tuggurt, montañas lunares del Hoggar, planicies desnudas de Tademait, oasis miríficos de el Golea ! Le lecteur désorienté entend l’écho lointain de la voix de l’antillaise réclamant la pomme, le fruit défendu,il ne perçoit pas d’emblée qu’il y a eu changement de locuteur et substitution d’un référent par un autre grâce au pronom personnel LA qui renvoie désormais simultanément à la pomme et au territoire africain. C’est le Père de Foucauld et son désir refoulé pour le corps des africains qui font les frais de l’opération de démystification. En effet, cette ruse textuelle montre que, sous couvert de sacrifice à la cause des Africains exploités, c’est un phallus et/ ou un territoire que réclame le missionnaire et que le sexe est à l’origine de tout désir de pouvoir. Le jeu de mots entre faro et falo dans l’intitulé du fragment vient confirmer cette interprétation. L’écriture carnavalisée de Juan Goytisolo, comme on peut le constater, travaille essentiellement sur le matériau langagier ; on la voit opérer également dans le renversement grotesque du sacré en profane, du spirituel en sexuel, dans l’éclat de rire qu’il provoque chez le lecteur, et encore dans le jeu de la paire oppositionnelle masquer/démasquer. En effet, si le texte carnavalisé masque les identités des personnages, c’est pour mieux les démasquer, pour mieux dénoncer les discours hypocrites et leurs entreprises de sublimation en dévoilant leurs motivations sexuelles.

Je voudrais évoquer pour terminer un texte de Las virtudes del pájaro solitario27 qui donnera toute la mesure de la dette que Juan Goytisolo a contracté en ce qui concerne la tradition de la rupture, et montrera aussi l’apport spécifique et absolument irréductible qui a été le sien vis-à-vis de cette dernière. Trois pratiques sociales et discursives se déconstruisent simultanément les unes dans les autres : -une pratique inquisitoriale, soit le défilé dans les rues de la ville d’une théorie de victimes transportées sur des charrettes depuis la prison jusqu’au bûcher - un défilé de Carnaval parcourant la ville en exhibant ses masques et déguisements - la sortie de l’Aimée qui, dans le Cantique spirituel de St Jean de la Croix sale disfrazada tout comme l’Aimée du Cantique des Cantiques.Symboliquement, c’est l’âme s’évadant du corps, ou l’oiseau solitaire de la mystique sufí se libérant de sa prison pour se consumer dans le feu mystique.L’Aimée est suivie et accompagnée d’un cortège d’adeptes imitant son aspect ornithologique. Il est remarquable que le texte construit ce triple feuilleté métaphorique grâce à trois réseaux de signifiants spécifiques désignant -les pratiques sociales de l’Inquisition:relajadas al brazo secular, retractatio de vehementis -les pratiques carnavalesques : máscara, disfrazadas -les pratiques discursives des mystiques musulmane des sufis et chrétienne de St. Jean de la Croix : alma sufí, alhama, sama, lenguaje de los pájaros, zozobras, noche oscura On notera au passage le recours à trois langues différentes : le latin, l’arabe et l’espagnol qui témoigne d’un espace pluriculturel investi dans le texte. Sur ces trois pratiques sociales et discursives viennent s’en greffer d’autres,chacune convoquée par un simple signifiant qui contamine par ses connexions métonymiques le champ sémiotique voisin. Autant dire que dans ce système rhizomique proliférant l’allusion est fondée sur un signe de reconnaissance minimal ;ainsi,le signifiant la marquesa antillana que le lecteur a pu identifier, dans un fragment précédent, comme étant le nom codé de Fidel Castro et ce grâce à un réseau de signes relativement explicite,réalise la jonction entre deux pratiques répressives sans tenir compte des catégories spatiales et temporelles : l’auto da fe mis en scène par l’Inquisition et la répression des homosexuels à Cuba mise en œuvre par Fidel ; et comme dans un diaporama, cette dernière vision est imperceptiblement et successivement remplacée par d’autres qui s’imposent à leur tour sans solution de continuité. Le signifiant estadio par exemple, dans un contexte déjà saturé par les signes de la répression, convoque immédiatement les pratiques des dictatures militaires d’Amérique latine des années 1980, tandis que le signifiant Vel d’Hiv éveille dans la mémoire du lecteur le souvenir des rafles de juifs à Paris, pendant l’occupation allemande ; le signifiant Vel d’Hiv, à son tour, libère l’anagramme VIH qui convoque le champ sémiotique du sida tout en réalisant la mise en abyme du fonctionnement textuel et de son terrible pouvoir de contamination.

Le défilé subit alors une nouvelle métamorphose et se transforme en une file de malades atteints du sida et soumis à des contrôles sanitaires draconiens destinés à les exclure de la communauté des gens bien portants. On le voit, les bifurcations de ce labyrinthe textuel sont infinies, rien n’arrête son développement organique. On observe que la métaphore de l’oiseau se déploie sur tout le texte de las Virtudes ; elle figure cet espace incertain ámbito informe évoqué dans La Cuarentena pour signifier la matrice mophogénétique du texte, ou encore le filet troué lleno de agujeros : el aire se cuela por todas partes28 dont parle Makbara ,qui prend dans ses mailles une pluralité d’éléments hétérogènes, tout en laissant circuler le sens qui ne se fixe jamais. Dans le fragment qui nous occupe aujourd’hui c’est la figure poétique qui présente le plus grand pouvoir agglutinant puisqu’elle réunit entre autres : -les sorcières sacrifiées sur les bûchers de l’Inquisition,aspergées de poix au préalable et recouvertes de plume - les masques et déguisements ornithologiques de carnaval - l’oiseau solitaire qui représente l’âme libérée du corps dans la mystique sufí et celle de St Jean de la Croix - les oiseaux aux couleurs exotiques figurant les homosexuels et les “folles” reprimés par le Comandante. - les malades du sida transportés dans des bulles stériles qui ressemblent à des cages d’oiseau. - et encore les dames de la bonne société franquiste emplumées jusqu’au bout des doigts, qui ont peuplé l’enfance du narrateur:damas con sombreros tutelares umbeliformes o acampanados, penachos con plumas de avestruz(…) flabelos inmensos que cierran y extienden al abanicarse con la destreza ostentosa y rauda esquivez de ofendidos pavos reales. Les éventails s’ouvrent et se ferment mimant une fois de plus le fonctionnement du texte qui se déploie et se reploie sur des visions unes et multiples. Au commencement était l’oiseau ; dans Las Virtudes del pájaro solitario, sous la forme de l’oiseau mystique et de l’étrange échassière, de la jaquette jusqu’à la dernière page et, comme nous avons pu le constater au fil de la narration,sous les aspects les plus variés,mais aussi, déjà, dans Conde don Julián-on pense aux visions ornithologiques produites par le hachich sur le narrateur- on se souvient dans Makbara de l’épouvantail qui sème l’horreur dans les rues de Paris, des oiseaux s’exhibant sur la scène de l’Opéra dans Paisajes después de la batalla ou du titre de l’essai Pájaro que ensucia su propio nido29 ou encore de Carajicomedia, attribuée à fray Bujeo Montesinos y otros pájaros de vario plumaje y pluma. On peut dire que la figure poétique de l’oiseau se donne à voir comme une matrice d’engendrement de l’écriture, au même titre que la Place Xmáa el Fná,par ailleurs qualifiée par José Angel Valente de “unificado pájaro del aire, plaza”.30 Son fonctionnement donne lieu à des lectures multiples, confère au texte gotisolien un pouvoir de déchiffrement de la réalité et une puissance visionnaire exceptionnels.31 Avant de terminer, je voudrais insister sur l’apport personnel de Juan Goytisolo à l’Arbre de la littérature et revenir sur un commentaire de ce dernier concernant le Quichotte. Il fait remarquer que dans le prologue, Cervantes nous présente son roman comme un objet littéraire nouveau et original qui d’une part actualise toutes les possibilités latentes dans le discours romanesque et d’autre part propose une combinaison unique, irréductible à tout modèle antérieur.32 Cette “combinaison unique, irréductible à toute œuvre antérieure” c’est aussi, bien sûr, l’œuvre romanesque de Juan Goytisolo.

Il faudrait maintenant tenter de dire dans quelle mesure et comment ces phénomènes sémiotiques qui jalonnent et construisent ces lignes de fracture et de continuité trnscrivent les différentes strates de cet espace complexe, hétérogène et parcouru de contradictions qu’est le sujet sulturel tel qu’il est défini par Edmond Cros33 . Ceci nous amènerait d’une part à convoquer les différents contextes socioidéologiques et socioculturels traversés par le sujet, et d’autre part à examiner comment les traces discursives qui les traversent s’articulent sous la forme d’un système cohérent avec le sujet de l’inconscient.

Annie Bussière

L’Avènement du roman européen en Espagne avec Mateo Alemán et Cervantès

L’avènement du roman moderne européen en Espagne avec Mateo Alemán et Cervantès

Quelques remarques sur le titre de cet article me semblent nécessaires. Il faut en effet préciser, d’abord, que la notion de roman est une construction discursive historique qui a évolué au cours des siècles en fonction, d’une part, des conditions socio-culturelles et, d’autre part, d’une poétique non- écrite qui a commencé à se mettre en place au moment où un texte déterminé a choisi d’en prendre un autre comme modèle, d’une façon plus ou moins avouée et explicite. Le roman existe avant même que le terme ne soit choisi pour le signifier et c’est une certaine pratique d’écriture, à définir, qui le fait advenir. On ne peut aborder sa spécificité et son statut en tant que genre que dans le contexte d’une continuité historique, tant il est vrai, comme l’écrit Kundera, que “C’est seulement dans le contexte de l’évolution historique d’un art que la valeur esthétique est perceptible.” ( Kundera, 2005 ) Encore faudrait-il ajouter qu’il s’agit d’une continuité remise périodiquement en question par une suite de ruptures réelles ou supposées, revendiquées ou non comme telles, qui construisent progressivement un objet ou des objets nouveaux. Les œuvres de Rabelais et de Cervantès, déconstruisent, sur des modes bouffons très sensiblement différents, les livres de chevalerie . Sans doute ce discours destructeur correspond-il à un acte fondateur mais ce n’est pas sur ce seul point que Don Quichotte ouvre une fracture avec ce qui précède et ce dernier point mérite qu’on s’y arrête.

Le prologue de Cervantes est tout à fait explicite : l’auteur y revendique une totale liberté d’écrire sans se soucier de ce qui se fait d’ordinaire (“No quiero irme con la corriente del uso”/ “Je ne veux pas me laisser emporter par l’usage”) ni de ce qu’en pensera son lecteur (“puedes decir de la historia todo aquello que te pareciere, sin temor de que te calumnien por el mal, ni te premien por el bien que dijeres della.”/ “tu peux dire tout ce que tu veux de l’histoire sans avoir peur qu’on te calomnie ou qu’on te récompense pour le mal ou le bien que tu en diras.”) Il dégage l’écriture de sa soumission au champ du religieux ( “ni tiene para qué predicar a ninguno , mezclando lo humano con lo divino, que es un género de mezcla de quien no se ha de vestir ningún critiano entendimiento.”/et tu n’as pas à prêcher à qui que ce soit en mêlant le terrestre et le divin, espèce de mélange dont aucun entendement chrétien ne saurait s’accoutrer) et, surtout, de la gangue de l’érudition. Á cela s’ajoute une étonnante parodie des épigrammes traditionnels, mis ici dans la bouche de personnages qui sortent tout droit de la littérature chevaleresque (Urganda la desconocida, Amadis de Gaula, don Belianis de Grecia, La Señora Oriana, Gandulín el escudero de Amadis, Orlando furioso, el Caballero del Febo…), série qui se termine sur un dialogue entre Babieca y Rocinante, soit autant d’êtres de fiction qui s’expriment sur un mode bouffon, en lieu et place de personnalités littéraires de premier ou de second plan qui, d’ordinaire, couvrent d’éloges l’auteur, en termes choisis. Nouveau pied-de-nez à l’Institution, qui, contrairement à ce que laisse entendre Clemencín ne vise sans doute pas le seul Lope de Vega !

La force avec laquelle Cervantès revendique sa liberté créatrice s’accompagne d’une dénonciation de tout ce qui relève de la pédanterie et de l’artifice et qui encombre la littérature de son temps. “ Mon seul désir serait de t’offrir cette histoire dépouillée et nue, sans l’ornement du prologue ni le catalogue innombrable des habituels sonnets, épigrammes et éloges qu’on met d’ordinaire au début des livres.” Le vocabulaire employé tout au long du prologue pour parler de son livre relève du champ lexical du dépouillement avec, entre autres détails, toute une série de privatifs “ (historia) monda y desnuda,…leyenda seca como un esparto, ajena de invención sin acotaciones en las márgenes y sin anotaciones en el fin del libro […] vuestro libro no tiene necesidad de…vuestra escritura no mira a más de..”/ “(histoire) dépouillée et nue, dégagée de toute invention, sans commentaire dans les marges, et sans note à la fin de l’ouvrage […] votre livre n’a pas besoin de… votre écriture ne vise qu’à…”) Il rejette l’usage des citations d’auteurs que font constamment ses contemporains pour donner de l’autorité à leurs écrits. L’ami qui le visite et le conseille oppose constamment “les autres livres” au sien (vuestro libro… vuestra escritura… vuestra oración…vuestra intención….vuestros conceptos….vuestra historia...” )

Au total, une série de points de repère qui décrivent une personnalité littéraire consciente de ce qu’elle veut et de ce qu’elle fait, en marge des normes, et une prise de position radicalement nouvelle, réaffirmée dès l’amorce du texte : “En un lugar de la Mancha de cuyo nombre no quiero acordarme/Dans un village de La Mancha dont je ne veux pas me remémorer le nom”, que Michel Moner rapproche à juste titre de “No quiero irme con la corriente del uso/Je ne veux pas me laisser emporter par l’usage.”

“De fait, écrit Moner à propos du début de l’incipit, il s’agit d’une formule passe-partout, autant dire l’incipit par excellence. On sait ce qu’il advient de ce carcan sous la plume de Cervantès : il vole en éclats. La charge est placée dans le noyau même de la formule inaugurale où elle tient en deux mots : no quiero. L’incipit traditionnel prévoit en effet la défaillance - réelle ou affectée- de la mémoire : En un lugar de cuyo nombre no me acuerdo,etc. Telle est al forme canonique, telle qu’elle figure, d’ailleurs, au détour d’un chapitre du Persiles (III, 10 ; p.343). Mais l’auteur du Don Quichotte, lui, ne veut se souvenir de rien, pour la bonne et simple raison que ce n’est pas sa mémoire qui est en jeu mais son imagination créatrice. D’où la variante explosive : no quiero acordarme. mais n’est-ce pas cette même réfutation volontariste qui s’exprime dès le prologue ?” (Moner, 1989, p.58, souligné dans le texte)

Cette prise de position, qui offre déjà une base riche de suggestions pour une poétique non-écrite à venir, demande à être replacée dans le cadre de la continuité historique que j’évoquais plus haut et, plus précisément, dans celui du dialogue qu’échangent Mateo Alemán et Cervantès par l’intermédiaire de leurs ouvrages respectifs. Le questionnement qu’ouvre cette confrontation permet de comprendre pourquoi nous nous trouvons face à l’avènement de quelque chose de nouveau, non seulement avec Cervantès mais également avec Mateo Alemán, contrairement à ce que nous pourrions penser à première vue.

Je propose, pour tenter de mieux comprendre ce qui se passe, que nous examinions la façon dont la Vida de Guzmán de Alfarache a été reçue et sous quelle forme son texte a circulé dans toute l’Europe du XVIIè siècle, à la suite de la traduction italienne sur laquelle ont été apparemment plus ou moins copiées les traductions anglaise, allemande et latine. Cette traduction, qui est l’œuvre de Barezzo Barezzi, éditée en 1606 à Venise, a été bien accueillie par le public contemporain puisque, en un peu plus de vingt ans, se succèdent six éditions (Cros, 1967, pp. 103 et sq). Or le traducteur ré-organise le texte à se façon ; c’est ainsi que le frontispice détaille le contenu de l’ouvrage :

« La Vie du Pícaro Guzmán de Alfarache […] où en abondance et savamment déduits et ordonnés nous sont proposés : de nobles considérations, des événements merveilleux, des conseils d’Économie et de Politique, de graves sentences, des discours plaisants, des proverbes connus et des documents moraux, des dits singuliers »

Le texte est précédé de deux tables : la première est une table de chapitres, la seconde une table “des choses les plus mémorables”. Des annotations sont imprimées en marge du texte ; elles permettent d’utiliser la table des matières ainsi élaborée. Barezzi allonge les épigraphes originels en mettant en relief les réflexions du narrateur, ce qui contribue à reléguer au second plan le simple enchaînement des faits, de leurs causes à leurs conséquences c’est-à-dire la narration proprement dite . Il modifie, en outre, le découpage de certains chapitres qui correspondent aux nouvelles intercalées d’Ozmín et Daraja (re-organisée en 5 chapitres au lieu d’un seul dans l’original) et de Dorotea et Bonifacio, à l’Arancel de necedades et à l’apologue oriental du chapitre VIII du Livre III de la Deuxième Partie. Il lit le texte en couvrant les marges de commentaires qui mettent en relief l’utilisation des circonstances obligatoires ou “lieux intrinsèques” de la rhétorique, les comparaisons ou simili (à propos des couards fanfarons, de l’appétit sensuel, de la nature humaine etc.), les causes et les effets ( de la colère, de la crainte, de la douleur, de l’amour etc.) ou encore les réussites du narrateur dans l’application des règles de l’art de l’éloquence ( Belle sentence, Dit remarquable, L’honneur et une belle comparaison à ce propos...)

La traduction anglaise de James Mabbe, éditée à Londres en 1622-1623 et rééditée 2 fois en sept ans, reprend ces annotations marginales mais souligne en outre tous les lieux communs en consignant, toujours dans la marge, les maximes et les sentences latines dont ils procèdent. Mieux encore ! Il fait plus d’une fois appel à la complicité de ses lecteurs en leur laissant le soin de compléter les expressions latines qu’il leur propose ( Magis carendo quam fruendo etc. - Video meliora etc.- Quo semel imbuta recens etc.)., Le traducteur en latin, Gaspar Ens (1623), prolonge et accentue ce processus en le mettant en œuvre, non plus seulement dans les marges mais au cœur même du texte : c’est ainsi qu’à propos de la naissance confuse de Guzmán et de ses deux pères putatifs il cite un passage de l’Odyssée ; il enchaîne de même une série des proverbes lorsque le protagoniste regrette d’avoir eu honte à l’idée de rebrousser chemin au troisième jour de sa fuite ou lorsqu’il est victime d’une bourle à Tolède.

La traduction anglaise est, elle-même, précédée d’un Index qui comprend plusieurs parties :

  • une table des matières ordonnée par chapitres,
  • un catalogue des proverbes utilisés,
  • une table alphabétique des principaux sujets abordés,
  • un catalogue de toutes les “histoires” (“a catalogue of all the tales” Enfin , en marge de certains passages qui ont été ajoutés par l’italien, il indique “This is a digression

Sans doute, lorsu’il est contemplé depuis le début du XXIè siècle, ce processus représente-t-il, avant la lettre, un très bel exemple d’interactivité et d’incorporation du métadiscours critique au sein de la production textuelle, à une différence près, c’est que cette incorporation n’est pas le fait de l’auteur mais de ses premiers lecteurs, ce qui d’ailleurs n’en minore cependant pas l’intérêt. La dimension sociale de l’activité littéraire est parfaitement transcrite ici dans la façon dont sont définis les contours d’un public homogène de lecteurs et de transmetteurs qui partagent les mêmes connaissances, les mêmes références et les mêmes valeurs. Ce qui m’intéresse cependant c’est l’horizon d’attente de ce même public qui coïncide apparemment avec tout ce que rejette Cervantès dans son prologue, ce qui donne un extraordinaire relief à la prise de position de ce dernier.

Si en effet à ces trois traductions on ajoute la traduction en italien du Lazarillo de Tormes faite par le même Barezzi en 1622 ou encore La Pícara Justina dont les marges sont couvertes d’annotations telles que Définition du vulgaire, Capte l’attention des lecteurs, Étymologie du nom de Perlicaro, Peinture des affectus les plus intenses etc., nous avons un corpus qui me permet de généraliser mes remarques. Or, qu’observe-t-on ?

Ces trois traducteurs ( Barezzo Barezzi, James Mabbe, Gaspar Ens), qui constituent un premier public étroitement lié à l’Institution, “dé-tricotent”, dé-tissent en quelque sorte le texte, le décomposent comme on démonte une mécanique complexe avant d’en classer soigneusement toutes les pièces par catégories, suivant les critères que proposent l’art de l’éloquence, c’est-à-dire les traités de rhétorique, et l’enseignement des “humanités” délivré par les “lecteurs”. Le Livre du Pícaro s’est ainsi métamorphosé, avec eux, en une véritable miscellanée, à la mode du temps. Ce qui doit nous intéresser c’est précisément ce qui sépare ces deux états du texte : l’original et le produit de ce démontage, car cet écart entre l’un et l’autre de ces deux états nous donne une image de ce qui s’est perdu dans l’opération. Sans doute peut- on observer, chez l’un ou chez l’autre des traducteurs, des ajouts ou, tout au contraire, des omissions, des traductions erronées ou approximatives, mais ce n’est pas ce type d’écarts qui fait la véritable différence. En réalité ce qui s’est dissous c’est le cadre formel, architectural qui, chez Mateo Alemán, donnait un sens à toute cette masse composite de faits hétérogènes, cette moisson de sentences, de sermons, de proverbes, de miracles, toute cette sédimentation culturelle répertoriée, rabâchée, redistribuée, reconnue pour être ou avoir été, précisément, partagée par le “discret” lecteur, tout ce matériau folklorique, ces typologies diverses, ces facéties, ces récits secondaires, inattendus, qui font diversion, ouvrent de nouvelles fenêtres et convoquent, entre autres choses, un corpus de nouvelles italiennes. Pris séparément et sagement classé dans la catégorie qui lui correspond, chacun de ces divers éléments signifie en soi, mais, lorsqu’il vient se perdre dans le creuset de l’écriture dont le déroulement construit une totalité habitée par de nouveaux sens, il oublie la sémantique, au sein de laquelle ses origines le retenaient prisonnier et figé dans son inaltérabilité. Emporté dans la dynamique de ce qui advient, de ce grand fleuve qui déborde de ses rives en submergeant tout ce qu’il rencontre, il participe à la mise en forme d’un sens qui est sans doute programmé par l’élément majeur du génotexte qu’est la dialectique de la Justice et de la Miséricorde (Cros, 1967) mais qui est également orienté par le sous-titre qui est donné au Livre du gueux, à savoir “atalaya de la vida humana” [Vida y hechos de Guzmán de Alfarache, atalaya de la vida humana], qualificatif qui ouvre une double piste, suivant qu’on l’attribue au Livre ou au narrateur. Je propose de prendre en considération, pour l’instant, cette orientation qui nous conduit à interroger les contraintes attachées au genre romanesque, tandis que poser le problème du génotexte nous amènerait à aborder la façon dont se structure le processus de production de sens spécifique du Guzmán de Alfarache.

La atalaya, c’est, en effet, la tour de guet ou l’éminence du haut de laquelle on découvre l’étendue du champ qui se développe à ses pieds mais ça peut être aussi le phare qui, dans la nuit, guide les navires vers le port. Au masculin (el atalaya), c’est la sentinelle qui a pour mission de scruter l’horizon pour prévenir des dangers qui menacent la collectivité (Sur atalaya, voir Cavillac, 1983, pp.296-307). Dans le cas de La Vie de Guzmán de Alfarache, l’incidence n’est pas précisée et elle est en conséquence double : elle implique, à la fois, la vie racontée, c’est-à-dire le Livre (Vida-atalaya) et le narrateur (Guzmán-atalaya). On retiendra une seconde corrélation : vie de Guzmán-vie humaine, qui nous fait passer du singulier au général, en d’autres termes : du particulier au général, de l’histoire à la poésie, et qui justifie le néologisme forgé par Mateo Alemán lorsqu’il parle d’histoire poétique (Voir infra). L’ouvrage de Mateo Alemán propose ainsi à son lecteur un double contrat de lecture, à savoir l’exploration d’un vaste champ social susceptible de nous guider, dans les ténèbres de l’existence terrestre, vers le havre de notre salut mais également, sur un autre plan, un questionnement de la nature de l’homme [Poésie] à partir d’une expérience individuelle [Histoire]. Par un effet de retour, apparaît pleinement alors la fonction que jouent, dans la construction de cette architecture, tous les lieux communs et autres digressions, où se condensent les archives de la sagesse populaire et des connaissances multiples transmises par les “humanités”. Mais ne retenir que ce matériau comme le font les trois traducteurs, en oubliant l’objet construit au service duquel il reste soumis, dissout ce qui institue le livre comme roman, à savoir le rapport qu’établit l’écriture entre, d’une part, l’expérience de Guzmán en tant que sujet et, d’autre part, la nature humaine en tant qu’objet et en tant que destin. Leurs traductions respectives détruisent, on le voit, le rapport que le texte alémanien établit entre l’histoire et la poésie. Dit d’une autre façon, et pour faire vite, le travail de décomposition opéré par Barezzo Barezzi et ceux qui le suivent aboutit à faire disparaître l’histoire poétique qui est la notion autour de laquelle se construit l’art romanesque qui vient d’advenir dans Guzmán de Alfarache.

Curieux “destin” que celui qui attendait Guzmán de Alfarache ! Après cette mutilation subie au début de sa mise en circulation à travers l’Europe, le matériau culturel, et plus largement discursif, que ses premiers traducteurs avaient privilégié et mis en relief aux dépens de son architecture devait faire l’objet, à son tour, d’un étonnant rejet. Le Sage publie, en 1777, une Histoire de Guzmán de Alfarache, nouvellement traduite et purgée de ses moralités superflues” dont Granges de la Surgères faisait grand cas : “D’un conte mal connu, écrit-il, il fit un conte nouveau, agréable […] il accomoda véritablement ce livre à la française…” Son prédécesseur, Brémond, dont la traduction fut éditée 18 fois de 1685 à 1740, avait déjà largement taillé dans le texte en précisant : “Ce n’est pas une petite affaire que d’un habit à l’Espagnole en faire un à la Française et surtout d’un habit vieux.” En Espagne même, au début du XIXe siècle, Fernández de Moratín avait préparé l’édition d’un Guzmán de Alfarache corregido . Buenaventura Carlos Arribau, qui édite le texte dans la collection de la BAE, prend une position similaire dans son “Discours préliminaire sur le roman primitif espagnol” qui précède la présentation des “Romanciers antérieurs à Cervantès”. Il estime en effet que :

“Élagué de pareils appendices le Guzmán de Alfarache serait un roman divertissant, plein d’esprit et d’intérêt. Nous savons que Moratín a lui-même songé à s’atteler à cette tâche : Le Sage l’avait fait avant lui mais, en ce qui nous concerne, nous ne nous y sommes pas aventuré…”

mais il indique par un signe typographique “les paragraphes où la narration est coupée par des réflexions que l’on peut sauter sans nuire à l’intégrité du roman”. ( Sur tous ce points, voir : Cros, 1967, pp. 29-53)

Dans cette aventure, les illustrations de Boutats ( et de ses collaborateurs) qui enrichissent la belle édition d’Anvers de 1681 semblent avoir joué un rôle non négligeable.

L’histoire de ces vicissitudes éditoriales est instructive. Elle illustre ce que je disais de la nécessité de placer nos observations sur l’avènement du roman dans le cadre de la continuité historique du genre. Mais, précisément, dans ce cadre, quand on prend une vue synoptique de l’original de Mateo Alemán et des deux types contradictoires de mutilations qui sévissent à deux siècles de distance, de Barezzi à Arribau, on prend une conscience plus aiguë de l’évolution des modèles narratifs mais également et surtout, de la place qu’occupe Alemán dans l’histoire du roman moderne.

« Car la narration telle qu’elle existe depuis la nuit des temps, est devenue roman au moment où l’auteur ne s’est plus contenté d’une simple “story” mais a ouvert des fenêtres toutes grandes sur le monde qui s’étendait alentour. Ainsi se sont joints à une “story” d’autres “stories”, des épisodes, des descriptions, des observations, des réflexions et l’auteur s’est trouvé face à une matière très complexe, très hétérogène à laquelle il était obligé, tel un architecte, d’imprimer une forme ; ainsi, pour l’art du roman, dès le début de son existence, la composition (l’architecture) a-t-elle pris une importance primordiale. Cette importance exceptionnelle de la composition est l’un des signes génétiques de l’art du roman ; elle le disting ». (Kundera, 2005, pp.186-187)

Cette dernière remarque me permet de revenir sur la notion de modernité pour en relativiser le contenu, en rappelant les remarques de Juan Goytisolo dans L’Arbre de la littérature :

« Si l’on définit la modernité en termes d’ouverture, d’insoumission aux règles établies, de mélange de styles au service d’une unité esthétique supérieure, ou de réflexion de l’auteur sur sa propre écriture et la configuration du texte, l’examen même limité et superficiel d’une série d’œuvres représentatives d’autres époques fera très vite apparaître qu’il faudrait aussi les inclure sous cette rubrique. Ce qui est formulé et explicite aujourd’hui existait tacitement hier dans des compositions aussi différentes que le Libro de buen amor, le Corbacho ou le Retrato de la Lozana andaluza ». (Goytisolo, 1990 p.10, c’est moi qui souligne)

Il ne s’agit pas ici de situer La Vida de GdA directement dans cette lignée mais cette remarque est applicable aux rapports que l’on peut observer entre Mateo Alemán d’une part et, d’autre part, parmi bien d’ autres romanciers de premier plan, Fielding, Sterne, Dostoievsky… :

« Quand Fielding proclame sa totale liberté envers la forme romanesque, il pense tout d’abord à son refus de laisser réduire le roman à cet enchaînement causal d’actes, de gestes, de paroles que les anglais appellent la story et qui prétend constituer le sens et l’essence d’un roman ; contre ce pouvoir absolutiste de la ‘”story” il revendique notamment le droit d’interrompre la narration “où il voudra et quand il voudra, par l’intervention de ses propres commentaires et réflexions, autrement dit par des digressions.[…] Tandis que Fielding, pour ne pas étouffer dans le long couloir d’un enchaînement causal d’événements, ouvrait partout largement les fenêtres des digressions et des épisodes, Sterne renonce complètement à la “story” ; son roman n’est qu’une seule digression multipliée… » (Kundera, pp. 22-20, souligné dans le texte)

ou encore, dans une certaine mesure, Musil dans L’Homme sans qualité, cette “incomparable encyclopédie existentielle de tout son siècle”. (Kundera, p.92)

Sur cet héritage culturel transhistorique, Cervantès et Mateo Alemán prennent donc des positions apparemment radicalement différentes : le premier dit le rejeter tandis que le second l’incorpore à sa manière. Encore faudrait-il remarquer que ce même matériau n’est pas absent de Don Quichotte mais il y est distribué autrement et surtout - c’est la différence la plus visible - il n’y est pas soumis à une architecture rhétorique. Les deux textes ont cependant deux caractéristiques en commun : 1- ils marquent une rupture formelle par rapport à ce qui précède, qu’il s’agisse des compilations à la mode sur le modèle des miscellanées où se manifeste avec le plus d’éclat l’impérialisme de l’érudition ou de cet impérialisme lui-même. Si un objet nouveau advient dans le champ littéraire au début du XVIIè siècle en Espagne, cet objet se présente, dès ses origines, sous la forme de deux modèles différents qui ont une égale vocation à être considérés, par des effets de retour, comme des fondateurs de l’art romanesque. L’écriture de Mateo Alemán n’est pas plus réductible à celle de Cervantès que ne l’est celle de Rabelais mais ces écritures configurent, à elles trois, un espace de pollinisation sémiotique complexe et multiforme. 2- Ils organisent une matière extrêmement composite en lui imprimant une forme. Or, nous avons vu avec la Vida de Guzmán de Alfarache comment l’importance exceptionnelle de la composition est “l’un des signes génétiques de l’art du roman”. Je désigne ces différents signes génétiques comme des contraintes. La mise en forme architecturale du matériau sémiotique (de quelque nature qu’il soit) est donc la première contrainte. Celle-ci s’articule , dans les deux textes, sur la figure poétique de l’Homo novus.

Par la suite, et dans le droit fil de ces ruptures originelles, l’histoire du genre se construit sur une série d’écarts par rapport à des normes intériorisées dont les contraintes non grammaticalisées sont vécues comme autant d’invitations à leur dépassement. C’est ainsi que certains grands romanciers ont eu conscience qu’ils apportaient quelque chose de nouveau, c’est-à-dire que, tout en la reconnaissant comme telle, ils modifiaient cette Poétique non-écrite sur des points qu’ils ne savaient pas comment définir exactement. Fielding se présente dans Tom Jones “comme le fondateur d’une nouvelle province littéraire. “ Pour ne pas être mis dans le même sac que ceux qu’il méprise, il […] désigne cet art nouveau par une formule alambiquée mais remarquablement exacte : un écrit prosaï-comi- épique (prosai-comi-epic writing)” (Kundera, 2005, p.18). Tolstoï se démarque lui aussi du genre : “La Guerre et la Paix, estime-t-il, n’est ni un roman, encore moins un poème et encore moins une chronique historique. La Guerre et la Paix est ce que l’auteur a voulu et pu exprimer dans la forme où cela s’est exprimé.” (Cité par Boris de Schloezer, 2006, p.20, souligné par moi) De façon significativement similaire, Marcel Proust, en 1913, présentait son livre comme un “important ouvrage, disons un roman car c’est une espèce de roman” (Lettres à R.Blum, p.29, cité par Michel Raimond, 1971, p.148).

Parler de l’avènement du roman implique par conséquent une mise en perspective de ce qui advient par rapport à ce qui était. Il faudrait ici tenter de cerner, en ce qui concerne l’Espagne, ce qui sépare la Vida de Guzmán de Alfarache ou Don Quijote des écrits majeurs du XVIe siècle tels que La Vida de Lazarillo de Tormes (1554), La Lozana andaluza (1528) ou encore cet extraordinaire roman dialogué qu’est La Celestina (1499) pour ne pas remonter jusqu’au Libro de Buen Amor (1330 ?), c’est-à-dire des œuvres qui, déjà, ne sont pas de simples récits mais qui, chacune à sa façon, s’ouvrent sur le monde et abordent le problème de la nature humaine.

Je ne considère donc pas Mateo Alemán et Cervantès comme des fondateurs du roman en tant que genre mais comme des fondateurs du roman moderne, ce qui est quelque peu différent car cela revient à s’arrêter sur un moment historique de la continuité évolutive que je viens d’évoquer. Leurs pratiques respectives d’écriture qui se croisent, se complètent et se contredisent mettent en place une configuration de normes non écrites qui seront proposées, le plus souvent, sur le mode du non-conscient, aux écrivains qui les suivent, normes souvent discutées, renouvelées, transgressées mais toujours intériorisées sous une forme ou sous une autre jusqu’à ce que leur configuration fasse l’objet d’un questionnement plus radical avec Marcel Proust (1913) et James Joyce (1923). Par roman moderne j’entends donc la production romanesque d’une vaste époque qui s’arrête vers la Première Guerre Mondiale, tout en sachant que cette périodisation est critiquable.

Pour la suite de cet article, voir L’avènement du roman moderne en Espagne, à la fin duquel on trouvera la bibliographie commune aux deux études.

La mise en scène de la différance dans Terra Nostra de Carlos Fuentes

Dans le discours qu’il a pronocé, en novembre 2004, à Guadalajara à l’occasion de la remise du prix Juan Rulfo à Juan Goytisolo, Carlos Fuentes parle de “nouveau langage” et de “vieilles cultures” et il évoque “les exigences littéraires de toujours” qui requièrent une “imagination débitrice de la création antérieure” alliée à une “tradition débitrice de la nouvelle imagination créatrice”- Je me propose de commenter cette affirmation en m’en tenant à trois passages de la Troisième partie de Terra Nostra (Otro Mundo) : “ Le Chevalier à la Triste figure”, “Les galériens” et “Dulcinée”, tout en privilégiant le dernier extrait.

On asssite, dans ces trois textes, à la rencontre de Don Quichotte, Don Juan, Dulcinée, La Celestine, l’aveugle et Lazarillo, organisés en trois couples ; les deux premiers de ces couples sont formés par des doubles. Une première approche permet donc de prendre acte de la présence fortement marquée d’une matière que, pour faire vite, je qualifierai de culturelle. Il s’agit de figures poétiques supposées bien connues du lecteur, ce qui établit entre le destinateur et le destinataire une complicité, sans doute variable dans certaines limites, mais, de toutes façons, évidente. Cette complicité met en jeu ce qui est pour moi le sujet culturel. Nous sommes cependant ici loin de ce que j’ai désigné du nom de texte culturel. Celui-ci, je le rappelle,

« n’existe que reproduit dans un objet culturel sous la forme d’une organisation sémiotique sous-jacente qui ne se donne que fragmentairement à voir, dans le texte émergé, par le biais de traces imperceptibles, fugaces, qui relèvent d’une analyse en quelque sorte symptomale. Son fonctionnement est ainsi celui de l’énigme : il est énigme en soi et il pointe dans le texte une nouvelle énigme […] Ceux qu’il interpelle de la sorte doivent savoir, connaître et reconnaître au moindre indice ; plus les indices sont faibles, plus “le plaisir du texte” est grand et plus élevé le degré d’adhésion au collectif, la fusion entre le destinateur et le destinataire au sein d’un même sujet. »

Dans ces trois textes nous sommes en présence d’une pratique signifiante tout à fait différente car il s’agit, dans le corpus que j’isole ici d’un autre mode d’inscription du culturel. Cette reproduction, s’y donne en effet à voir comme telle, elle se met littéralement en scène et c’est cette première caractéristique qui, précisément, fait problème et peut être considérée comme un autre type d’énigme. Elle attire l’attention sur elle-même de diffrérentes façons. Elle reprend, parfois, mot pour mot, à un court passage près ( omis dans Terra nostra), le texte de Cervantés ; tel est le cas dans “Les galériens” : [Le vieux] leva les yeux et vit que sur le même chemin venaient vers eux une douzaine hommes, à pied, enfilés par le cou, comme des grains sur une grande chaîne en fer et tous menottés. Avec eux venaient également deux hommes à cheval ,armés d’arquebuses à rouet, et deux autres à pied, armés de lances et d’épées”, ou , bien que moins fidèlement, dans “ Le Chevalier à la triste figure” : “Ces félons agitaient plus de bras que les cent bras du titan Briarée” ( “Pues aunque mováis más brazos que los del gigante Briareo”, D.Q., P.I,ch.VIII), ou encore, toujours dans “Le Chevalier à la triste figure” : “sans tenir compte de la toujours diligente épée qui avait vaincu les furies de Brandabarbarán de Boliche, le seigneur et maître des trois Arabies lui-même “ (”el otro de los miembros giganteos que está a su derecha mano es el nunca medroso Brandabarbarán de Boliche, señor de las tres Arabias” DQ, P.I, cha. XVIII, p.138 b2 ). Dans d’autres passages, elle joue sur un niveau de style classique, de type cervantin (emploi de haber pour tener par exemple dans “hube a la doncella para mi””) Cette reproduction reprend encore les épisodes les plus connus, les plus diffusés et les plus reconnaissables des différents textes convoqués : la berne de Sancho par les muletiers (DQ, P.I, ch. XVII), les outres de vin perçées par Don Quichotte ( DQ, P. I, ch. XXXV) [“ Le Chevalier.”..], le festin de Don Juan avec “le convive de pierre” [“Dulcinée”], la libération des galériens (D.Q., P.I, ch. XXII) [“Les galériens”]. Elle en évoque d’autres au passage, sans cependant les développer : le gouvernement par Sancho de l’île Barataria (DQ P.II, XLII-XLV), la bataille contre les moulins à vent (DQ, PI, ch.VIII), l’enchantement de Dulcinée (DQ, passim), la descente dans la grotte de Montesinos (D.Q.,PII, ch. XXII-XXIII), le cortège funèbre (“el cuerpo muerto”, D.Q., P.I, ch.XIX), le rétable de Maese Pedro (D.Q., PII, ch.XXVI-XXVII), “l’escadron de brebis” (D.Q., ch. XVIII). Au total une importante série de traces ou de reprises qui témoignent de tout ce que “l’imagination créatrice” doit à la tradition. Ce qui appelle l’attention c’est bien, à un premier niveau, la mise en place d’un espace de complicité où est convoqué le lecteur, un lecteur appelé en quelque sorte à être le témoin de ce qui va se jouer sur cette scène culturelle dûment balisée pour le retenir. Cette mise en œuvre de la relation destinateur/destinataire qui apparaît d’emblée d’ailleurs avec les titres respectifs des trois parties choisies comme corpus, se dédouble, s’ouvre sur une autre relation qui s’imbrique dans la précédente : le lecteur doit d’abord se reconnaître comme lecteur de Don Quichotte pour se préparer à être le lecteur de Terra nostra, reconnaissance qui, à son tour, se diffracte puisqu’elle fait apparaître comme étant à l’origine du texte une lecture spécifique de Cervantes. Dit d’une autre façon ( sans aucun doute discutable) : le lecteur que je suis de Terra nostra découvre le lecteur qu’est censé être Carlos Fuentes de Cervantes. Cette mise en abîme des phénomènes de lecture m’intéresse car elle me permet de souligner ce que disent ces trois passages à propos de la productivité du texte. On l’aura compris : j’envisage cette productivité comme un jeu de signifiants qui produit des effets de sens déconnectés de toute instance susceptible d’organiser une signification supposée préalable et envisagée en termes d’intention, ou de conscience claire. Je fonderai cette prise de position sur un premier constat qui porte sur l’instance d’énonciation. Celle-ci, comme c’est souvent le cas chez Carlos Fuentes et chez d’autres auteurs contemporains ( Je pense, entre autres, précisément, à Juan Goytisolo) se trouve alternativement et indifféremment occupée par un Je, un Toi ou un Il, ce qui la décrit - ce n’est pas un paradoxe - comme un espace d’énonciation vidé de tout contenu, susceptible d’être investie, en conséquence, d’une façon qui varie au gré des réorganisations perçues ou inaperçues de l’énoncé, un énoncé qui ne se stabilise jamais et ne cesse jamais de travailler. Ce permier trait nous renvoie, une fois encore, à la perspective de la lecture qui est, à première lecture, privilégiée par le texte. Revenons alors à l’épisode de la berne. Dans Terra nostra ce n’est pas Sancho qui est ainsi maltraité par les muletiers mais son maître et , quel que soit le degré de familiarité qu’il entretienne avec Cervantes, tout lecteur sait que cet épisode n’a rien à voir, dans le texte original, avec celui des outres de vin, alors que les deux aventures se superposent dans “ Le Chevalier à la triste figure”. Et dans notre bagage culturel, Don Quichotte n’est pas Don Juan, Dulcinée n’a aucun point de contact avec la Celestina. Autrement dit, tout en convoquant notre complicité, le texte insiste sur ce qui le sépare de ce que, cependant, il dit reproduire. Nous assistons à une véritable mise en scène des écarts. Le texte de Cervantés est soumis à un constant travail de remodelage, de fragmentation, de redistribution mais un travail qui s’exhibe à son tour, lui aussi, comme tel, et en cela se trouvent conjoints, dans le lieu même où sont mis en scène les mécanismes de la lecture, ceux qui régisent l’écriture ou la re-écriture. Cette redistribution des fragments textuels originels se développe suivant un réseau paragrammatique, pour reprendre un terme de J. Kristeva, au sein duquel chaque élément fonctionne comme un “ ‘gramme’ mouvant qui fait plutôt qu’il n’exprime un sens” (C’est moi qui souligne). Eléments qui sont, dans le cas de “Dulcinée” : bastonné, chevalier, rêver, merveilles, La Mancha, Dulcinée, vertueuse, maquerelle, el Toboso, Castilla, dont je préfère avoir oublié le nom, précavicatrice, arborant sa lance, blesser, livres, consolation, j’imaginai, racheter ces grandes dames, vaincre ces perfides géants, désenchanter, plat à barbe pour heaulme, épée, haridelle efflanquée, enchantement etc. Cette série fait apparaître des zones de densité dont la répartition mériterait sans doute d’être interrogée : c’est ainsi qu’après un sensible faiblissement avec l’apparition de Don Juan au début du dernier tiers du texte, elle repart dans les dernières lignes : géants, magiciens et princesses, moutons et moulins, rétables de montreurs de marionettes, outres de vin, paysannes, armées de cruels…, géants, princesses. On remarquera, au passage que, pour se constituer, l’ensemble signifiant peut accepter (“dont je préfère avoir oublié le nom”) ou mutiler (« armées de cruels »..) l’expression originelle, changer l’incidence d’un adjectif (« precavicatrice »), faire éclater les lexies ou encore regrouper des sous-séries, comme on le verra plus loin à propos des doubles. Or cette série paragrammatique fonctionne dans le contexte sémiotique du sujet culturel où se sont inscrites les traces de lectures hétérogènes “revisitées” en fonction des circonstances historiques successives. On n‘a pas lu Don Quichotte ni Don Juan, ni La Celestine au XXe siècle comme on le lisait un siècle plus tôt mais ces lectures “historiques” nous ont laissé des “effets/signes”(Ricœur), ne serait-ce qu’avec les gravures de Gustave Dorée par exemple, ce qui explique peut-être que, dans Terra nostra, Don Quichotte soit d’abord “un vieux aux maigres os….vieux et bastonné…le vieux à la triste figure”. Les effets cumulés de telles variations interprétatives donnent à tout élément qui relaie, à un niveau ou à un autre, la reproduction de la figure poétique une capacité de jeu qui n’a pratiquement pas de fin. On vient de le voir, le statut des modes de reproduction est complexe : le texte met en scène ce qui le distingue de ce que, cependant, il prétend reproduire, d’où l’importance de la problématique de l’écart , qui sépare la simple reproduction ( mise en œuvre dans les passages fidèlement reproduits ou encore dans les titres) du remodelage que le travail du texte lui fait subir, en transgressant sans les supprimer les conventions de la simple répétition d’un modèle. C’est sur cet écart que s’articule la reconstruction possible d’un sens qui restera, toutefois, provisoire et aléatoire et qu’on peut tenter de proposer.

La présence du couple aveugle/guide du Lazarillo est discrète : absents dans “Le Chevalier à la triste figura”, les deux personnages sont les interlocuteurs de Don Quichotte dans les deux autres cas :

“Croyez-moi, j’ai été jeune, je ne suis pas né comme vous me voyez maintenant, vieux et bastonné, j’ai été jeune et j’ai aimé, raconta le chevalier à l’aveugle et à l’enfant”. (Dulcinée) Elle se rapprocha en cahotant de l’aveugle et de l’enfant […] Il posa sa main osseuse sur l’épaule de l’enfant- J’ai eu la jeunesse de Don Juan. Peut-être Don Juan osera-t-il avoir ma vieillesse ?Toi, mon enfant…Je me souviens mal…Je crois que je te ressemblais dans ma jeunesse. Toi, mon enfant, accepterais-tu de continuer à vivre ma vie à ma place ? (“Les galériens”)

Le couple a pris place sur la charette et ni l’un ni l’autre n’a eu le temps de répondre (“le jeune n’a pas eu le temps de répondre ni l’aveugle de faire un commentaire”). Lorsque Don Quichotte s’étale sur le sol en sautant de la charette, Lazarillo (qui, remarquons-le n’est jamais nommé ainsi) le rejoint, l’aide à se relever “et tous les deux attendirent sereins la chaîne de galériens”. L’aveugle n’est-il qu’une présence, un point de référence qui permettrait l’identification de son jeune compagnon ? Si on s’en tenait au développement linéaire du texte, on serait en droit d’en déduire que Lazarillo et lui ne jouent qu’un rôle secondaire. Or une lecture plus attentive permet de les intégrer dans deux ensembles sémiotiques. Comme on peut le vérifier dans les citations qui viennent d’être faites, le premier de ces deux ensembles organise une opposition entre d’un côté la jeunesse, la vie, Don Juan et, de l’autre, la vieillesse, la mort, Don Quichotte. Cette opposition s’articule sur la confrontation du péché et de l’expiation sur laquelle je reviendrai. Le second ensemble parle de l’importance du regard. En tant que figure poétique, l’aveugle est en effet porteur d’une contradiction : il ne voit pas ce que les autres voient mais il voit ce que les autres ne voient pas. C’est ce trait distinctif qui lui permet de se proposer et de s’imposer comme un des miroirs possibles de Don Quichotte. Le commandeur maudit en ces termes un Don Juan qui a vieilli sous les traits de Don Quichotte :

“car personne, en dehors de toi ne verra ces géants, ces magiciens et ces princesses , toi, tu verras la vérité mais tu seras seul à la voir, tous les autres verront des moutons, et des moulins, des rétables de montreurs de marionnettes, des outres de vin, des paysannes en sueur et de répugnantes servantes là où toi tu verras la réalité (“Dulcinée”)

“Tout ce que j’ai vu était vrai et tous l’ont pris pour mensonge ; ce sont tous les autres qui ont été enchantés et plus grand a été l’enchantement de mon enchantement lorsque j’ai vu que j’étais le seul, maudit par la statue du père de Dulcinée, à voir les géants et tous les autres, comme s’ils eussent été enchantés, ne voyaient que des moulins à vent” ( “Les galériens”).

On voit bien comment le texte travaille à partir de cette composante majeure de la figure poétique traditionnelle et, disons, orthodoxe, de Don Quichotte qu’est la perversion de la vision et de l’imaginaire et comment il produit sur ce discours monologique un autre discours qui déconstruit le premier, c’est- à dire le conteste sans l’abolir. C’est bien à cet effet, c’est-à-dire à la nécessité de faire apparaître la double présence du modèle à la fois dans son intégrité et dans sa reconfiguration, que concourt la mise en scène de l’écart. Toute la sémiotique correspondante s’intègre donc dans la série paragrammatique que nous avons vu se développer plus haut et ceci par le biais d’une constellation d’éléments qui fonctionnent comme des relais actifs du processus de signification.

L ’ambiguïté qui pèse ainsi sur la vision et sur la réalité fait planer un doute sur Dulcinée dont la représentation oscille déjà chez Cervantes entre ce que Sancho dit de la rustaude Adonza Lorenzo et l’image éthérée qu’en a son maître, diffraction que l’on croit retrouver, dans Terra nostra, lorsqu’à la fin de son monologue, Don Quichotte oppose les ”paysannes en sueur aux “adorables princesses” (« Dulcinée ») ou, lorsque, dans “ Le Chevalier à la triste figure”, le “paysan rougeaud et rebondi ” fait observer que “lui [Don Quichotte], voit de la nobless là où il n’y a que vilain et découvre du lignage chez les plus humbles nécessiteux”. L’ombre de Celestine s’étend sur elle, en particulier à la fin du “Chevalier à la triste figure” (“ des vessies pour des lanternes…princesses/ souillons, putes et maquerelles”) et elle reste dans un espace où le Bien et le Mal se recoupent. Mais c’est dans cet espace également qu’il nous faut situer l’étrange double Don Juan/ Don Quichotte qu’on ne peut réduire à une simple opposition entre la jeunesse et la vieillesse. Il faudrait à propos de la déconstruction du mythe de Don Juan suivre la démache qui a été choisie pour analyser la reconfiguration qui affecte dans Terra nostra le personnage de Cervantès, en reconstituant en particulier la série paragrammatique qui construit, et dissème dans le même temps, le sens. Impulsée par l’amorce de “le vieux bastonné““le vieux aux os maigres” ”, relancée par les “j’ai été jeune” “jeune, je l’ai été”, “Dulcinée, te sousviens-tu de Don Juan, ton jeune amant ? ,” une autre série y impose l’image d’un vieillard en quelque sorte crucifié qui expie les péchés de son jeune double, condamné qu’il est à les expier par les malédictions du père de Dulcinée, le Commandeur. La conjonction inattendue de ces figures poétiques, (auxquelles s’ajoute celle d’Orphée qui lui aussi transcrit un interdit du regard), prises en outre dans le jeu des séries paragrammatiques que j’ai rapidement reconstituées, installe une extraordinaire mise en scène d’un discours dialogique qui n’est plus soumis à la logique narrative des mythes impliqués et qui n’obéit qu’à une seul logique, celle qu’impose le travail du texte. C’est cette logique qui projette à son tour le double Don Juan/ Don Quichotte dans le même espace que Dorotée où se confondent, nous l’avons vu, le Bien et le Mal. Mais tandis que chez Cervantes c’est à Sancho qu’était confiée la douloureuse täche de tirer Dorotée de son enchantement en se donnant la discipline, ici c’est un Don Juan vieilli sous les traits de Don Quichotte qui offre ses souffrances et se sacrifie pour tenter de racheter Dulcinée : ”revenir à El Toboso, désenchanter ma pucelle endormie, la rendre à la vie[…] Je reviens vers toi […] je reviens sur ta tombe[…] je suis revenu convaincu, je la sauverais de l’enchantement de la mort et de la pierre”. Ainsi l’axe majeur autour duquel est susceptible de s’organiser une reconfiguration du mythe, qui serait alors un produit éphémère du travail du texte, peut-il être défini par cette problématique de l’expiation, une expiation de nature sacrificielle qui seule permet de se racheter soi-même et de racheter les autres. On ne peut s’empêcher alors d’évoquer cette autre figure expiatoire qu’est Ixca Cienfuegos, ce Quetzacoatl Christique de l’incipit de La region mas transparente.*

Edmond Cros, « La mise en scène de la différance dans Terra Nostra de Carlos Fuentes » in Fuentes, L’Herne, Cahier dirigé par Claude Fell et Jorge Volpi, Paris 2006.

*- Cf ”Consciente, inconsciente y no-consciente. Estudio sociocrítico de La región más transparente de Carlos Fuentes” in Cros, Edmond, Literatura, Ideología y Sociedad, Madrid, Gredos, 1986, pp.249-270

Le sujet culturel colonial et l’immigration -

Après voir défini le discours idéologique comme une nébuleuse dynamique constituée de strates hétérogènes, Edmond Cros analyse ici les représentations de l’immigré dans l’imaginaire social français. Celles-ci transcrivent l’impact du sujet culturel colonial, dans lequel coexistent deux imaginaires sociaux conflictuels au sein d’une même structure psychique et d’une continuité sémiotique qui enchaîne la réalité et les fantasmes

Sans doute est-il difficile de distinguer les faits pseudo objectifs de la façon dont ils sont décrits ou évoqués dans l’ensemble complexe de leur (re) présentation dans le discours. Je supposerai, pour faire vite, que cette (re)présentation est en (grande) partie un produit idéologique et laisserai de côté le problème que pose l’examen de la part qu’il convient de faire à cette médiation incontournable. Je m’en tiendrai donc dans un premier temps à la façon dont se structure et fonctionne la matière idéologique. Il s’agit pour moi d’une sorte de nébuleuse sémiotique dynamique sous des réalisations qui ne sont cependant pas stabilisées, ce qui lui permet de s’adapter aux conditions mouvantes des faits sur lesquels elle s’est en quelque sorte greffée et dont elle procède en dernière instance. Les éléments qui la composent ont des origines, des parcours et des configurations diverses : échos plus ou moins lointains en voie de réactivation ou de mise en sourdine, éclats de voix plus ou moins forts, concrétions chargées de valeurs historiques où se retrouvent stockés des restes de polémique, une mémoire collective organisée autour de conflits parfois violents et de véritables récits collectifs contradictoires…Tous ces éléments sont disponibles et ont vocation à entrer dans de nouvelles dispositions que ne cesse de convoquer le flux ininterrompu de l’Histoire. L’imaginaire social est ainsi fait en effet, qu’il lui faut, sur le mode du non conscient, se fixer sur des repères pris dans le passé pour parler de ce à quoi la collectivité est confrontée, qu’il s’agisse - c’est le plus souvent le cas - de dangers à conjurer ou de choix cruciaux à faire. Cette matière est un leurre, un filtre qui encombre l’imaginaire collectif éloignant le sujet d’une perception sinon plus objective du moins plus sereine des faits. On distinguera cet arrière-fond transhistorique de la couche sémiotique produite plus directement par le contexte particulier du temps présent même si cette dernière est étroitement articulée sur la précédente sans véritable solution de continuité apparente si du moins on essaie d’en reconstituer le processus génétique. En effet l’effacement de cette continuité relève de la systématique du déplacement et du masquage mise en place par le fonctionnement de l’idéologique. Notre questionnement portera sur la façon dont s’articule cette première matière avec celle que produit la situation historique spécifique qui est la nôtre et où se développent des polémiques majeures et violentes qui questionnent le devenir de la communauté nationale. Et plus largement encore l’avenir de la planète. Ces polémiques sont toujours reliées à de faits concrets et précis. Tenons-nous en, pour l’instant, au chômage et à l’immigration. Proposer comme je le fais de les aborder dans une même saisie renvoie immédiatement à une prise de position qui peut sembler critiquable mais que j’assume à dessein : je dis ainsi ce que le masque idéologique, par l’intermédiaire d’un discours hégémonique, voudrait m’interdire de dire. Reste cependant à préciser le lieu d’où procèdent ce discours hégémonique et son éventuelle légitimité. Un bref rappel historique est ici nécessaire. Au lendemain de la première guerre mondiale, environ 80 .000 immigrés algériens travaillent en France, pour la plupart dans les usines de la région parisienne, de la région lyonnaise ou du nord de la France c’est à dire dans des bassins d’emplois qui ont été fortement affectés par l’hécatombe de la première guerre mondiale et qui ont besoin d’une importante main-d’œuvre immigrée. Leur recrutement dans la France des années 1920-1930 « s’est effectué brutalement, par déplacement de populations prélevées le plus souvent parmi les membres de collectivités tribales démantelées. » (Stora, La guerre des mémoires, L’Aube, 2004, 140). Après la seconde guerre mondiale, dans les années 1950, le patronat français, poussé par les perspectives lucratives qu’offre le développement de la production, organise de même, dans les douars d’Afrique du Nord une campagne de recrutement qui s’avère efficace dans le contexte de la période de prospérité économique française connue sous le nom de période des « trente glorieuses ». Il s’agit au départ d’immigrés « célibataires ». Les dispositions prises plus tard par Giscard d’Estaing portant sur le regroupement familial ( décret du 29 avril 1976) ont élargi sensiblement le volume de cette population et transformé les données initiales du problème : l’immigré n’est plus seulement relié à l’appareil de production ; sa famille et lui-même sont englobés dans un Tout socio-économique et sociopolitique. Les circonstances socio-économiques et sociopolitiques diffèrent cependant sensiblement en 1950 de ce qu’elles étaient trente ans plus tôt : au lendemain de la libération, en effet, l’organisation de l’immigration vise à répondre à la pression salariale exercée par la dynamique syndicale renforcée par le poids du parti communiste dans le contexte de « la guerre froide ». Cette instrumentalisation d’une force de travail étrangère, présente déjà sans doute dès les années vingt, fait de l’immigration maghrébine un élément central de la lutte des classes au service du capital. Elle est organisée, à l’origine, par le patronat français et se donne à voir comme le produit du colonialisme et en dernière instance, du capitalisme industriel. Son histoire s’articule sur l’évolution de ces deux faits historiques majeurs et donc en ce qui concerne le temps présent sur l’avènement et le développement du capitalisme financier. Or une telle mutation d’une phase du capitalisme à l’autre a bouleversé, comme on le sait, le rapport entre le capital et le travail, bouleversement dû à la mondialisation en grande partie responsable des grandes migrations actuelles et à la dérégulation qui érige la loi du plus fort en valeur absolue. Elle a mis en place et conforté une société essentiellement matérialiste dite de consommation, où l’argent et le profit individuel règnent en maîtres, aux dépends de l’intérêt du collectif, de toute référence à la transcendance et de toute projection utopique, ce qui explique la crise qui affecte la démocratie représentative. Or, tout phénomène historique et social majeur s’accompagne de réactions qui contredisent ses tendances et ses structures originelles et que j’ai appelés phénomènes de compensation. Si, comme il a été prédit, le XXI e siècle doit être le siècle du religieux, n’est-ce pas, en fonction de ce type de fonctionnement, parce que l’exaltation sans limite du ‘tout matériel’ a enfanté et enfante des forces qui se destinent à la combattre ? Sans doute n’est-ce pas la seule explication possible à l’éclosion et au développement de l’islamisme radical mais il est par contre évident que les recruteurs du djihad instrumentalisent des représentations construites sur des stéréotypes qui opposent à une société présentée comme corrompue un supposé idéal qui fait appel à une certaine transcendance. Il est significatif, de ce point de vue, que les assassins de l’Islamisme radical séduisent le plus souvent des individus à peine sortis de l’adolescence l’âge le plus vulnérable à ce type de sollicitations utopiques. La totale suprématie actuelle du capital, et le grave déséquilibre aux dépends du travail qui en découle, tend à présenter la notion de ‘lutte des classes’ comme une notion désuète même si cette ‘lutte des classes’ n’a jamais été aussi présente dans ses effets. Il est utile de noter que cette notion, qui est cruciale dans l’explication que propose le marxisme du sens de l’histoire, a disparu de l’horizon politique et socio discursif. Dans le déferlement de considérations et commentaires médiatiques et politiques de tous ordres sur le chômage et l’immigration, se trouve tout aussi significatif l’oubli de la responsabilité qu’a historiquement le patronat dans la façon dont il a organisé la réplique à la pression salariale par le biais de l’appel à une main d’œuvre extérieure. Ces silences sont des produits idéologiques et c’est à ce titre qu’ils m’intéressent, d’autant plus qu’ils s’articulent sur d’autres silences. Cette population d’immigrés en effet a une histoire et donc une mémoire collective. Celles-ci, si on s’en tient au cas des algériens, sont marquées par la guerre de l’indépendance dont les effets se sont répercutés dans tout le Maghreb et se sont gravés également dans la sensibilité d’une génération de français de toutes origines à des degrés divers. Benjamin Stora parle à ce propos de « deuil inachevé de l’empire colonial ». Les années 50 sont étroitement associées dans notre histoire nationale à la guerre de l’indépendance algérienne. [ L’insurrection est déclenchée à la Toussaint 1954 et la guerre se termine en 1962] .Cette guerre a exacerbé l’affrontement entre les postures nationalistes et les postures anticolonialistes, affrontement qui est d’autant plus vivace de nos jours que la question coloniale reste ouverte, comme nous l’a rappelé le débat relativement récent à propos de la loi de 2005 voulue par Jacques Chirac et destinée à consacrer le rôle supposé positif de la colonisation française. Contrairement à ce que pourrait donner à penser la notion ambiguë de post-colonialisme, le colonialisme n’est pas un fait historique du passé ; il est profondément inscrit dans notre vécu et dans l’actualité quotidienne ; il est reproduit sur le mode non conscient dans nos pratiques discursives [Voir le cas du film Indigènes de Rachid Bouchareb (2006) dont le titre reprend une perversion du sens étymologique qui renvoie aux institutions juridiques du colonialisme]. Au début du XXIe siècle, environ huit millions de personnes en France sont issues des anciennes colonies et le colonialisme est gravé au cœur de l’imaginaire social de toutes les générations d’immigrés nord-africains et africains qui vivent « une fracture coloniale » dans la mesure où« elles ont le sentiment que la société porte sur elles le même regard que la France portait sur les colonisés. Elles vivent très mal cette infériorisation, cette relégation. Ceux qui pensent que le débat sur la colonisation est clos se trompent lourdement ». (Stora, Ibid.,36) « [L]es jeunes de l’immigration postcoloniale, écrit encore Stora, veulent être français à part entière. Ils ne supportent plus le regard porté sur eux, et lorsqu’ils réfléchissent au, pourquoi des discriminations, ils se heurtent inévitablement à l‘histoire coloniale ; ils y retrouvent des processus semblables de ségrégation et de mise à l’écart. C’est pourquoi leurs revendications et leurs interrogations sur le passé colonial viennent aujourd’hui bouleverser la société française, ses élites, ses intellectuels, ses historiens . » (Stora, Ibid 13) On pourrait objecter que cet impact tend à s’effacer ou du moins à s’atténuer avec le temps auprès de la deuxième ou de la troisième génération. Mais l’idéologique ne fonctionne pas forcément sur cette logique. La transmission de la mémoire collective ne se fait pas forcément de façon directe, consciente, réfléchie ou rationnelle. Elle procède souvent par à-coups, sur le mode passionnel, intempestif, agressif et parfois brutal en réponse à d’imaginaires ou de réelles provocations. Souvenons nous du sociodrame provoqué par un match international de football qui opposait l’équipe d France à l’équipe d’Algérie Son mode de fonctionnement peut être rapproché du processus psychanalytique qui s’étend sur trois générations pour déboucher sur un psychotique. Or ce que je dis à propos de l’imaginaire de l’ex -colonisé vaut pour celui de l’ex- colonisateur. Celui qui, soit dans les faits, soit au niveau symbolique par solidarité avec des compatriotes avec lesquels il s’est identifié et continue à s’identifier, s’est senti expulsé d’une terre qu’il considérait comme la sienne, n’accepte pas facilement la présence de l’ex-colonisé sur son propre sol sur lequel il s’et vu forcé par l’ex-colonisé de se replier. L’intrus garde son statut premier qui le confine dans la subordination, il est fondamentalement l’Autre et il n’est toléré qu’à la condition qu’il reste à la place marginale qui lui a toujours été assignée. La situation historique du présent (les manifestations de l’islamisme radical entre autres par exemple) réactive donc la matière idéologique transhistorique ( produit du colonialisme) dans le cadre d’une continuité sémiotique qui enchaîne la réalité et les fantasmes. Nous sommes ainsi en présence de deux imaginaires qui non seulement s’affrontent de façon plus ou moins manifeste dans le vécu quotidien de la réalité mais aussi et surtout coexistent de façon conflictuelle au sein d’une même structure psychique. C’est cette coexistence conflictuelle que transcrit l’alternance des fonctions et des actants que je viens de souligner (colonisé vs colonisateur.), Le fantasme de l’invasion musulmane que propose Soumission de Houellebecq (2015), par exemple, reproduit, en inversant les fonctions et les actants, l’épisode historique de la colonisation. Un tel constat nous fait comprendre que la structure psychique du colonisateur n’existe pas plus que celle du colonisé en tant que structures qui seraient respectivement isolables, ce qui me conduit à renvoyer à la notion de sujet culturel colonial, pour rendre compte de ce type de fonctionnement de l’imaginaire social . [Sur la notion de sujet culturel voir Cros, Le sujet culturel , Paris L’harmattan. Sur celle de sujet colonial, voir Homi K. Bhabha : ‘The Other Question : The Stereotype and Colonial Discourse » in K. M. Newton, Twentieth Century Literary Theory , Post-Colonial Criticism pp 293-301] Le sujet colonial englobe dans une même structure les consciences respectives – si du moins celles-ci étaient isolables – du colonisé et du colonisateur. Laissons donc de côté les distinctions entre sujet colonisé et sujet colonisateur et parlons plutôt de sujet colonial. Gardons-nous cependant de penser qu’il puisse y avoir des sujets coloniaux à dominante colonisé et des sujets coloniaux à dominante colonisateur car le fonctionnement de ce type de structure est plus complexe ; ses effets ne sont jamais directs ni forcément immédiats. Le sujet colonial doit être entendu comme un sujet transindividuel (L.Goldmann) qui se reproduit et reproduit de l’idéologique sur le mode non conscient par une sorte de capillarité ou de contamination plus ou moins directes, saturant ainsi les représentations que redistribue le complexe discursif du temps. Ce faisant, le sujet colonial met en place une matrice structurale construite sur sa propre organisation originelle centrée sur une systématique de la mise en miroir où se convoquent mutuellement le fantasme et les stéréotypes attachés à la réalité . Il s’agit là d’une notion qui peut être utile car elle ouvre sur en questionnement central pour le problème qui nous occupe. Reste en effet à préciser les modalités de cette coexistence (dans l’imaginaire social et dans les consciences individuelles), coexistence qui en réalité implique le rapport du sujet à son Autre. Or, fondamentalement, le sujet n’a pas accès à la vérité de l’Autre. Ce dernier lui sera toujours étranger , comme j’ai essayé de le montrer à propos du sujet culturel colonial qui se met en place au moment où surgissent conjointement le capitalisme et le colonialisme avec la découverte du soi-disant Nouveau Monde. Cf Edmond Cros, El sujet cultural colonial…in http // Sociocritique.fr ] Il lui est étranger car il échappe à toute tentative de représentation authentique. Sinon, il ne serait plus l’Autre. L’assimilation que proposait naguère un président de la république française comme solution aux problèmes que pose l’immigration apparaît ainsi comme une solution illusoire, d’autant plus que c’est une notion qui appartient au vocabulaire du colonialisme. Le colonisateur ne s’est en effet jamais projeté comme susceptible de s’assimiler à celui qu’il est venu coloniser. C’était à ce dernier de s’assimiler pour son plus grand bien s’il voulait profiter des bienfaits supposés de la civilisation qui lui étaient apportés et proposés. Le colonisateur se propose toujours et propose toujours ses valeurs en modèles. Il n’a pas vocation à s’assimiler. Le profond impact du colonialisme se donne ainsi à voir comme crucial dans les représentations que nous avons les uns et les autres, de l’immigration et de la problématique de l’identité et on peut s’étonner du fait qu’il soit absent des considérations qui s’échangent dans le débat public tant sur l’immigration que sur le chômage. Faut-il interpréter ce silence comme le témoignage d’une mauvaise conscience ou comme le symptôme d’un processus de refoulement qui porterait sur un narcissisme national blessé par la fin de l’empire et le constat de notre prétendue décadence. Ce que je viens de dire des graves séquelles du colonialisme français en Afrique est-il transposable aux nouvelles formes de l’immigration qui concernent d’autres types de population et d’autres zones géographiques affectées par le déchaînement des guerres ? Les données objectives du problème sont en apparence différentes. Nous ne nous interrogeons cependant pas sur des faits historiques mais sur les représentations qui en procèdent et qui les accompagnent ; celles- ci n’évoluent pas au même rythme que l’Histoire. Comme je le disais, la nébuleuse sémiotique de l’idéologique est assez dynamique pour s’adapter aux conditions mouvantes des faits sur lesquels elle se greffe, d’autant plus que dans les deux cas la représentation de l’immigré implique les stéréotypes attachés à l’évocation du monde musulman. L’amplification du phénomène migratoire amplifie donc les fantasmes qui obsèdent le sujet culturel colonial.] On en vient toujours au même constat. Sous l’effet de l’idéologique qui occulte l’origine des problèmes auxquels nous sommes confrontés, à savoir la toute-puissance du capitalisme financier mondialisé nous perdons toute lucidité et nous ne sommes pas capables de comprendre la nature de notre aliénation et encore moins capables d’assumer notre propre identité de sujet culturel colonial, telle que l’a modelée l’histoire de la lutte des classes et des forces qui nous manipulent. Cette aliénation est d’autant plus dangereuse que le contre modèle que ces mêmes forces ont provoqué, à savoir le recours au fanatisme religieux, et ses conséquences criminelles, occultent le rôle joué par les puissants intérêts économiques qui constituent le véritable moteur de l’Histoire.

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Les frontières de la folie dans Las Nubes de Juan José Saer par Annie Bussière

Les frontières de la folie dans Las Nubes de Juan José Saer

Annie Bussière

Las nubes est le récit du voyage entrepris par le personnage narrateur, le Dr Real, pour conduire un groupe d’aliénés depuis la ville de Santa Fe jusqu’à celle de Buenos Aires où se trouve la Casa de la Salud fondée par Real et son maître Weiss,un psychiatre qui porte sur l’aliénation un regard radicalement nouveau en ce début de XIXè siècle qui n’a pas encore vu s’affirmer la théorie freudienne. Il apparaît que la notion de frontière, entendue comme la ligne de partage entre deux territoires ou, plus généralement, entre deux objets différents est constamment mise en question par son effacement et sa transgression au cours de la constrution/déconstruction du roman. En fait, le récit du voyage du Dr Real à travers ce qui n’est jamais nommé la pampa, mais la llanura , est médiatisé par une structure emboîtée ; il s’insère en effet dans un récit cadre qui relate la découverte du manuscrit et son envoi par Tomatis, depuis Buenos Aires, à son ami Pichón vivant à Paris. Dans un premier temps on remarquera que les deux récits emboîtés présentent la même structure spatiale et temporelle binaire et contradictoire. De fait, dans le récit cadre, Pichón et Tomatis dialoguent au téléphone d’un hémisphère à l’autre, l’un à Paris, l’autre à Buenos Aires, ce qui les amène à commenter chaque fois le contraste des saisons et le décalage horaire :

cuando uno está en pleno verano el otro ve golpear los puñados de lluvia helada contra la ventana, y como a causa de la diferencia horaria cuando en la ciudad es de mañana en París es de tarde, y cuando en la ciudad es de tarde, en París es ya de noche.(Saer : 1997, p.11 ; désormais je renvoie directement à la pagination de cette cette édition)

De plus, les deux amis se rendent visite fréquemment de part et d’autre de l’Atlantique, dessinant ainsi une figure de symétrie reprise en abyme dans le récit par le va et vient du narrateur entre Buenos Aires où se trouve la Casa de la Salud et Santa Fe 2, lieu de regroupement des malades, où le Dr Real les rejoindra avant d’entreprendre avec eux le voyage inverse jusqu’à la capitale.

Or, dés le départ, l’ordre est subverti et le désordre s’introduit dans les repères géographiques ; en effet, la caravane entreprend le voyage en se dirigeant vers le Nord alors que Buenos Aires se situe au Sud de Santa Fe. Cette désorientation initiale est emblématique, elle inaugure un voyage tout à fait surprenant qui, de la part du narrateur, donne lieu au commentaire suivant :

Si algo, de los muchos acontecimientos, vicisitudes, anomalías o como quiera llamárselos que constituyeron nuestro viaje, si algo, como decía, pudiese ser la cifra de lo que se avecinaba, tal vez bastaría con ese hecho absurdo que inauguró nuestro trayecto, a saber que, si bien nuestro destino era el sur, fue hacia el norte que se puso en marcha la caravana.(p. 159)

Le moins qu’on puisse dire est que les voyageurs ont perdu le Nord dès le départ et qu’ils s’engagent dans une entreprise déraisonnable. A leur décharge on pourra objecter que l’espace de la llanura est propice à ce type d’erreur : ”espacio uniforme idéntico a sí mismo”, sans trace, sans repère “ni postas ni caminos” ; pour qui le traverse tout n’est que répétition : l’horizon, frontière du visible, recule à mesure que les voyageurs avancent, contribuant à créer le sentiment d’indistinction. De fait, la suite des événements confirme pleinement le caractère absurde de l’avancée à travers la plaine. C’est ainsi que l’accélération du rythme des saisons contredit leur succession naturelle : “los caprichos del clima […] hacían sucederse las estaciones inapropiadas con la rapidez con que se suceden los días y las horas “(p.220).Le départ de la caravane a lieu début août, en plein hiver austral, après qu’une pluie interminable, hors du commun,succédant de façon inattendue à un temps glacial et ensoleillé, se soit abattue sur la ville. Ce désordre climatique est à l’origine du débordement du fleuve et de l’inondation des terres alentour. La crue est qualifiée par le narrateur de “bárbara y desmesurada”, elle a des conséquences sans précédent et provoque un déplacement de la faune au delà des terres inondées ; il s’en suit donc un effacement généralisé des limites et des frontières non seulement dans la topographie mais aussi dans les modes de vie des animaux :

ese trastocamiento producía en los animales una suerte de desorientación, de inquietud y aún de pánico, que los hacía olvidarse de sus actitudes ancestrales y, sacados de ese molde inmemorial, les permitía vivir en esa tierra última esperando que el mundo retomase su curso normal (p.181).

Puis succède un autre épisode climatique tout aussi inattendu : c’est un été bref et torride durant lequel les voyageurs épuisés attendent vainement l’arrivée des nuages annonciateurs de la pluie qui survient enfin dans la démesure et l’excès. C’est alors seulement que l’ordre est rétabli avec l’achèvement du cycle des quatre saisons.3

Cette même morphogénèse observée au niveau du temps et de l’espace structure le système des personnages autour d’un certain nombre de paires oppositionnelles, de sorte que s’y trouve subvertie la frontière qui délimite les paradigmes contraires. Sirirí et Josesito, par exemple, bien que tous deux indiens élevés dans la religon catholique, prennent des chemins contraires. Le premier, “macobí manso”, demeure enfermé dans le moule rigide de la religion, tandis que l’autre déclare la guerre aux chrétiens et aux blancs. Dans les deux cas, il s’agit de personnalités marquées au sceau de l’excès : aux dires du narrateur, Sirirí incarne jusqu’à la caricature les exigences les plus déraisonnables de l’Eglise catholique4, Josesito pour sa part conserve intacte la passion pour le violon que lui ont inculquée les religieux, si bien que lors de ses exactions sanguinaires contre les blancs il a coutume d’en jouer juché sur les monceaux de cadavres de ses victimes ; chacun actualise tour à tour les pôles contraires des paires oppositionnelles Civilisation vs Barbarie, Soumis vs Sauvage, Excès vs Raison, transgressant ainsi la frontière idéologique des catégories discursives. La personnalité du guide Osuna est également structurée par la contradiction : “parecía estar compuesto de dos personas diferentes, según estuviese fresco o borracho”, ce qui explique son comportement versatil vis-à-vis de son frère ennemi Josesito : “lo respetaba de día […] y lo aborrecía de noche.” (p.165). On remarquera que l’image primordiale qui s’est imprimée dans la mémoire du narrateur est celle d’un homme à double profil à la fois lumineux et obscur :

”Osuna galopando paralelo al sol naciente que […] nimbaba de rojo el costado derecho del jinete y del caballo mientras el perfil izquierdo permanecía todavía borroneado en la sombra”(p.64).

Le narrateur note à plusieurs reprises son caractère hors du commun et sa susceptibilité démesurée. Quant aux cinq malades mentaux conduits par Real, ils incarnent au plus haut point la contradiction, dans la mesure où, atteints de ce que l’on nomme aujourd’hui des troubles bi-polaires de la personnalité, ils passent alternativement de l’euphorie, degré extrême de l’agitation, à la mélancolie, stade ultime de l’abattement. Prudencio Parra et Troncoso sont deux cas exemplaires de psychose maniaco-dépressive. Pour ce dernier, le narrateur, en psychiatre avisé, pose le diagnostic sans hésitation : “energía vital indefinible, casi excesiva, exceso de vitalidad” ce sont là d’après lui : “los síntomas inequívocos de la manía”(p.141) ; cet épisode maniaque n’a d’autre issue que l’effondrement brusque et total du personnage qui se produit à la fin du voyage. Quant à Prudencio Parra, selon qu’il se trouve dans la phase maniaque ou dépressive, sous l’emprise d’un moi paranoïaque hypertrophié, tantôt il se prend pour un génie, tantôt il s’accuse de tous les maux ; par ailleurs, son corps présente la rigidité de la catalepsie tandis que paradoxalement son psychisme est en proie à un conflit extrêmement violent. Son écriture est un autre symptôme irréfutable de son humeur contradictoire : soit gigantesque, elle déborde de la page, soit minuscule, elle se fait illisible. On retrouve encore ces débordements dans l’expression des sentiments empreinte d’exagération théâtrale : “ese dolor insondable y, a decir verdad, un poco teatral, como si sus expresiones lo exageraran para hacerlo más evidente” (p.89). Le cas de sor Teresa, dont le nom fait clairement référence à la Sainte d’Avila, est un autre exemple de transgression de la frontière, dans la mesure où il conjugue deux notions incompatibles dans la doxa, soit encore l’échelle établie des valeurs morales : la nymphomanie et la mystique. Pourtant, à y regarder de près, toutes deux ont un sème en commun : celui de la démesure. Cette délirante présente des comportements paradoxaux qui excèdent le cadre de la raison, elle conjugue la fornication et l’extase mystique, la timidité et la dépravation, lorsqu’elle se livre à des activités fort peu catholiques avec le jardinier du couvent ou dans la chapelle avec le Christ en croix. L’assemblage singulier de la nymphomanie et du mysticisme se donnent à voir dans une scène digne du théâtre de la Salpêtrière, décrite par le Dr Real, avec sor Teresa dans le rôle de l’hystérique ; cette dernière mime simultanément dans une danse obscène et excessivement expressive l’extase mystique et le coït :

una expresión exagerada de éxtasis apareció en su cara, ya que entrecerró otra vez los ojos y, al mismo tiempo que echaba el bajo vientre hacia delante y hacia atrás, sacudía despacio y con arroba la cabeza mientras, a los costados del cuerpo, las manos hacían unos extraños movimientos lentos.(p.109)

Le paradoxe ne s’arrête d’ailleurs pas là. En effet, l’ordre parfait qui règne dans sa chambre est démenti par le désordre qui s’est emparé de son esprit et son identité oscille entre le genre féminin et masculin. On remarquera encore, toujours à propos de ce cas singulier, que se trouve actualisée l’opposition mensonge vs vérité dans la confrontation entre deux versions contraires du viol de soeur Thérèse par le jardinier : la première prétend avoir été violée par lui et lui soutient que c’est elle qui l’a séduit. On observe encore dans la catégorie de l’espace et dans le système actanciel la récurrence des sèmes du simulacre, du théâtre et de l’excès, lesquels convergent dans la paire oppositionnelle délire vs raison. C’est ainsi que l’intertexte du Martín Fierro et le topique civilisation vs barbarie sont déconstruits dans une vision de la llanura comme théâtre où se déploie la grandiloquence des héros délirants. Les deux aliénés Juan Verde et Verdecito, pour leur part, actualisent la contradiction excés vs économie ; la valeur de l’économie étant une variante des deux autres : la raison et la mesure. En effet, les deux frères présentent une perversion de l’usage de la parole : Verde répète à l’infini une même phrase :”Mañana, tarde, noche”(p.151),tandis que Verdecito produit avec la bouche une multitude de bruits inarticulés ; c’est donc le régime excès vs économie qui régit leur langage : soit le signifiant est réduit au minimum et les signifiés sont multiples, soit les signifiants sont multiples et le signifié inexistant. A cela s’ajoute l’indistinction induite par les sons inarticulés et la répétition . Enfin, les deux fondateurs de la Maison de Santé, Weiss et Real, n’échappent pas à la diffraction excès vs raison qui affecte le système des personnages. Real,par exemple,apparaît comme l’ombre de son maître Weiss et tous deux présentent des symptômes comparables à ceux de leurs malades,à savoir qu’ils émettent des discours et commettent des actes insensés. Pourtant ce sont des hommes de science qui croient à la logique,au progrès, à la civilisation des lumières, mais Weiss pour sa part se laisse entraîner par ses passions adultères et son goût immodéré des femmes “que tantas veces le habían hecho perder la razón” (p.50) au point de concevoir le projet d’un duel contre un mari humilié “idea insensata que parece todavía menos real que una alucinación (p.54), un projet qu’il expose cependant de façon parfaitement logique à son collègue et ami le docteur Real, comme s’il s’agissait de “una evidencia racional”. Tout comme ses malades maniaco-dépressifs, Weiss est victime de brusques changements d’humeur qui le font passer sans transition de ”una determinacion tan intensa que inspiraba pavor” à “una pesadumbre sin fondo”. Le docteur Real, quant à lui, est saisi d’une sorte de délire en apprenant le projet de son maître : “ideas tan descabelladas como las suyas empezaron a acosarme.” (p.48) Au terme de cette analyse structurale on voit se dessiner un certain nombre de conclusions concernant la problématisation de la frontière.Il apparaît que le texte de Las Nubes composé du récit cadre qui relate la découverte du manuscrit du Dr Real et du récit encadré de son voyage à travers la pampa est structuré selon une série d’oppositions qui organisent sa morphogénèse et se donnent à voir à tous les niveaux du texte : espace, temps, personnages, énonciation ; cette série peut être formulée de la façon suivante : indistinction vs distinction, excès vs mesure, illusion vs réalité, délire vs raison, étrangeté vs familiarité. Voyons désormais comment s’articule, au niveau narratologique et autour de cette systématique, la problématique de la frontière. En premier lieu, on observera que les notions indistinction, excès,illusion,délire, étrangeté supposent bien en effet le dépassement de la frontière, son absence ou sa transgression. D’autre part, il apparaît que dans la série d’oppositions qui constitue la systématique du texte, il y en a deux sur lesquelles je souhaite revenir car elles semblent constituer le noyau morphogénétique premier ; il s’agit de délire vs raison et étrangeté vs familiarité. La définition du terme délire donnée par le texte : “salir del surco, de la huella” (p.200), oriente notre réflexion dans le sens d’un rapprochement entre le fleuve, paradigme de la nature sauvage telle qu’elle se présente à la fois dans la llanura et dans la folie ; en effet, on ne manquera pas d’observer le transfert de sens entre le fleuve sortant des limites de son lit et le “fou” en proie à des débordements qui l’écartent de la raison, le jettent dans l’excès, le maintiennent dans l’illusion aux dépens de la réalité. Or, c’est bien la notion de frontière qui se trouve problématisée dans cette trangression des limites établies tant par la science des géographes que par celle des psychiatres à une époque donnée ; par rapport à cette norme, le délire des aliénés apparaît comme un excès de subjectivité conduisant à l’illusion, à la négation de la réalité au profit d’un monde chaotique,”las cosas exteriores” ; ce dernier échappe à toute catégorisation et bascule dans l’indistinction. En ce qui concerne plus particulièrement la psychose maniaco-dépressive affectant les patients du Dr Real, la transgression est double : en effet, dans les troubles bi -polaire de l’humeur, l’excès est porté à son comble car il concerne des états contraires tels que l’euphorie et l’abattement. D’autre part, il est évident que la thématique du voyage, annoncée dans le récit cadre par les allées et venues de Tomatis et Pichón entre Buenos Aires et Paris, actualise une autre composante de la morphogénèse : la paire oppositionnelle étrangeté vs familiarité ; le voyageur, en effet, quitte toujours une terre familière pour un ailleurs étranger. On pourrait dire que la frontière est précisément l’interface entre l’étrange et le familier. En ce sens l’expérience vécue par le narrateur dans la traversée de la llanura est tout à fait significative. Ce dernier connaît une sorte de révélation en contemplant son cheval en train de paître,au milieu du paysage désertique :

me encontré de golpe en un mundo diferente, más extraño que el habitual y en el que, no solamente lo exterior, sino también yo mismo éramos desconocidos. Todo había cambiado en un segundo y mi caballo […] me había sacado del centro del mundo y me había expelido, sin violencia a la periferia. El mundo y yo éramos otros y, en mi fuero interno, nunca volvimos a ser totalmente los mismos a partir de ese día […] me di cuenta de que, en ese mundo nuevo que estaba naciendo ante mis ojos, eran mis ojos lo superfluo, y que el paisaje extraño que se extendía alrededor(…) no les estaba destinado […] si este lugar extraño no le hace perder a un hombre la razón, o no es un hombre, o ya está loco, porque es la razón lo que engendra la locura.(pp. 184-185)

Je retiendrai de cet extrait quatre points essentiels : 1- devant l’indifférence du cheval à sa présence humaine,le narrateur éprouve un sentiment d’étrangeté ; 2- dans ce monde étranger qu’il a sous les yeux il n’est plus au centre mais rejeté à la périphérie. 3- il s’agit d’une expérience fondatrice qui fait advenir un monde et un homme nouveau. 4- et, enfin, le lien est établi par le texte entre l’étrangeté et la folie d’une part, entre la folie et la raison d’autre part. A l’issue de cette expérience singulière, en effet, le rapport au monde du narrateur est radicalement autre : il est évincé de sa position ethnocentrique, désormais étranger à l’objet de son regard, exclu, “desterrado de (mi) su mundo familiar”. Toutes ses certitudes s’en trouvent ébranlées y compris celles concernant la consistance de la matière et la permanence des formes ; la réalité se dissout sous ses yeux et semble retourner à l’indistinction des origines :

de nítidos […], sus contornos se volvían inestables y porosos, agitados por un hormigueo blancuzco que parecía poner en evidencia la fuerza […] que inducía a la materia a dispersarse […] igual que si los átomos […] hubieran perdido cohesión delatando el carácter contingente no únicamente de sus propiedades sino sobre todo de mis nociones sobre ellas y quizás de todo mi ser.(p. 74)

En même temps que son patronyme Real, c’est donc sa propre identité qui est mise en question. Quelle est donc la nature de cette frontière qui sépare le narrateur d’un monde extérieur devenu soudain étranger à ses yeux ? De ce monde extérieur qualifié de las cosas exteriores, désignant l’espace de la llanura, il est donc exclu,pourquoi ? A quel titre ? Lorsque Real fait part à son maître Weiss de ses interrogations, celui-ci donne des éléments de réponse fournis par son expérience de psychiatre ; en ce qui concerne le cheval perçu par Real comme un être inaccessible, il note que lui-même ressent le même problème avec ses patients aliénés ; en effet, leurs pensées sont aussi opaques que celles d’un animal privé de langage “o prescinden del lenguaje, o lo tergiversan, o utilizan uno del que ellos solos poseen la significación”(p.186). On en concluera que la frontière qui sépare irrémediablement Real du monde extérieur est celle du langage . On se souvient, à ce propos, de Verde et Verdecito plongés dans l’indistinction puisque l’un ne dispose que d’un signifiant pour exprimer une multitude de signifiés, tandis que l’autre profère de multiples sons inarticulés dépourvus de signifiés ; sous l’angle de la théorie psychanalytique, les troubles du langage dont ils sont atteints témoignent de la forclusion du symbolique, à savoir d’un échec : celui de l’inscription de la Loi qui, par le processus du refoulement primaire, fonde l’inconscient et fait advenir le sujet. Le délire qui affecte les deux frères apparaît bien comme l’absence de la trace, du sillon, de la marque, en un mot l’absence de la frontière. Au même titre que le cheval, ils sont “infans” et par conséquent dépourvus de raison. Mais qu’en est-il du sujet dit normal , raisonnable, qui porte le patronyme Real ? Et pourquoi selon Weiss, le délire et la raison sont-ils indissociables ? Le sujet prétendument raisonnable n’échappe à la folie qu’au prix de l’assujettissement au signifiant ; or, il s’agit bien là d’une forme d’aliénation. Lorsqu’il advient au langage, la barre signifiant/signifié s’érige en frontière le séparant à jamais de l’objet premier de son désir, de l’étranger, de l’Autre qu’il affronte et qu’il porte en lui. De plus, il arrive que, dans certaines expériences limites, le refoulé fasse retour au mépris de la frontière ; il prend la forme de l’exilé inconnu et pourtant familier, un hors-là venu d’un territoire lointain, de cette llanura sans borne qui s’étend sous les yeux du Dr Real et provoque en lui un sentiment d’étrangeté tellement angoissant qu’il pense en perdre la raison ; au cours de ce voyage singulier la llanura se présente à lui comme cet ailleurs qu’il a jadis habité, où l’absence de langage génère l’indistinction et la folie. A ce propos, il est tout à fait significatif que le narrateur, partant de Buenos Aires, se dirige d’abord vers le Nord, en direction de la ville de son enfance, c’est-à-dire celle où il a vécu ses toutes premières années d’infans. Cette expérience limite du Dr Real justifie le propos de son maître Weiss, à savoir que la folie et la raison sont indissociables. On se souvient que Freud à formalisé cette perméabilité de la frontière dans le concept de Unheimlich, ou retour du refoulé : ”Ce unheimlich n’est en réalité rien de nouveau ou d’étranger, mais quelque chose qui est pour la vie psychique familier de tout temps, et qui ne lui est devenu étranger que par le processus de refoulement”. (Freud,1982,194) C’est une autre leçon qu’il convient de tirer du commentaire suivant du Dr Weiss :

Entre los locos, los caballos y usted, es difícil saber cuales son los verdaderos locos. Falta el punto de vista adecuado. En lo relativo al mundo en el que se está , si es extraño o familiar, el mismo problema de punto de vista se presenta. (p. 186)

Si la frontière est perméable,elle est aussi mouvante et se déplace selon le point de vue, si bien qu’on ne peut affirmer qui du fou, du cheval ou du narrateur est le plus fou ? Cette déclaration quelque peu énigmatique,énoncée comme la sentence d’un philosophe grec où pointerait l’expérience de l’exil d’un argentin à Paris, suggère que le voyage permet au regard de se décentrer, d’adopter le point de vue de l’Autre. Á l’issue de ce voyage dans les déserts de la folie, que l’on est en droit de qualifier d’initiatique, le docteur Real accède à la connaissance, il sait désormais que la frontière entre le sage et le fou , la vérité et le mensonge, l’illusion et la réalité est mouvante, soumise au point de vue.Toutes ses certitudes se délitent : il découvre qu’il n’y a pas de vérité unique et que nous sommes tous, barbares ou civilisés, fous ou raisonnables, enfermés entre les murs de notre délire. On verra là une déconstruction du topique de la littérature argentine civilisation vs barbarie que j’ai signalée précédemment : la folie et la barbarie n’existent que par rapport à une supposée normalité, idéologiquement définie par les tenants de la raison. L’étranger vit dans un territoire séparé du mien par une frontière que j’ai moi -même tracée en fonction de mon appartenance à un sujet culturel occidental. Il ne fait aucun doute que les différentes versions des événements, concernant notamment le viol de Sor Teresa et l’usage généralisé du verbe modalisateur parecer témoignent de la relativité de la Vérité, car nous voyageons tous enfermés dans notre propre délire et construisons le monde à partir de notre point de vue singulier, à la mesure de notre désir refoulé et de notre non- conscient. D’ailleurs, le récit du Dr Real n’est-il pas une hallucination, un rêve, un cauchemar- malgré et en raison des protestations réitérées d’authenticité - comme semble le suggérer le récit d’un épisode de son enfance selon lequel l’enfant se réveille en proie à une angoisse extrême, persuadé que son rêve est la réalité et que la réalité n’est qu’un rêve ? Ces jeux de miroirs convoquent de toute évidence l’intertexte borgésien : on se souvient que dans Las ruinas circulares chaque homme rêve le monde, rêve son monde, et qu’il y a autant de mondes que d’êtres humains sur terre. Cependant le délire se prolonge et se propage hors de la parenthèse du voyage : “nuestro delirio intacto podía recomenzar a forjar el mundo a su imagen […] ahora sí, con el invierno vuelto a su lugar, se podïa esperar la primavera. » Si bien qu’ on est en droit de se demander si le récit du Dr Real ne serait pas un épisode délirant à l’intérieur d’un délire propre à l’humanité toute entière.Car c’est bien l’humanité toute entière traversant la plaine universelle qui nous est donnée à voir dans une vision épique : “íbamos como adormecidos, hombres y mujeres, civiles y soldados, creyentes y agnósticos, cuerdos y locos, igualados por esa luz aplastante .“(p. 220)

En conclusion,le roman Las nubes de Juan José Saer explore la frontière, la côtoie, la transgresse, à la façon du borderline. En dernière instance, l’écriture y assume la fonction même de frontière car, paradoxalement, elle transgresse les formes et les codes, nous entraîne au bord de la folie tout en érigeant un rempart contre cette dernière (Premat : 2002,135), un barrage contre le Pacifique.

Bibliographie

FREUD, S., “L’inquiétante étrangeté” in Essais de psychanalyse appliquée ,Paris, idées/gallimard,1982.

PREMAT,J., “La narración de la somnolencia” in Imprévue, Rencontre avec/ Encuentro con Juan José Saer, Montpellier, Éditions du CERS, 2002.

SAER, J.J., Las nubes, Buenos Aires, Seix Barral, Biblioteca Breve,1997.

L’avènement du roman moderne en Espagne

Dès ses origines le genre romanes , se donne à voir comme un espace conflictuel porteur de valeurs subversives.Il n’est rien d’autre que de l’histoire incorporée sous une forme qui lui est spécifique. Cette forme nous parle de l’effacement de l’imaginaire post-médiéval et de l’avènement d’un nouvel horizon socio-économique et socio-culturel.

Quelques remarques sur le titre de cet article me semblent nécessaires. Il faut en effet préciser, d’abord, que la notion de roman est une construction discursive historique qui a évolué au cours des siècles en fonction, d’une part, des conditions socio-culturelles et, d’autre part, d’une poétique non- écrite qui a commencé à se mettre en place au moment où un texte déterminé a choisi d’en prendre un autre comme modèle, d’une façon plus ou moins avouée et explicite. Milan Kundera l’explique à sa façon de manière très éclairante “ C’est a posteriori progressivement, écrit-il, que la pratique de l’art du roman a attribué leur statut de fondateurs à Rabelais et à Cervantès, parce que leurs œuvres faisaient comprendre mieux que les autres la raison d’être de ce nouvel art épique.” ( Kundera, 2005, c’est moi qui souligne). Le roman existe donc avant même que le terme ne soit choisi pour le signifier et c’est une certaine pratique d’écriture, à définir, qui le fait advenir. On ne peut aborder sa spécificité et son statut en tant que genre que dans le contexte d’une continuité historique, tant il est vrai, comme l’écrit encore Kundera, que “C’est seulement dans le contexte de l’évolution historique d’un art que la valeur esthétique est perceptible.” (Ibid.) Encore faudrait-il ajouter qu’il s’agit d’une continuité remise périodiquement en question par une suite de ruptures réelles ou supposées qui construisent progressivement un objet ou des objets nouveaux. Les œuvres de Rabelais et de Cervantès, déconstruisent, sur des modes bouffons très sensiblement différents, les livres de chevalerie et c’est ce discours destructeur qui correspond à un acte fondateur. Par la suite, et dans le droit fil de cette rupture originelle, l’histoire du genre se construit sur une série d’écarts par rapport à des normes intériorisées dont les contraintes non grammaticalisées sont vécues comme autant d’invitations à leur dépassement. C’est ainsi que certains grands romanciers ont eu conscience qu’ils apportaient quelque chose de nouveau, c’est-à-dire que, tout en la reconnaissant comme telle, ils modifiaient cette Poétique non-écrite sur des points qu’ils ne savaient pas comment définir exactement. Fielding, par exemple, se présente dans Tom Jones “comme le fondateur d’une nouvelle province littéraire. “ Pour ne pas être mis dans le même sac que ceux qu’il méprise, il[…] désigne cet art nouveau par une formule alambiquée mais remarquablement exacte : un écrit prosaï-comi- épique (prosai-comi-epic writing)” (Kundera, 2005, p.18). Tolstoï se démarque lui aussi du genre : “La Guerre et la Paix, estime-t-il, n’est ni un roman, encore moins un poème et encore moins une chronique historique. La Guerre et la Paix est ce que l’auteur a voulu et pu exprimer dans la forme où cela s’est exprimé.” (Cité par Boris de Schloezer, 2006, p.20) De façon significativement similaire, Marcel Proust, en 1913, présentait son livre comme un “important ouvrage, disons un roman car c’est une espèce de roman” (Lettres à R.Blum, p.29, cité par Michel Raimond, ,1971, p.148). Parler de l’avènement du roman implique par conséquent une mise en perspective de ce qui advient par rapport à ce qui était. Il faudrait ici tenter de cerner, en ce qui concerne l’Espagne, ce qui sépare la Vida de Guzmán de Alfarache ou Don Quijote des écrits majeurs du XVIe siècle tels que La Vida de Lazarillo de Tormes (1554), La Lozana andaluza (1528) ou encore cet extraordinaire roman dialogué qu’est La Celestina (1499) pour ne pas remonter jusqu’au Libro de Buen Amor (1330 ?), c’est-à-dire des œuvres qui ne sont pas de simples récits mais qui, chacune à sa façon, s’ouvrent sur le monde et abordent le problème de la nature humaine. Je ne considère donc pas Mateo Alemán et Cervantès comme des « fondateurs du roman » en tant que genre mais comme des “fondateurs” du roman moderne, ce qui est quelque peu différent car cela revient à s’arrêter sur un moment historique de la continuité évolutive que je viens d’évoquer. Leurs pratiques respectives d’écriture qui se croisent, se complètent et/ou se contredisent mettent en place une configuration de normes non écrites qui seront proposées sur le mode du non-conscient aux écrivains qui les suivent, normes souvent discutées, renouvelées, transgressées mais toujours intériorisées sous une forme ou sous une autre jusqu’à ce que l’ensemble de leur configuration fasse l’objet d’un questionnement plus radical avec Marcel Proust (1913) et James Joyce (1923). Par roman moderne j’entends donc la production romanesque d’une vaste époque qui s’arrête vers la fin de la Première Guerre Mondiale, tout en sachant que cette périodisation est critiquable. *

Par rapport au système modélisant premier (la langue), dont l’acte de dénomination découpe des éléments dans le continuum de la réalité, les différentes pratiques discursives dont l’ensemble constitue ce qu’on désigne du nom de littérature (poésie, roman, théâtre, essai…) sont des systèmes modélisants appelés secondaires parce qu’ils redistribuent un matériau langagier préalablement découpé par l’acte premier de dénomination. Ces systèmes modélisants secondaires se développent dans le cadre de leurs respectives institutions, qui sont toujours spécifiques. Il s’agit de macrosémiotiques artificielles dotées de trajets de sens qui représentent en quelque sorte des points de passage obligés auxquels ne peuvent se dérober les messages qui transitent par elles (Cros, 1983, 1998). Elles marquent ces messages du sceau de leurs contraintes. Pour i !llustrer ce que sont ces contraintes je renverrai à ce que j’en ai dit dans le cas de l’échange épistolaire : nous commençons nos lettres par une adresse du type “Mon cher…” et les terminons par une formule rituelle du genre “Bien à vous…”. Je suis à vous et vous êtes à moi, en vous quittant je suis déjà le “Mon cher” de la réponse que j’attends de vous. Ce que nous écrivons dans ce cadre circule donc entre ces deux pôles d’une même structure qui fait fonctionner simultanément le désir de posséder l’autre et de s’abandonner en contrepartie à lui. Qu’importe que ces formules puissent être à l’occasion omises ou remplacées par d’autres formules moins explicites, cette pratique sociale reste structurée en fonction et autour du tête-à-tête des deux correspondants (Cros,1984 a ). Je suppose que tout genre se distingue des autres genres par une série d’indices de différenciation susceptibles d’être définis en termes similaires de contraintes, de règles de jeu, si on veut, intériorisées et donc reproduites sur le mode du non-conscient par quiconque choisit de s’exprimer à travers lui. Je suppose également que ces mêmes contraintes s’articulent sur le contexte historique et sont en conséquence soumises à des processus évolutifs. Ce sont ces contraintes qui donnent au genre ainsi défini ses coordonnées sociohistoriques. Elles adviennent en même temps que le genre ; celui-ci surgit du sein même de leur configuration émergente. Le terme qui va désigner ce genre n’est que sa face visible, lisse, neutre et j’allais dire innocente. Or cette configuration que jappellerai forme - structure énigmatique où se trouvent codifiées des structures de société - advient à un moment précis de l’histoire dont elle incorpore à sa façon des enjeux fondamentaux.

En tant que pratique sociale le roman moderne en effet surgit de la mise en relation d’un certain nombre de faits sociaux. Pour mieux comprendre ce processus que l’on songe à ce qui se passe dans le cas d’un puzzle qui ne signifie que quand j’incopore la dernière pièce : tout ce qui jusqu’ici n’était qu’une juxtaposition informe et insignifiante se fait sens avec cette dernière pièce, en elle se retrouvent et se croisent des directions qui jusqu’ici n’étaient pas abouties, en elle les couleurs se prolongent et se justifient dans des objets, des éléments du paysage, des silhouettes ; ce qu’elle signifie irrigue toutes les pièces qui l’entourent, leur restitue leurs formes et leurs significations premières mais cette dernière pièce ne construit son sens que de l’assemblage et de la convergence de toutes les autres ; ce sont toutes les autres pièces qui l’ont faite sens, ce sont toutes les autres qui lui ont donné son sens. Si on accepte cette comparaison on est en droit d’affirmer que la fiction romanesque qui émerge de l’Histoire donne en retour un sens à cette même Histoire.

C’est à partir de cette double hypothèse que j’aborderai le problème de l’origine du roman en Espagne. On a dit de celui-ci qu’il était le prolongement de l’épopée et que son apparition était liée à l’ascension économique et politique de la bourgeoisie, affirmation qui, ainsi formulée, se contente de constater qu’il existe une certaine concomitance entre les deux faits sans s’interroger sur les processus qui les articulent, affirmation également qui complique l’approche du problème dans le cas de l’Espagne où, selon certains historiens, la bourgeoisie ne se constitue que tardivement comme classe.

Je pose comme hypothèse que c’est entre 1599, date d’apparition de la Première partie du Guzmán de Alfarache et 1605, date de parution de la Première Partie de Don Quichotte qu’advient le roman européen. Cette thèse n’est pas nouvelle : je l’avais proposée en 1967 dans Protée et le gueux (Cros, 1967), lorsque je signalais que les textes de Mateo Alemán et de Cervantes établissaient un véritable dialogue contradictoire et conflictuel. Les saisir dans un même corpus devrait nous permettre de mieux comprendre les diverses origines du genre romanesque vectrices de son devenir, à l’évidence pluriel. Je me propose de développer ici ce point de vue.

Je considèrerai dans un premier temps le Guzmán de Alfarache comme l’exemple accompli du genre picaresque. J’ai montré ailleurs (Cros, 2001 a) que la structure du texte d’Alemán - la dialectique de la Justice et de la Miséricorde - reproduit celle du Lazarillo de Tormes et que cette structure rend compte des bouleversements qui affectent le champ de la religion sous l’effet de l’évolution du niveau économique. Pour développer son activité industrielle l’Europe doit puiser dans le réservoir de main d’œuvre que constitue la population oisive des vagabonds et donc règlemente la mendicité, ce qui remet en cause la conception catholique traditionnelle de la charité. Cette problématique, surgie dans l’Europe luthérienne du Nord de l’Europe, est littéralement importée en Espagne par le De subventione pauperum de Vives édité à Anvers en 1526. Au déphasage qui sépare le niveau économique de la péninsule par rapport à celui de ses voisins correspond l’inadéquation corrélative des mentalités respectives, d’où l’exacerbation que déclenche en Espagne la remise en question d’un des points fondamentaux de l’éthique catholique. C’est de cette dys-synchronie que surgit, à mes yeux, la littérature picaresque. Cette lecture conforte le point de vue qui associe l’origine du roman au développement de la bourgeoisie mais encore convient-il de faire remarquer que ce qui advient nous renvoie à un espace symbolique où cette ascension bourgeoise fait l’objet d’un regard critique. Si le genre picaresque naît de la projection du Guzmán de Alfarache sur le Lazarillo de Tormes la configuration des structures qui le fondent (justice vs miséricorde) fait apparaître une fracture historique et un affrontement qui oppose à une valeur authentique, la miséricorde, une valeur dégradée parce qu’instrumentalisée, la justice ( sous le prétexte de combattre l’oisiveté et le vice, les réformateurs servent les intérêts d’un capitalisme en voie d’expansion). Telle serait la première contrainte ( mise en perspective de valeurs dégradées et de valeurs authentiques) et extrapoler cette observation nous conduit à recouper les thèses développées par Lukács dans Théorie du roman (Lukács, 1963) , ceci d’autant plus qu’un affrontement similaire opère dans Don Quichotte où les valeurs authentiques chevaleresques sont médiatisées par la valeur dégradée que représente l’imitation d’Amadis( Girard, 1961).

Le roman moderne advient donc de la mise en relation :

  • 1 de processus économiques et sociaux, en particulier du développement des voies terrestres de communication, attesté au cours de la deuxième moitié du XVIe siècle, de la nécessité d’organiser les circuits de commerce, du développement corrélatif du transport à dos de mulets, des auberges, des routes, des villes (Braudel, 1966, T. I, 261 et sq)… Toute l’architecture narrative des deux textes repose sur cette première réalité (cheminement, étapes au cours desquelles sont racontées les nouvelles intercalées, personnages - muletiers, aubergistes, voyageurs rencontrés sur le chemin - etc…)
  • 2 de situations conflictuelles : montée de la bourgeosie marchande transcrite par Mateo Alemán (Cavillac, 1983), ascension de la classe du “paysan riche” en voie d’assimilation à la noblesse notée dans les nouvelles intercalées de Don Quichotte ( Cros, 1984, pp 140 et sq), tensions à l’intérieur de la noblesse,

3 - des formes de comportement et des systèmes de normes (argent, honneur, chasteté,opulence, misère, ascétisme, distinction entre les amours licites et les amours illicites etc…),

4 - des modes de caractérisation (typologie des gueux, des pages, des nationalités, des humeurs…) C’est ainsi que, pour ne prendre que cet exemple, l’opposition entre “el humor cálido y seco” attribuée à Don Quichotte et “el humor frío y húmedo”, attribut de Sancho, s’articule sur la paire Doña Cuaresma/Don Carnal pour donner une ligne de force essentielle du récit (Cros, 1990),

5 - des pratiques sociales ( l’organisation de la bienfaisance, le jeu des Appareils Idéologiques d’État : la religion, la famille, l’enseignement…),

6 - des débats qui transcrivent eux-mêmes l’évolution de l’infrastructure ( sur la mendicité, la réforme des ponts et des chaussées, sur le luxe, l’oisiveté, cf. supra).

Sans doute l’impact et les effets-signes (Ricœur) de ces différents éléments sont-ils variables suivant le texte considéré. Ils représentent cependant au total un volume considérable de faits qui, en tant qu’histoire incorporée dans l’écriture, participent de la genèse du genre.

7 - Reste à évoquer un dernier élément, à savoir une pratique idéologique transhistorique qui offre une matrice spécifique à la production de sens ( la tradition littéraire avec ses clichés, ses règles, ses techniques…) L’impact de cette pratique est sans doute plus immédiat et on est en droit de penser qu’elle a participé plus activement que d’autres éléments à l’impulsion de la dynamique génétique (Cros, 1983). Certains de ces aspects concernent l’un et l’autre des deux textes et sont parfois bien connus, d’autres au contraire ne les impliquent que de façon complémentaire ou n’ont pas fait l’objet de commentaire particulier. Signalons d’abord avec Riley ( Riley, 1962) que, près de cent-cinquante ans après l’invention de la typographie, la littérature commence à apparaître comme un phénomène puissant qui a généré un marché déjà relativement large attesté par la façon dont est diffusé précisément Le Livre du gueux : alors que la Première Partie du texte originel est éditée en 1599, la version française l’est dès l’année suivante, ce qui représente un véritable exploit ; suivra une édition en italien dont s’inspireront les traductions anglaise, allemande et latine (Cros, 1967). Entre 1599 et 1639 soit en quarante ans, on compte,en espagnol 24 éditions de la Première partie , 4 de la Deuxième, 3 des deux Parties réunies, 13 en français, 9 en allemand, 6 en italien, 4 en anglais, 1 en latin ! Le succès de Don Quichotte est également immédiat :« Trois mois auront donc suffi pour que Don Quichotte batte tous les records de vente. Sa réputation ne tardera d’ailleurs pas à franchir les océans. Dès février, un premier lot d’exemplaires de l’édition princeps est enregistré à Séville et expédié au Pérou. En avril une deuxièmecargaison est envoyée outre-Atlantique. » (canavaggio, 1986, p.238-239) Les problèmes posés par la vulgarisation de l’imprimerie sont donc définitivement réglés et cet élargissement du public apparaît dans les pièces liminaires : désormais les auteurs s’adressent non seulement au discreto lector mais également au vulgo, c’est-à-dire à celui qui ne connaît pas les règles (“ vulgo : se toma también por el común modo de discurrir u opinar de la gente baxa o que sabe poco” Covarrubias ). Quelles que soient les stratégies qui se cachent derrière cette adresse, l’ombre de celui qui deviendra “le grand public” est déjà là. Á cela s’ajoute l’actualité de la critique littéraire à la fin du XVIe siècle (Riley, 1962) et, dans ces circonstances, les débats que suscite la question de savoir si l’épopée peut être écrite en prose. Don Quichotte traite, on le sait, à plusieurs reprises de ces problèmes et, de ce point de vue, peut être qualifié d’épopée bouffonne. Sans doute Guzmán de Alfarache ne répond-il pas à ce schéma mais c’est que, à l’intérieur du corpus que j’ai isolé, la ligne de partage est représentée par la Poétique d’Aristote, connue en Italie au début du XVIe siècle et plus largement diffusée à partir de 1548 par Robortelli. La première traduction espagnole est de 1626 mais le texte d’Aristote fait l’objet de commentaires de López Pinciano dans Filosofía antigua poética (1596). Cervantes, qui a vécu en Italie de 1564 à 1575, lisait l’italien et il a pu bénéficier d’un accès direct au texte. D’un côté donc, la fascination qu’éprouve Cervantes pour l’épopée et l’influence de la Poétique, de l’autre le Libro del pícaro qui doit absolument tout à l’art de l’éloquence et à la rhétorique (Cros, 1967). Entre les deux également, puisque la Première Partie du Guzmán est terminée en 1597 (Cros, 1967), la fin du règne de Philippe II, la montée sur le trône de Philippe III et un changement d’ambiance radical à la Cour (Cf les fêtes de Carnestolendas à Valladolid, en 1599)

D’un certain point de vue on ne peut rêver d’une origine plus diversifiée : Guzmán de Alfarache est le premier roman urbain, or la ville est le protagoniste du roman moderne comme le faisait observer Carlos Fuentes dans une interview recueillie par Julio Ortega (“porque es el lugar antinatural donde el género de la novela […] tiene que verse a sí mismo como un artificio…”). Dans Don Quichotte au contraire c’est la vision de la campagne qui prédomine : le paysan (qui n’apparaît qu’une seule fois et sous un jour négatif chez Alemán) est au centre du texte cervantin où, en outre, la dynamique sociale est représentée par l’ascension du paysan enrichi tandis que chez Alemán le narrateur privilégie le point de vue des milieux marchands en tant que porteurs du projet de la bourgeosie ( Cavillac, 1983). Quand on contemple les deux textes dans une même saisie on perçoit en arrière-fond du texte cervantin la permanence d’un mode de production médiéval privé de tout dynamisme et, comme je le disais plus haut, dans les nouvelles intercalées plus spécialement avec la figure du “campesino rico”, les indices précurseurs de sa progressive régression alors que dans le récit d’Alemán seules nous parviennent les voix bruyantes de la cité et la fiévreuse activité générée par les modes de production pré-capitaliste et capitaliste dans les rues et sur les places des villes. Saisis dans une vision synoptique ils transcrivent la totalité de la formation sociale de leur temps (Cros, 1984 b ).

Leurs respectifs indices de modernité se donnent à voir comme littéralement inversés : contrairemeent à Cervantes, Mateo Alemán a une vision dynamique et prophétique de l’histoire (Cavillac, 1983) mais alors que la pratique d’écriture du premier est d’une étonnante modernité, celle du second reproduit les normes des arts poétiques médiévaux et de la rhétorique traditionnelle héritée d’Aristote (Cros, 1967),… à quelque chose près, qui est cependant loin d’être négligeable. En effet les catégories d’Aristote me semblent être bouleversées chez Mateo Alemán par l’introduction de la sermo humilis de saint Augustin qui brise la rigidité classificatoire des styles ( haut, moyen, bas) en lui opposant le mécanisme de la réversibilité potentielle du sublime et du humble (humilis/sublimis) sur le modèle de la figure du Christ, Dieu fait homme. L’impact de la sermo humilis affecte les structures textuelles et se donne à voir dans les circonstances qui entourent l’instance d’énonciation (un galérien qui se déclare sentinelle de la vie humaine), dans l’interpellation récurrente par le Yo narrateur d’un toi communautaire, à la fois corpus christi (sublimis) et massa peccati (humilis), ou encore - et surtout - avec “ ce syntagme paradoxal” - “la cumbre del monte de las miserias” - qui inverse la métaphore lexicalisée “abismo de las miserias” et qui situe la totalité de l’ itinéraire de Guzmán “dans une perspective ascendante, des ténèbres abismales du péché aux cimes lumineuses de la grâce” comme l’écrit superbement Michel Cavillac (Cavillac, 1983, pp. 84, 122). Une telle réversibilité qui par un effet de retour donne tout son sens à la trajectoire “ de l’homme abandonné à l’homme nouveau” (Cavillac) inscrit de façon on ne peut plus manifeste l’impact génétique de la sermo humilis. Je ne connais pas dans la littérature profane espagnole d’autre exemple d’un tel recours à la sermo humilis qui soit antérieur au texte d’Alemán. Or qu’une telle reconfiguration de la pratique d’écriture accompagne l’avènement du genre romanesque me semble être d’une importance capitale dans la mesure où cette reconfiguration lève l’hypothèque que fait peser jusque là le decorum) sur l’instance d’énonciation et, en gommant les hiérarchies sociales, projette narrateur et narrataire dans un espace égalitaire utopique où s’installe désormais la fiction romanesque.

Á l’époque qui nous intéresse aucun terme n’existe pour désigner ce qui sera qualifié plus tard de novela. Les œuvres narratives ont comme titres Histoire…, Portrait…, Vie…, Livre… etc… et ce vide est un indice sémiotique fort qui signifie précisément que nous en sommes bien à l’aube de l’apparition d’un nouveau modèle ; il nous dit en effet qu’aucun regard critique n’est porté sur les éventuelles convergences des différents textes pour en dégager une poétique. Ce n’est pas le cas de la nouvelle qui, elle, est reconnue explicitement comme genre par Cervantes dans son prologue aux Nouvelles exemplaires lorsqu’il déclare, en 1613, qu’il a été le premier à en avoir écrit en Espagne. Il ne lui vient évidemment pas à l’esprit de considérer Don Quichotte comme l’une d’entre elles. Jusqu’au XVIIIe siècle inclus (Dictionnaire Espanol/français de Sobrino) le terme de novela est synonime de patraña, cuento (Covarrubias), conseja (César Oudin), fable, conte fait à plaisir, nouvelle (Sobrino). Il ne fait pas de doute cependant que la nouvelle a participé à l’éclosion du genre majeur : Guzmán de Alfarache et Don Quichotte en contiennent plusieurs l’un et l’autre sous forme de nouvelles intercalées et cette systématique peut être perçue comme l’insertion intratextuelle d’un modèle, d’un point de référence par rapport auquel l’écriture vient périodiquement se mesurer, se situer, sans doute pour mieux définir sa spécificité.

Les paserelles entre l’une et l’autre (la nouvelle et le roman) sont de l’ordre de la poétique. Venons-en en effet à ce que dit le Diccionario de Autoridades du terme novela : “Historia fingida y texida de los casos que comunmente suceden o son verisímiles…” où la définition se débat entre deux notions contradictoires, d’un côté la fiction (“historia fingida”) de l’autre la réalité (“ cosas que comunmente suceden”) pour déboucher sur un moyen terme, le vraisemblable (“o son verisímiles”). On trouve la même tension dans une des définitions que Covarrubias donne du terme fábula : “Rematemos con que algunas veces damos nombres de fábulas a las cosas que fueron ciertas y verdaderas (la réalité) pero en su discurso tienen tanta variedad que parecen cosas no acontecidas sino compuestas e inventadas de algún gallardo y lozano ingenio…” ( la fiction). Entre la vérité et la fiction, ce qui permet de passer de l’une à l’autre relève de la composition et de la disposition, c’est-à-dire de la rhétorique ou/et de la poétique [Cf. “Texer (voir supra “Historia fingida y texida…), metafóricamente vale componer, ordenar y colocar en método y disposición una cosa…” Diccionario de Autoridades]. Les définitions précédentes reprennent en effet, sous d’autres formes, l’opposition entre l’Histoire et la Poésie, c’est-à-dire entre le particulier et l’universel ou encore entre ce qui s’est réellement passé (“ los casos que comunmente suceden…, las cosas que fueron ciertas y verdaderas…”) et ce qui aurait pu se passer. Juan de Mal Lara est beaucoup moins clair lorsqu’il évoque dans Descripción de la galera real del Ser °° Sr Don Juan de Austria le rôle imparti à chacune des deux notions dans le cadre d’une allégorie de la Réthorique qui tient : “ en la una mano un libro abierto que es la Poesía de donde toma los colores de las palabras y en la otra otro libro que es la Historia de donde le vienen los colores de las cosas” mais ce qu’il en dit témoigne de la même préoccupation que les dictionnaires que je viens de citer.

Le point de jonction entre la nouvelle et le roman qui advient est là, si on tient compte en particulier de ce que Mateo Alemán qualifie son Libro del pícaro à la fois de fábula et de historia poética. J’ai insisté à plusieurs reprises sur l’importance de cette dernière notion d’Histoire poétique ( Cros 1967, 2001), qui me paraît avoir été imposée par le sentiment que ce qui naît ou est à naître n’est réductible ni à l’histoire ni à la poésie : López Pinciano se débat à son tour entre les deux termes :

el objeto (de la poesía) no es la mentira, que sería coincidir con la sofística, ni la historia que sería tomar la materia al histórico ; y no siendo historia, porque toca fábulas, ni mentira porque toma historia, tiene por objeto el verisímil que todo lo abraza (López Pinciano, 1953, p. I,220)

Ce néologisme forgé par Alemán me paraît être l’expression la plus appropriée pour définir le roman moderne. S’il est vrai en effet que tout récit romanesque est un discours sur le passé, encore faut-il préciser de quel passé il peut s’agir. Je distinguerai ici, d’une part, un passé donné à lire et lu comme ayant véritablement existé, c’est-à-dire reconnu comme faisant partie de la mémoire collective, qui correspond à ce que nous appelons l’historique, et, d’autre part, un passé qui peut ou non avoir existé, donné pour vraisemblable, qui constitue la trame du fictionnel. Le rapport à l’Histoire dans le roman implique un va-et-vient constant entre ces deux types de matériaux, ce qui nous renvoie aux distinctions aristotéliciennes selon lesquelles l’histoire correspond à ce qui a réellement existé, au domaine du singulier et de l’individuel, tandis que la poésie, tout au contarire, relève soit, sur le plan éthique, de ce qui doit être, soit, sur celui de la figuration du cours de l’action, de ce qui peut être ou avoir été et implique le général et et le collectif. La poésie relève donc du possible. Ainsi le possible apparaît-il comme une catégorie susceptible d’élargir le champ de la figuration du réel en donnant à voir, par extrapolation de certaines tendances inscrites dans les données qui expliquent et justifient l’émergence de l’événement historique, une continuité et une successivité différentes de celles qui se sont effectivement réalisées. Les deux figurations cependant, la réelle et, en quelque sorte, son double, surgissent d’une même totalité et d’un même ensemble complexe de causes ; (Cros, 2001-b pp. 156-157).

On constatera que ce concept d’Histoire poétique permet de dépasser les apparentes contradictions que je viens de relever dans les tentatives de définitions de novela et de fábula données par les différents dictionnaires, ce qui nous montre à l’évidence que ces contradictions ont été perçues, tout au moins intériorisées, avant que la question à laquelle elles s’appliquent ne fasse l’objet chez Alemán d’une tentative de rectification. Le traducteur français Jean Chapelain est sensible à cette rectification lorsqu’il remarque, dans sa “Déclaration pour l’intelligence de ce livre” que, tout en étant une fiction (“pièce poétique…fausse”), l’histoire qui suit est traitée de telle sorte (“composition…façon de la traiter” ) qu’elle développe un enchaînement de causes et de conséquences (“dont on rapporte tous les changements…au vice”) qui reproduit la réalité quotidienne (“il n’y a rien de si commun”) :

Or bien que l’auteur appelle cette pièce poétique, elle n’est poétique qu’en ce qu’elle est fausse, car en la façon de la traiter il n’y a rien de si commun afin que tu ne t’attendes pas de voir icy de grands accidents ni des événements inopinés et extraordinaires. Ce genre de composition qu’ils appellent le merveilleux, est à bon droit banni d’icy comme estant une histoire où l’on ne donne aucune part à la Fortune et dont on rapporte tous les changements et disgrâces au vice et à la mauvaise conduite seulement. (Chapelain, 1619)

Le texte de Cervantes, à son tou,r ne cesse de remettre en question les distinctions établies : le récit entier des exploits supposés de Don Quichotte peut être lu comme une parabole qui illustre la suprématie de l’histoire comme espace du vrai par rapport aux mensonges des livres de chevalerie et aux chimères que ceux-ci sont susceptibles d’engendrer. Mais chez lui l’exaltation de “la vérité de l’histoire” s’accompagne d’un éloge du mensonge crédible :

Tanto la mentira es mejor cuanto más parece verdadera y tanto más agrada cuanto tiene de lo dudoso y posible. Hanse de casar las fábulas mentirosas con el entendimiento de los que las leyeren, escribiéndose de suerte que, facilitando los imposibles, allanando las grandezas, suspendiendo los ánimos, admiren, suspendan, alborecen y entretengan.( Don Quijote, P. I, ch. 47 )

Dans son étude magistrale E.C.Riley remarque que Don Quichotte “n’est ni de l’histoire ni de la poésie : son centre est entre les deux et les inclut toutes deux.”

There is in the Quixote a practical solution to the problem which taxed the wits of italian theorists of Counter-Reformation : how to bring the universal and the particular into harmony[…] It is not history and not poetry : its centre is somewhere in between and it includes both of them. (Riley, 1962, pp. 177-178)

Une nouvelle fois s’impose le même constat : ce sont les catégories aristotéliciennes qui font l’objet d’une nouvelle approche ; celle-ci transcrit la fin d’un imaginaire post-médiéval sous l’effet des progrès accomplis dans le domaine des sciences empiriques (Dubois, 1970).

J’ai laissé de côté jusqu’ici tout un pan de chacun des deux textes qui a trait à l’insertion du folklore et, en particulier, le folklore carnavalesque dont la présence dans Don Quichotte a été magistralement mise en relief par Bakhtine (Bakhtine, 1970, 1974). Interrogeons-nous sur ce que signifie dans l’Histoire cette insertion, en rappelant que les traditions carnavalesques qui appartiennent, à l’origine, au monde rural ont été récupérées par la bourgeoisie urbaine européenne dans les premières décennies du XVIe siècle. Ce phénomène correspond à une phase du processus historique qui concerne l’ascension progressive de la bourgeoisie ; dans sa lutte contre l’aristocratie celle-ci a déjà gagné au plan économique mais elle continue sa lutte sur le plan politique et sur le plan culturel ; or, n’ayant pas encore de mémoire de classe, elle ne saurait avoir de culture propre et, dans son affrontement avec la classe dominante, elle se voit obligée de récupérer à son profit une culture qui lui est étrangère ou qu’elle a progresivement perdue, à savoir les traditions populaires. La façon dont fonctionne le matériau folklorique dans le texte de Cervantes transcrit clairement cette usurpation (Cros, 1990). Il n’en reste pas moins que ce matériau, tout redistribué qu’il soit sur de nouveaux modes dans Don Quichotte, garde en mémoire des trajets sémiotico-idéologiques qui transcrivent une vision du monde irréductible au projet bourgeois et en totale symbiose au contraire avec le vécu quotidien du petit peuple des campagnes. Ces trajets organisent une série de points de vue intratextuels qui contemplent la société “depuis l’autre rive” pour reprendre une expression de Juan Goytisolo, assumant ainsi la fonction subversive de toute littérature carnavalisée.

Résumons-nous : problématisation de valeurs sociales et morales, effacement des classifications hiérarchiques (sermo humilis), remise en question des catégories aristotéliciennes, rejet du non-vraisemblable sous la poussée des sciences empiriques, installation d’un autre regard au sein même de l’instance narrative…, telles sont les principales contraintes qui adviennent avec le genre romanesque et dont celui-ci émerge. Ces contraintes correspondent toutes - nous venons de le voir - à la façon dont est incorporée une masse de faits sociaux. Le roman moderne n’est donc rien d’autre que de l’histoire incorporée sous une forme qui lui est spécifique. Cette forme nous parle de l’effacement de l’imaginaire post-médiéval et de l’avènement d’un nouvel horizon socio-économique et socio-culturel. Comment ne pas remarquer, sur ce point, que les deux protagonistes se coulent, à la fin de leur existence de personnage, dans le moule de la figure poétique de l’Homo novus, qu’il s’agisse de Guzmán, pécheur repentant subitement visité par la grâce ou de Don Quichotte qui abjure de ses fantasmes et redevient, sur son lit de mort, don Quijano el Bueno ?Transcrivant ainsi le rejet du passé, cette organisation circulaire du récit ouvre non pas sur un retour à la situation initiale mais sur un devenir différent de ce qui fut et porteur de nouvelles valeurs, comme le suggère l’ensemble des connotations qui accompagnent traditionnellement cette figure poétique. Ce nouveau phénotexte (Cros, 1983, 1998) dit, au niveau de la narratologie, ce que nous ont déjà dit les différentes contraintes que je viens de définir, à savoir qu’émerge dans l’Histoire quelque chose de nouveau. Mais, dans le même temps, il attire l’attention sur lui-même et sur le contraste qu’il forme avec un autre schéma de la syntaxe narrative, à savoir une organisation relativement archaïque qui consiste à juxtaposer des épisodes comme on enfile des perles sur un collier (“episodios ensartados”). Quels que soient les mérites et la portée de ces deux chefs-d’œuvre, force nous est de constater en effet que le matériau narratif y est, à un premier niveau, le plus souvent, redistribué sur ce dernier schéma : les chapitres qui se succèdent développent, pour chaque récit, un seul et même “thème” ( les faits de délinquence dans les récits picaresques, les exemples de comportements étranges de Don Quichotte) et peuvent donner l’impression de simples suites inconnexes. Sans doute, au-delà de cette composition, apparaissent des lignes de force ( les évolutions respectives de Don Quichotte et de Sancho, l’ascension de Guzmán vers la grâce que je viens d’évoquer) Ces lignes de composition, dans les deux cas, construisent une progression qui annonce l‘organisation “circulaire” qui caractérise le roman moderne et dont dont nous venons de parler. Mais la co-existence de ces deux schémas est un nouvel indice du processus de gestation qui redistribue les anciens modèles.

Le creuset où la forme romanesque se forge et où viennent se déconstruire les modèles antérieurs (du romance au livre de chevalerie et à la nouvelle) est un espace complexe alimenté par trois sources - l’épique, la rhétorique et le carnavalesque - et parcouru des tensions habituelles à tout processus historique majeur. Si son avènement accompagne une certaine phase d’expansion de la bourgeoisie, le genre romanesque, dès ses origines, se donne à voir cependant comme un espace conflictuel porteur de valeurs subversives.

(Extrait de Edmond Cros, « La Sociocritique » (Coll. Pour comprendre), Paris, L’Harmattan, 2003)

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Reformuler la lecture que Mikhaïl Bakhtine fait de Don Quichotte

Les grandes structurations du folklore carnavalesque (ambiguïté, réversibilité, dépassement des contradictions) impulsent le processus de la morphogénèse dans le texte de Cervantes.

Dans sa magistrale étude sur la Poétique de Dostoievski (1929) Mikhaïl Bakhtine, abordant les problèmes que posent les genres comico-sérieux dans un chapitre intitulé Composition et genre, déclarait que le Don Quichotte de Cervantés était « une des plus grandes œuvres carnavalesques de la littérature mondiale » (p.176). Il reprenait le même jugement à plusieurs reprises et à partir de différentes perspectives dans sa thèse sur Rabelais terminée en 1941. Citons ce qu’il dit dans ce dernier ouvrage

  • du réalisme grotesque : ( « Ce sont ces traditions du réalisme grotesque qui ont inspiré dans le Don Quichotte de nombreux rabaissements de l’idéologie et du cérémonial de la chevalerie » p. 29)
  • de la langue carnavalesque (« Souvenons nous que cette langue carnavalesque fut utilisée de manière et à des degrés divers par Érasme, Shakespeare, Cervantes » p.20), -*de la place qu’occupe Don Quichotte dans l’évolution de l’intégration de la culture comique populaire (« Les rabaissements (parodiques et autres) sont aussi extrêmement caractéristiques de la littérature de la Renaissance qui perpétue sous ce rapport les meilleures traditions de la culture comique populaire[…] Mais déjà le principe matériel et corporel change de sens, il est légèrement retréci, son universalisme et son caractère de fête sont quelque peu atténués. Á la vérité, ce processus n’en est encore qu’à son début, comme le montre l’exemple de Don Quichotte » p.31),
  • de la composition du roman (« Le fondement carnavalesque de Don Quichotte ainsi que des nouvelles est absolument certain : le roman est directement organisé comme un acte carnavalesque complexe assorti de tous ses accessoires extérieurs »p. 90) ou encore du couple Don Quichotte/Sancho (« Le gros ventre de Sancho Pança, son appétit et sa soif sont foncièrement et profondément carnavalesques […] Le rôle que joue Sancho vis-à-vis de Don Quichotte pourrait être comparé à celui des parodies du Moyen Age vis-à-vis des idées et du culte relevés, à celui du bouffon vis-à-vis du cérémonial sérieux, du Charnage vis-à-vis du Carême etc… »p. 31).

Sur un autre plan, toute une série de considérations générales semblent procéder de la lecture qu’il fait du Don Quichotte, qu’il s’agisse de

  • l’adoubement parodique des chevaliers, généralement exécuté par des bouffons et des sots (p.13),
  • de l’enfer carnavalisé(p.390),
  • de la signification que prend la démence du héros en tant que vision libératrice (« La pensée et la parole […] cherchaient la position à partir de laquelle elles eussent pu voir l’autre rive des formes de pensée et de jugements dominants à partir de laquelle elles eussent pu jeter des regards neufs sur le monde […] Le thème de la démence ou de la sottise dont est atteint le héros constitue une autre solution du même problème. On cherchait la liberté extérieure et intérieure par rapport à toutes les formes et à tous les dogmes de la conception agonisante mais encore dominante afin de regarder le monde avec d’autres yeux, de le voir d’une manière différente. La démence ou la sottise du héros(évidemment au sens ambivalent des termes) donnait le droit d’adopter ce point de vue » p.272).

Cette lecture du Don Quichotte entre cependant dans une perspective théorique qui vise à définir la formation et l’évolution romanesques et le rôle qu’a joué dans cette formation et dans cette évolution la culture comique populaire. Tandis que « la culture comique du Moyen Age était essentiellement cantonnée dans les îlots que constituaient les fêtes et récréations » (Rab, p.104), on voit s’annoncer à la fin de l’époque médiévale « le processus d’affaiblissement mutuel des frontières entre la culture comique et la grande littérature. Des formes inférieures commencent de plus en plus à s’infiltrer dans les domaines supérieurs de la littérature. Le rire populaire pénètre dans l’épopée […] La culture comique commence à franchir les étroites limites des fêtes, s’efforce de pénétrer dans toutes les sphères de la vie idéologique »(Ibid).

Ce processus qui se serait achevé sous la Renaissance correspondrait à « la sensation exceptionnellement claire et nette qu’avaient les contemporains de l’existence d’une grande frontière historique, du changement radical d’époque, de l’alternance des phases historiques. En France, dans les années vingt et au début des années trente du XVI°siècle, cette sensation était particulièrement aiguë et elle s’est traduite maintes fois par des déclarations conscientes »( Rab .106). Or, l’intégration du folklore carnavalesque à la grande littérature s’opère par le biais de ce que M. Bakhtine appelle la carnavalisation.

On mesure, à partir de là, la complexité des problèmes que soulève cette thèse et qui, tous, nous renvoient à la nécessité de décrire le fonctionnement spécifique du folklore populaire dans le Quichotte , tout autant qu’à l’étude-non moins nécessaire- de l’éventuel décalage historique qui sépare la France des années 1530 de l’Espagne du début du XVII°siècle. Mais, toutes lumineuses qu’elles soient, toutes les notions et analyses de Bakhtine sont-elles également acceptables, sous la formulation qu’il leur donne du moins ? Une mise en perspective historique et idéologique des faits qu’il observe s’impose à nous. De ce point de vue en effet, les périodisations excessivement larges qu’il utilise (Moyen Age—vs---Renaissance), la généralisation et l’extension des concepts qiu’il a lui-même définis au départ comme caractéristiques spécifiques de certaines œuvres (polyphonie, rire carnavalesque, carnavalisation…) laissent des espaces à explorer, des notions et des problèmes à reformuler, des éléments contradictoires à articuler, des affirmations à remettre en question.

On se gardera en conséquence de réduire sa pensée - et donc de fermer le débat qu’il a ouvert - en se contentant de dresser, dans le sillage de ses propres analyses, l’inventaire de tout ce qui témoigne dans le texte des pratiques carnavalesques de l’Espagne du temps. Sans doute doit-on savoir gré à notre collègue A. Redondo de s’être attaché au cours des dernières années à gloser, sans toujours le reconnaître malheureusement, les écrits de Bakhtine. Il ressort en effet des différents articles qu’il a publiés sur le sujet une image plus précise et plus riche de l’impact qu’a eu dans l’élaboration du Don Quichotte la culture populaire carnavalesque. Cette accumulation des remarques érudites, toute utile qu’elle soit, présente cependant l’inconvénient de ramener le débat à une simple étude de sources, nous faisant par là oublier les véritables enjeux qui se dégagent des travaux de Bakhtine.

Il me paraît indispensable de faire avant toute chose la synthèse de ce qui est acquis et d’ordonner autour de quelques grandes lignes de force la matière carnavalesque investie dans Don Quichotte.

  • Je distinguerai, de ce point de vue, dans un premier temps, ce qui concerne les personnages, les motifs et les symboles carnavalesques. On relèvera, pour le premier cas, la symbolique des noms : Don Quichotte, Sancho Panza, Aldonza,Trifaldín, Carrasco, Rocinante…construits, de façon explicite, soit à partir de connotations linguistiques, soit à partir de personnages traditionnels (Panza, Pansart, Panchart, Aldonza), soit à partir de connotations linguistiques (Carrasco→loco ; rocín→bobo ; Trifaldi→tres faldas) ou culturelles (Trifaldi→parodie de Truffaldín du Roland Furieux) soit encore à partir de connotations à la fois linguistiques et culturelles (Quijote→Quijada→masque de Ganassa).

Sur cette première série se projettent, et à cette première série s’ajoutent certains éléments d’une typologie carnavalesque : géants, diables…ainsi que les paires : homme sauvage/femme sauvage ; Carême/Carnaval ; cuerdo/loco, qui tantôt investissent les précédents (Don Quichotte/Sancho), tantôt travaillent, si j’ose dire, "à visage découvert. Parmi les motifs carnavalesques, citons :

    • les noces comiques du paysan (Canción de Olalia, bodas de Camacho),
    • les prophéties parodiques,
    • les transformations du sang en vin ou du vin en sang,
    • les tribunaux populaires parodiques,
    • les diableries,
    • le bernement (I, 8, p. 1090b :« Comenzaron a levantarle en alto como los perros por carnestolendas »). Ajoutons enfin la liste des accessoires et des symboles du Carnaval(masques, déguisements, sonnailles, couleurs, miroirs, lunes…) Il s’agit jusqu’ici d’une sorte de nébuleuse de signes grâce auxquels toute une microsémiotique se donne à voir comme telle.
  • On s’aperçoit à la réflexion que ces divers éléments s’organisent en ensembles qui jouent un rôle central dans l’architecture du récit. C’est ainsi que se constituent des séries qu’on est en droit de considérer comme pertinentes. Tel est le cas des différentes repésentations de l’Enfer :
    • II,11, - Épisode de« las cortes de la Muerte( »que más parece la barca de Caronte que carretera de las que usan"(p.1307b).
    • II,22, - Cueva de Montesinos.
    • II,25-27 ,- Épisode de Maese Pedro et son singe devin (« nos hace creer que tiene el diablo en el cuerpo »1360 ;« debe de tener hecho algún concierto con el demonio »1361b ; « este mono habla con el estilo del diablo »1362a)
    • II,34, - Diablerie organisée par le duc et la duchesse(« y un postillón que en traje de demonio las pasó por delante… »1394a).
    • II,39, - El barco encantado (« o yo sé poco o ya hemos pasado o pasaremos presto por la línea equinoccial que divide y corta los dos contrapuestos polos en igual distancia… »1373b).
    • II,41, - Épisode de Clavileño.
    • II,45, - Sancho tombe dans un trou qu’il compare lui-même à la cueva de Montesinos.
    • II,69, - Mort et résurrection d’Altisidora en présence de deux juges de l’Enfer Minos et Radamanto.

Ces diableries s’organisent pour la plupart autour du thème du rachat : rachats de Dulcinée, de don Clavijo, d’Antonomasia, des duègnes du palais de Candoya, de Melisendra par don Gaiferos dans le rétable de Maese Pedro)… Or, ce thème convoque la présence de l’au-delà, de la Mort, de frontières à franchir dans les deux sens : différentes représentations de ce franchissement sont successivement convoquées : la barque de Caron, la ligne d’équinoxe, les descentes sous terre ou les expéditions aériennes, le sommeil, l’enchantement, la Mort…Mais ce franchissement implique toujours la verticalité vers le bas (cueva, sima…) ou vers le haut (Clavileño). La verticalité se donne ainsi à voir comme le lieu poétique de l’étrange, de l’irréel, de la Mort et de l’au-delà. C’est par rapport à cette signification que doit être comprise, semble t-il, l’errance des deux héros dans l’horizontal, qui apparaît ainsi comme l’espace reconnu et à reconnaître du quotidien, du réel et de la Vie. Le thème du rachat suppose - et ceci me paraît fondamental- que les frontières entre les deux mondes puissent être franchie dans les deux sens. Mais ce même rachat implique à son tour deux catégories d’actants :

  • le médiateur, qui va et vient entre les deux univers : le couple Don Quichotte/Sancho mais aussi des personnages mythiques liés à la culture carnavalesque tels que l’homme et la femme sauvages. Il est significatif, sur ce point, de noter que Clavileño est amené par quatre hommes sauvages : "entraron en el jardín cuatro salvajes vestidos todos de verde hiedra, que sobre sus hombros traían un gran caballo de madera…(II,41 1409b). Aldonza Lorenzo elle-même, représentation explicite de la femme sauvage, joue, de ce point de vue, un rôle central autour duquel s’ordonne d’une certaine façon l’ensemble de la Deuxième Partie, au carrefour de l’horizontalité (la paysanne de El Toboso) et de la verticalité (incarnation supposément enchantée de Dulcinea dans la vision que Don Quichotte en a dans l’épisode de la Cueva de Montesinos).
  • La victime émissaire qui se sacrifie-ou plutôt à qui on impose de se sacrifier - pour rédimer de l’enchantement, c’est-à-dire de la mort, aussi bien Altisidora que Dulcinea. Il est à remarquer ici encore que ce rôle est dévolu au seul représentant de la paysannerie, Sancho, lequel s’écrie de façon non moins significative à propos du sacrifice qui lui est demandé au bénéfice d’Altisidora :« Si es que para curar los males ajenos tengo yo de ser la vaca de la boda »(II 69, 1509b). Mais précisément la mise en scène de cet acte d’exorcisme est calquée sur la pratique inquisitoriale :« Salió en esto de través un ministro y, llegándose a Sancho, le echó una ropa de bocací negro encima, toda pintada con llamas de fuego, y quitándole la caperuza, le puso en la cabeza una coraza al modo de las que sacan los penitenciados por el Santo Oficio… »(II,69,1508a).

Comment, dans un tel contexte, doit-on interpréter le fait que cette même victime soit présentée comme un élu de Dieu :« Ten paciencia, dit Don Quichotte à son écuyer, hijo, y da gusto a estos señores y muchas gracias al cielo por haber puesto tal virtud en tu persona que con el martirio de ella desencantes los encantados y resucites los muertos » (Ibid, p.1529a) ? Sancho accède t-il à ce statut où le bien et le mal se confondent parce qu’il est d’abord et avant tout un « simple d’esprit » ? Sa fonction de bouc émissaire s’articulerait alors sur le stéréotype du simple/agudo qu’il investit et qui apparaît traditionnellement visité par l’esprit de Dieu.

Les personnages principaux eux-mêmes franchissent tour à tour et dans les deux sens ces frontières. Lorsque Sancho renonce à sa charge de Gouverneur il le fait en ces termes :« Abrid camino, Señores míos, y dejadme volver a mi antigua libertad : dejadme que vaya a buscar la vida pasada para que me resucite de esta muerte presente »(II 53, 1456b). Or le monde qu’il repousse a toutes les caractéristiques du monde artificiel des llivres de chevalerie, ce monde artificiel auquel renonce à son tour Don Quichotte sur son lit de mort : « En fin llegó el último de Don Quijote, después de recibidos todos los Sacramentos y después de haber abominado con muchas y eficaces razones de los libros de caballerías »(II 74, 1523a). C’est en mourant et au moment de mourir que le protagoniste accède à la vie. Vie et mort dans une saisie simultanée qui illustre parfaitement ce qu’écrit Bakhtine au sujet du grotesque : « La nature profonde est en effet d’exprimer la plénitude contradictoire et à double face de la vie qui comprend la négation et la destruction (mort de l’ancien) considérées comme une phase indispensable, inséparable de l’affirmation, de la naissance de quelque chose de neuf et de meilleur » (Rab, p.72). Sans doute, dans ce cas, peut-on observer que le dénouement coïncide avec le thème de l’Homo Novus « y recibe también a tu hijo Don Quijote que si viene vencido de los brazos ajenos viene vencedor de sí mismo ; que según él me ha dicho es el mayor vencimiento que desearse puede »(II 72, 1518a). Lue à travers le dénouement et à partir de celui-ci, l’histoire du héros correspond à un long parcours initiatique dans l’espace des ténèbres infernales, auxquelles est assimilée, nous l’avons vu, l’irréalité chevaleresque, double parcours puisque sur le premier s’articule l’errance dans le paysage manchègue gérée par l’expérience du quotidien. Ambiance et contradiction de nature carnavalesque une fois encore, qui, avec la mort de Don Quichotte inscrit l’émergence d’un monde nouveau.

Ambivalence et contradiction qui, dans le cadre du système que j’étudie ici, régissent ce que j’appellerai le carré des figures.

Don Quichotte ……………………………………..Sancho

Dulcinea ………………………………………………. Aldonza Lorenzo

La critique a attiré jusqu’ici l’attention essentiellement sur ce qui distingue l’un de l’autre le chevalier et son écuyer tout en observant que, au fil des chapitres, ils évoluent l’un vers l’autre. Mais on ne saurait oublier ce qui les unit et, en premier lieu, le système oppositionnel (gros/maigre ; Carnaval/Carême) en dehors duquel ils perdent toute signification individuelle. C’est dans ce cadre premier que s’inscrit leur étrange nature d’êtres à la fois cuerdos et locos.. C’est d’abord à Don Quichotte qu’est attribuée cette ambiguïté. Les citations ne manquent pas :

  • « pareciéndole que era un cuerdo loco y un loco que tiraba a cuerdo[…] pero ya lo tenía por cuerdo, ya por loco » (II, 27, 1330b)
  • « Quien no oyera el pasado razonamiento de Don Quijote que no le tuviera por persona muy cuerda y mejor intencionada… » (II 43, 1417 a)
  • « dejando admirados a los circunstantes haciéndoles dudar si le podían tener por loco o por cuerdo » (II, 58, 1473 a)
  • « Aquí le tenían por discreto y allí se les deslizaba por mentecato » (II, 59, 1477a)
  • « dejando a don Juan y a don Jerónimo admirados de ver la mezcla que había hecho de su discreción y de su locura » (II, 59, 1477b) Á l’opposition cuerdo/loco qui cractérise don Quichotte se superpose celle qui régit le personnage de Sancho, tonto/discreto (ou simplicidad/agudeza) :
  • « no acababa de determinarse si le tendrían o pondría por tonto o por discreto » (II, 45, 1426b)
  • « pareciéndole que las razones de Sancho eran más de filoósofo que de mentecato » (II, 59, 1474b)
  • dijo Sancho tantos donaires y tantas malicias que quedaron de nuevo admirados a los duques así con su simplicidad como con su agudeza" (II, 70, 1512)
  • « tiene [Sancho] a veces unas simplicidades tan agudas que el pensar si es simple o agudo causa no pequeño contento ; tiene malicias que lo condenan por bellaco y descuidos que lo confirman por bobo […] cuando pienso que se va a despeñar de tonto, sale con unas discreciones que le levantan al cielo » (II, 32, 1387a)

Le système qui se dégage peut être ainsi reconstruit :

Don Quichotte « maladies mentales » Sancho

cuerdo ………………………..loco tonto………………………………….discreto mentecato…………………………. filósofo discreción…………………….locura buen ingenio………………..mentecato simple…………………………………. agudo bobo…………………………………….discreciones

Apparaît ainsi un réseau de similitudes et de différences : deux caractéristiques communes, d’un côté le générique et vague ’mentecato’ (’falta de juicio’), de l’autre la ’discreción’, qualités et défauts partagés par les deux personnages. Par contre, apparemment, Sancho n’est que rarement qualifié de ’loco’. don Quichotte n’est ni ’tonto’ ni ’bobo’, qualificatifs réservés à l’écuyer. ’Simple’, ’tonto’, comme ’loco’ d’ailleurs, renvoient au vide si on en croit Covarrubias : « Simple : …mentecato porque es como el niño o la tabla rasa do no hay ninguna pintura… ; loco […] al loco solemos llamar vacío y sin seso… ; tonto : el simple y sin entendimiento ni razón […] Púdose decir de tonto que […] vale redondo y vacío a medio de una media naranja y el tonto tiene vacía la cabeza »

Tout en désigant des maladies mentales, les trois termes de ’loco’, ’tonto’, ’bobo’, renvoient à des contenus différents : « Entre loco, tonto y bobo hay mucha diferencia por causarse estas enfermedades de diferentes principios y enfermedades. La una de la cólera adusta y la otra de la abundancia de flema » Cette dernière remarque de Covarrubias tirée de l’article ’Loco’ nous apprend que ’tonto’ et ’bobo’ désignent bien des individus affectés d’une maladie mentale, ce qui a donc quelque chose à voir avec la ’locura’. On ne songe en effet à discriminer (« Entre loco, tonto y bobo hay mucha diferencia… ») que ce qui est à un premier niveau semblable ; ensuite parce qu’elle établit deux sortes de malades, les ’locos’ d’un côté, les ’tontos’ et ’bobos’ de l’autre et qu’elle présente ces maladies comme procédant d’humeurs contradictoires : tandis que la ’cólera’ est « un humor cálido, seco y amargo » ( D.Autoridades), définition que renforce chez Covarrubias, l’adjectif ’adusta’ (« Lo que es o está requemado y tostado a fuerza del calor del sol o del fuego »), la flema, au contraire est : « uno de los cuatro humores que se hallan en nuestro cuerpo cuya naturaleza es fría y húmeda ». C’est sur cette typologie que s’articulent les aspects physiques de nature carnavalesque du couple Don Quichotte/ Sancho mais c’est également d’elle que semblent dériver certains développements qui peuvent apparaître comme secondaires et, en particulier, le rôle qui est dévolu à Sancho : « El melancólico es triste, el sanguino alegre, el colérico airado y el flemático sufrido. » (D. Autoridades)

Entre eux deux , Don Quichotte et Sancho recouvrent la totalité du champ sémantique de la folie mais seul Sancho est qualifié de ’simple’, ce qui lui permet de jouer un rôle spécifique : « Lo cierto es que Dios ama mucho el corazón sencillo y humilde […] y por el consiguiente la Sacratísima Reyna de los ángeles, la qual muchas veces se ha aparecido a gente rústica y simple… » (Cov., art. simple). Dans ce contexte sémantique, Sancho se donne à voir comme le guide initiatique qui conduira son maître jusqu’à la guérison.

Ce qui retient cependant en définitive l’attention c’est bien que, en dépit de la différence qui porte sur des points d’application (locura ou simpleza), les deux personnages constituent l’un et l’autre des espaces internes de contradiction (cuerdo/loco ; tonto/discreto), espaces de contradiction qui impliquent eux-mêmes ce que j’appellerai des contradictions secondes (loco-cólera….vs…tonto-flema). Ainsi le sème de la contradiction (+/-) se reproduit-il au travers de toutes les facettes de ce couple « monstrueux ». Qu’il s’agisse de caractéristiques physiques ou morales, de normes de comportement, de symboles ou encore de fonctions actantielles (maître/valet ; adjuvant/opposant ; victime/bourreau) nous n’avons affaire qu’à de simples vecteurs ou supports multiples qui permettent au concept de la contradiction de se reproduire et de s’imposer.

Lorsque, à partir de cette description des faits, on envient à essayer d’en comprendre le fonctionnement on constate que les deux personnages se répartissent des espaces qu’ils occupent alternativement : lorsque l’un est fou, l’autre philosophe ; lorsque le premier est sage, l’autre est, à sa façon, fou. Ce jeu de reversibilité transforme la contradiction initiale en ambivalence et ambiguïté.

Le cas de la paire Dulcinea/ Aldonza est sur ce point très clair puisque les deux représentations renvoient explicitement à un personnage unique qui se diffracte. Aldonza, paysanne rustre de El Toboso, est à Dulcinea ce qu’est Sancho à Don Quichotte. Or Dulcinea est au même titre qu’Amadis et plus encore qu’Amadis une médiatrice ; elle est plus qu’un modèle ; elle est ce qui permet à don Quichotte d’exister en tant que chevalier (« porque el caballero andante sin amores era árbol sin hojas y sinfruto, y cuerpo sin alma » I 1, 1039 b). Mais après que Sancho s’en est revenu de son ambassade à El Toboso, Aldonza, présentée comme la forme enchantée de Dulcinea, devient (ou redevient) à son tour la représentation et donc la médiatrice de Dulcinea. Ells jouent l’une et l’autre le même rôle mais dans deux aires culturelles différentes : la première en fonction des modèles discursifs de la littérature chevaleresque, la seconde suivant des stéréotypes de la vision carnavalesque qui fait de la femme sauvage un guide et et une médiatrice. Or ici encore nous nous trouvons en face d’un fonctionnement curieux : la réalité première, si on peut dire, est Aldonza « Oh, cómo se holgó nuestro buen caballero cuando hubo hecho este discurso y más cuando halló a quién dar nombre de su dama ! Y fue, a lo que se cree, que en un lugar cerca del suyo había una moza labradora de muy buen parecer […] LLamábase Aldonza Lorenzo y a ésta le pareció bien darle el título de señora de sus pensamientos y buscándole nombre que no desdijese mucho del suyo[…] vino a llamarla Dulcinea del Toboso.. ; » (I 1, 1040a) Or, après l’ambassade de Sancho, Aldonza devient une réalité seconde ; elle semble avoir usurpé l’identité de Dulcinea (ellle est sa forme enchantée) tout comme celle-ci avait d’abord usurpé la sienne. Á un certain niveau, Dulcinea a déplacé de la réalité celle qui lui avait donné forme. En s’intégrant dans la fable de Sancho, Aldonza est devenue la fiction d’un être de fiction. On assiste ainsi à des déplacements croisés dans les espaces respectifs de la fiction et du réel homologues aux déplacements de D.Q. et S.P. dans les espaces de la folie et de la sagesse.

Ce jeu du réversible produit une sytématique de l’ambivalence et de l’ambiguïté particulièrement sensible dans la façon dont ces quatre personnages sont sexuellmement marqués. Á tout seigneur tout honneur ! En se coulant dans la peau du personnage de Carême (en espagnol : la Cuaresma) D.Q. se féminise. Dans le tableau de Brueghel, Le Carême et son cortège, ce personnage est déjà dépeint comme asexué, sans doute parce que, porteur du sème de l’abstinence et de la privation de toute jouissance il ne saurait, sous peine de se parjurer, présenter quelque marque que ce soit d’une potentialité sexuelle. Les tradition espagoles accentuent, ou, plus exactement, pervertissent ce trait en transformant - ce qui est idéologiquement significatif - ce non-sexe en sexe féminin. C’est ainsi que , comme le rapporte Caro Baroja (Baroja, 1965, P.I, ch. VIII), le Carême emprunte souvent en Espagne les traits d’une vieille femme « chupada y larga » que l’on scie en deux au milieu ou (quelquefois) à la fin du Carême. Replacé dans ce réseau sémiotique, Don Quichotte-Doña Cuaresma apparaît bien comme ce qu’il (ou ce qu’elle) est, à savoir le paradigme de l’abstinence. Mais le sème de la féminité ne cesse de l’accompagner : celui qui, sur son lit de mort recouvre sa véritable identité d’Alonso Quijano est affublé par le narrateur de surnoms tous déclinés au féminin : Quijana, Quesada, et, plus siginificatif encore, Quijana. Que Alonso Quijano se fasse ainsi interpellé sous le nom de Quijana ouvre un deuxième niveau de signification où le folklore s’articule sur le sous-entendu et s’y prolonge.. On se surprend à interpréter, dans un effet de retour, l’expression qui le pésente comme « un hidalgo de los de lanza en el astillero » par rapport à l’emploi attesté à l’époque de lanza comme synonime de pénis. Don Quichotte serait ainsi de ceux qui « ont laissé leur instrument au vestiaire » ! Qu’on accepte d’en voir la preuve dans l’épisode de Maritormes : alors qu’il s’imagine poursuivi jusque dans son lit par quelque princesse énamourée il se réfugie derrière des prétextes multiples pour se dérober I, 17, 1086) Sancho participe de cette ambiguïté. Dans un intéressant article daté de 1983 [« Doña Sancha (Quijote, II, 60 » in Homenaje a J.M. Blecua], Maurice Molho a mis en relief les traits qui décrivent la féminité de Sancho (Le fait qu’il monte, a mujeriegas son caractère pusillanime,la description que fait de lui D.Q. comme « duro de corazón »et « blando de carnes », deux adjectifs corrélatifs traditionnellement attribués aux « beautés cruelles », le fait enfin qu’au cours d’une dispute avec son maître, il se projette lui-même sous les traits de « doña Sancha »). Mais précisément, après ce que je viens de dire des sous-entendus du texte , l’épisode rapporté au chapitre 60 de la Deuxième Partie appelle une lecture érotique qu’occulte mal le dialogue. Qu’on oublie celui-ci et de quoi s’agit-il ? Penché au-dessus de son valet profondément endormi, D.Q. entrepend de le déshabiller lorsque Sancho se réveille et le culbute. Et lorsqu’on revient sur les circonstances immédiates de cette gesticulation on constate que c’est le désir sexuel qui a tenu Don Quichotte éveillé. Lorqu’il s’écrie :« porque eres duro de corazón y, aunque villano, blando de carnes » y a-t-il dans ce qu’il dit une autre logique que celle dudésir et du fantasme ? Dans ce jeu de culbutes où ils sont alternativement l’un sous l’autre, tour à tour dominateur et dominé, homme et femme,, le dialogue fonctionne comme le masque d’une scène d’homosexualité : masque du narrateur qui s’autocensure, masque de Don Quichotte qui dissimule la véritable nature de son désir sous le prétexte qu’il lui faut travailler au désenchantement de Dulcinée. Pour Aldonza, les choses sont encore plus claires. La description que fait Sancho Panza fait d’elle est trop connue pour qu’il soit nécessaire d’y revenir : sans doute est-elle dépeinte comme un homme déguisé en femme mais le texte redouble curieusement, à un autre niveau, le sème de la bisexualisation en lui attribuant pour la nommer deux prénoms qui sont resrpectivement celui de sa mère (Aldonza Nogales) et celui de son père (Lorenzo Corchuelo) 5II, 25, 1132b]. Il s’agit, comme pour Don Quichotte, d’un surnom, ce qui est doublement significatif (« llamada por otro nombre Aldonza Lorenzo »ibid), ce qui est doublement significatif. Dulcinea, qui est le double inversé d’Aldonza, et parce qu’elle est son double inversé, ne saurait se soustraire à la loi : lorsqu’elle fait son apparition aux côtés de Merlin (II,35, 1396b-1397a), son rôle est tenu par un page du duc et le narrateur insiste sur son travesti :« levantándose en pie la argentada ninfa que junto al espíritu de Merlin venía, […] con un desenfado varonil y con una voz muy adamada hablando derechamente con Sancho Panza, dijo… » Varonil---vs----adamada : fausse Angélique et véritable travesti, Dulcinea répète dans son jeu de scène le sème de la bisexualisation au même titre que les trois autres personnages de ce carré de figures.

J’observe donc que la sémantisation qu’opère sur les quatre figures le point de vue carnavalesque leur donne une signification particulière. Entre le monde de l’au-delà qui est celui de l’étrange et de la mort et celui de l’expérience qui est l’univers de la vie se dressent deux personnages singuliers qui ne relèvent pas tout à fait de la quotidienneté : Sancho et Aldonza ne peuvent en effet jouer pleinement leurs rôles respectifs que parce qu’ils sont à cheval sur chacun des deux versants. A partir de là, on comprend mieux que Aldonza en tant qu’incarnation de Dulcinea, soit une création de Sancho, et en quelque sorte, précisément parce qu’elle est sa créature, son double.

Ce jeu de relations croisées m’amène à penser qu’en faisant se fouetter Sancho, Don Quichotte se fustige lui-même et en cherchant à rédimer Dulcinée c’est lui-même qu’il rachète. Il exorcise en lui ce qui l’empêchait d’accéder à la vie ; Sancho ne s’écrie t-il pas lorsqu’ils reviennent à leur village :« Abre los ojos, deseada patria y mira que vuelve a tí Sancho Panza tu hijo, si no muy rico bien azotado. Abre los brazos y recibe también a tu hijo Don Quijote que si viene vencido de los brazos ajenos, viene vencedor de sí mismo ; que según él me ha dicho es el mayor vencimiento que dearse puede »(II 72 ; 1518a). Son aventure et sa trajectoire personnelles représentent ainsi le basculement d’une société dans une époque nouvelle.

La lecture que je propose repose sur le fonctionnement de ce carré de figures, qui est un carré de doubles : Don Quichotte-Sancho ; Don Quichotte-Dulcinea ; Dulcinea-Aldonza ; Sancho-Aldonza.Mais ce carré lui-même synthétise les axes fondamentaux du folklore comique populaire(reversibilité, ambivalence, contradiction) ainsi que les réponses que ce même folklore apporte aux inquiétudes de la vie collective en périodes de crise (articulations du passé et de l’avenir, exorcisme, recours à l’au-delà et mediation). Il apparaît comme un foyer essentiel de production de sens.

Ce carré de figures est un relai essentiel et central de la morphogénèse. Les doubles DQ/SP ou Du/Ald ne sont que les représentatiions permanentes d’un schéma structural qui ne cesse de produire du sens tout au long du texte. On retrouve ce schéma au niveau narratif où il s’occulte derrière les motifs autour desquels se construisent les différents épisodes (venta/castillo ; molinos de viento/gigantes ; ventero/alcaide ; bacía/yelmo ; sudor/sangre ; campesino/caballero ; troupeaux/armées de chevaliers etc…). Sa rémanence ou son évolution rendent compte de la maladie mentale du protagoniste et de sa guérison :« con lo cual acabó de confirmar Don Quijote (…) que el abadejo eran truchas ; el pan candeal, y las rameras damas »…(I2, 1042b) . « Tentóle luego la camisa y aunque ella era de harpillera, a él le pareció de finísimo y delgado cendal…(I 16 ; 1086a). Mais après qu’il eût été vaincu : »Apeáronse en un mesón que por tal le reconoció Don Quijote y no por castillo(…) que después que le vencieron con más juicio en todas las cosas discurría"…(II 71 ;1515a).

Ce même schéma organise le scénario que différents personnages font jouer au couple DQ/SP et auquel ils s’intègrent eux-mêmes (cf.infra), ou, à un niveau plus élémentaire, le récit qu’ils font de leur propre vie : « El ventero que, como está dicho, era un poco socarrón […] así le dijo […] que él asimismo en los años de su mocedad se había dado a aquel honroso ejercicio[…] y que, a lo último, se había venido a recoger a aquel su castillo donde vivía con su hacienda y con las ajenas »…(I 3 ; 1043b).

On le retrouve enfin dans pratiquement tous les passages épidictiques qui mêlent à des degrés divers l’injure et la louange, dans le droit fil de la logique carnavalesque comme nous l’a rappelé Bakhtine : « Louanges et injures sont les deux faces de la même médaille. Le vocabulaire de la place publique est un Janus à double visage. Les louanges, nous l’avons vu, sont ironiques et ambivalentes, à la limite de l’injure : les louanges sont grosses d’injures et il n’est guère possible de tracer une démarcation précise entre elles, de dire où commencent et où s’arrêtent les unes et les autres. de même pour les injures. Bien que dans la louange ordinaire louanges et injures soient séparées, dans le vocabulaire de la place publique elles semblent se rapporter à une sorte de corps unique mais bicorporel que l’on injurie en louant ou que l’on loue en injuriant. C’est la raison pour laquelle dans le langage familier (et notamment les obscénités), les injures ont si souvent un sens affectueux et laudateur » (Rab.p. 167). Les exemples dans le Quichotte ne manquent pas, qu’il s’agisse du portrait de Aldonza par Sancho ou encore de la description burlesque des deux fiancés paradigmes de la laiseur faite par le père du jeune homme au Gouverneur de l’île de Barataria :

  • " Bien la conozco-dijo Sancho- y sé que tira tan bien una barra como el más forzudo zagal de todo el pueblo.¡Viva el Dador, que es moza de chapa hecha y derecha y de pelo en pecho […] ; oh, hideputa, qué rejo que tiene y qué voz ! Sé decir que se puso un día encima del campanario de la aldea a llamar unos zagales suyos que andaban en el barbecho de su padre, y aunque estaban de allí más de media legua, así la oyeron como si estuvieran al pie de la torre (I 25 ; 1132b),
  • « aunque, si va a decir la verdad, la doncella es como una perla oriental y mirada por el lado derecho parece una flor del campo ; por el izquierdo no tanto porque le falta aquel ojo que saltó de viruelas […] Es tan limpia que por no ensuciar la cara trae las narices, como dicen arremangadas que no parece sino que van huyendo de la boca ; y con todo esto parece bien por extremo porque tiene la boca grande y a no faltarle diez o doce diente y muelas pudiera pasar y echar raya entre las más bien formadas… »etc. (II 7, 1432-1433).

Suite et fin de cette étude dans l’article suivant : «  Don Quichotte transcrit l’évolution historique de la pratique carnavalesque » (art.13)

Théorie

Il s’agit ici de présenter les concepts spécifiques de la sociocritique d’Edmond Cros

Aux origines de l’art abstrait

De l’image sonore de Freud à l’image acoustique de Saussure

Chapitre 1

De l’image sonore de Freud à l’image acoustique de Saussure

La Sociocritique s’intéresse avant tout à la façon dont les structures socioéconomiques s’incorporent dans les structures textuelles, en précisant cependant que cette incorporation n’ est jamais directe ni automatique dans la mesure où chacun des niveaux impliqués (l’ infrastructure et la superstructure) a une histoire et un temps (c’est-à-dire un rythme d’ évolution) qui lui sont propres. Notre hypothèse fondamentale s’appuie ainsi sur la notion de formation sociale constituée selon Karl Marx par la coexistence de plusieurs modes de production (médiéval, pré-capitaliste, capitaliste, pour l’âge classique par exemple). Pour nous, cette formation sociale génère une formation idéologique qui s’exprime dans une formation discursive. La notion de formation sociale peut sembler peu adaptée à l’évolution des sociétés modernes dont les modes de production capitalistes tendent à s’organiser à l’ identique mais son intérêt ne manque pas d’ être évident si on admet qu’en réalité la spécificité de tout mode de production renvoie à un temps historique précis. La notion de formation sociale peut ainsi être re-définie par la co-existence, à un moment déterminé de l’Histoire, de plusieurs temps historiques. On doit considérer alors que ces divers temps historiques sont liés entre eux et constituent de la sorte un système régi par l’hégémonie de l’un d’entre eux, le temps présent en l’occurrence. C’est ce système qui génère la formation idéologique correspondante. On ne peut imaginer en effet que chacun des divers temps historiques impliqués intervienne directement dans cette formation. La complexité de ce processus nous apparaîtra plus nettement encore si on se souvient de ce que ce second système, à savoir la formation idéologique, n’évolue pas forcément au rythme du premier, qui cependant l’engendre, mais, également, en fonction de sa propre histoire. Et on peut en dire autant des rapports qui s’ établissent entre le niveau idéologique et le niveau discursif où nous supposons que s’inscrit en dernière instance le matériau socio-économique. On retiendra donc, d’une part que le processus d’incorporation de l’Histoire implique des mécanismes de médiation, de transfert, de décrochement, d’adaptation, d’autre part que, de toutes façons, en passant d’un système (infrastructurel) à un autre système (idéologique) et de celui-ci au troisième (discursif) nous avons successivement traversé le contexte de trois rythmes différents, c’est-à-dire de trois temps historiques qui ne coïncident que partiellement. Or, à l’intérieur de chacun de ces trois niveaux et entre l’un et l’autre nous devons imaginer une série d’instances qui se présentent soit comme parfaitement adaptées au temps hégémonique du présent ou, au contraire, en retard ou en avance. Lorsqu’on s’interroge sur le mécanisme qui régit ce flux ininterrompu de l’Histoire on constate que ce sont ces multiples déphasages qui l’impulsent, dans la mesure où les instances adaptées au temps présent ou « en avance » sur leur temps exercent toujours une force d’attraction sur celles qui sont « en retard ». Le pluri système qui nous intéresse, à savoir la totalité des trois formations (sociale, idéologique et discursive) « se présente de fait comme un dispositif de production fonctionnant sur un régime d’inégalité où les déséquilibres induisent des mutations » (Louis Althusser ) . (Cros : 2005, 57 et sq.) La notion d’instance intermédiaire peut sembler trop abstraite, ce qui m’amène à proposer un exemple concret et, donc, à envisager, dans cette perspective, une période historique relativement large ( la deuxième moitié du XIX siècle et la première décennie du XX e) pour montrer comment une instance intermédiaire, en ce cas l’Esthétique scientifique, articule les deux niveaux de l’infrastructure et du champ culturel. Je prendrai en compte, pour cela, les principales manifestations culturelles de l’époque impliquée, depuis les premiers travaux de Freud et ceux de Saussure jusqu’aux manifestes qui concernent la Poétique et la peinture abstraite, en examinant comment certains micro phénomènes discursifs reproduisent des régularités textuelles chargés d’Histoire.

1- Du « schéma psychologique de la représentation du mot »

« La Représentation consciente associe la représentation de chose et la représentation du mot afférente » (Freud)

Dans le récit qu’il fait de ses études sur l’hystérie, Freud est particulièrement attentif à l’acuité plastique des représentations qui terrifient les malades : c’est, par exemple, en effet à sa demande qu’Emmy « confirme que pendant son récit elle a réellement vu se dérouler avec leurs couleurs naturelles les scènes qu’elle racontait […] Chaque fois que ces souvenirs lui reviennent à l’esprit, elle en revoit les scènes avec toute l’acuité du réel. » Cette façon de présenter les choses (« A ma demande, elle confirme« …) implique d’une part que l’analyste ait posé à sa patiente une question sur ce point précis qu’il juge important et d’autre part que cette question s’articule sur une hypothèse qu’il souhaiterait voir confirmée ou infirmée. Effectivement, dans leur « Communication préliminaire » J. Breuer et S. Freud insistent sur la netteté hallucinatoire qui caractérise l’apparition des phénomènes hystériques : »Nos observations prouvent que, parmi les souvenirs, ceux qui ont provoqué l’apparition de phénomènes hystériques ont conservé une extraordinaire fraîcheur et, pendant longtemps, leur pleine valeur émotionnelle […] Ce n’est qu’en interrogeant des patients hypnotisés que ces souvenirs resurgissent avec toute la vivacité d’événements récents. Six mois durant, une de nos malades revécut avec une netteté hallucinatoire tout ce qui l’avait émue […] Une autre malade revivait […] également avec une netteté hallucinatoire […D’autres souvenirs encore, vieux de quinze à vingt ans et très importants au point de vue étiologique réapparurent aussi dans leur surprenante intégralité et toute leur force sensorielle, déployant, lors de leur retour, toute la puissance affective propre aux événements récents." (6-7) Ces citations évoquent sans doute une scène intérieure mais elles mettent en relief surtout un regard également intérieur. Or ce regard s’articule directement sur le récit. Freud fait observer, à propos de ces souvenirs pathogènes, que leurs représentations plastiques s’estompent au fur et à mesure que ces souvenirs sont verbalisés, c’est à dire mis en récit : "Lorsqu’une image a réapparu dans le souvenir, le sujet déclare parfois qu’elle s’effrite et devient indistincte à mesure qu’il en poursuit la description. Tout se passe quand il transpose la vision en mots, comme s’il procédait à un déblaiement. L’image mnémonique elle-même fournit l’orientation, indique dans quelle direction le travail devra s’engager. […] Une fois le travail terminé, le champ visuel redevient libre et l’on peut évoquer une autre image. Mais parfois la même image continue opiniâtrement à se présenter à la vue intérieure du malade bien qu’il l’ait déjà décrite. C’est alors pour moi l’indice que le malade a encore quelque chose d’important à me dire à propos de cette image. Dès qu’il l’a révélé, l’image disparaît à la manière d’un fantôme racheté qui trouve enfin le repos. ».(226-227 ; c’est moi qui souligne) Dans leur « Communication préliminaire », Breuer et Freud, en faisant la synthèse des observations qu’ils ont pu faire sur les cas qu’ils ont étudiés, précisent que le symptôme hystérique disparaît lorsque le patient donne à son émotion une expression verbale. « Á notre très grande surprise, nous découvrîmes, en effet que chacun des symptômes hystériques disparaissait immédiatement et sans retour quand on réussissait à mettre en pleine lumière le souvenir de l’incident déclenchant, à éveiller l’affect lié à ce dernier et quand,ensuite, le malade décrivait ce qui lui était arrivé de façon fort détaillée et en donnant à son émotion une expression verbale. Un souvenir dénué de charge affective est presque toujours totalement inefficace. Il faut que le processus psychique originel se répète avec autant d’intensité que possible, qu’il soit remis in statum nascendi, puis verbalement traduit. »(4 ; souligné dans le texte)

En 1891 dans sa « Contribution à la conception des aphasies », Freud associe la perception visuelle de l’objet à « l’image sonore » (l’expression est de lui) du mot qui le désigne et propose un « schéma psychologique de la représentation du mot » qui fait apparaître le caractère indissociable des deux éléments constitutifs d’une même unité (image sonore du mot + représentation visuelle de l’objet). (Cf infra). Dans « Sur le mécanisme psychique de l’oubli » (Freud : 1898 in 1984, 100-101) il raconte comment, alors qu’il essayait en vain de se souvenir du nom de l’auteur des fresques du Jugement dernier à la chapelle Saint Brice d’Orvietto, il voyait cependant avec la plus grande netteté le visage de l’artiste :

Mais le nom du peintre m’échappait et demeurait introuvable. Je forçai ma mémoire, je fis défiler devant mon souvenir tous les détails de la journée passée à Orvietto, j’acquis la conviction que pas la moindre chose ne s’en était effacée ni obscurcie. Au contraire je pus me représenter les peintures avec des sensations plus vives que je ne le puis habituellement ; et avec une particulière acuité se tenait devant mes yeux l’autoportrait du peintre -le visage grave, les mains croisées -, que celui-ci a placé dans le coin d’une peinture à côté de celui qui l’avait précédé dans ce travail […] jusqu’à ce que je rencontre un Italien cultivé qui me libéra en me communiquant le nom : Signorelli. Je pus alors de moi-même ajouter le prénom de l’homme, Lucas. Le souvenir trop clair des traits du visage du Maître sur sa peinture pâlit peu à peu. ( in Huot :1987, 201)

Lorsque le nom est oublié la représentation visuelle des traits du peintre est en quelque sorte illuminée mais celle-ci s’évanouit lorsque ce nom est à nouveau verbalisé. Il ne s’agit pas d’une simple équivalence qui permettrait à un des deux niveaux de se substituer à l’autre mais d’une continuité indivisible. Lorsqu’un des deux niveaux est altéré ou lorsque cette unité que constituent l’image visuelle de l’objet et l’image sonore du mot se désagrège, il s’agit pour Freud d‘une ‘aphasie symbolique’.

Pour Freud le lien du langage au monde des « objets » sensibles passe par l’œil (l’image visuelle de l’objet) et la parole (l’image sonore du mot), et Freud nomme la conséquence d’un trouble ou d’une rupture de ce lien « aphasie symbolique ». « Que des troubles dans les éléments optiques des représentations d’objet puissent exercer une telle action sur la fonction du langage s’explique par le fait que les images visuelles sont les parties les plus saillantes et les plus importantes de nos représentations d’objet. » (Freud : 1983,127, in Huot : 1987, 66)

Cette théorie sur le caractère indissociable des deux images (l’image sonore et l’image visuelle ) repose sur l’expérience clinique de Freud qu’il évoque à plusieurs reprises comme, par exemple, dans ce passage tiré de sa Contribution à la conception des aphasies (1891) :

Si le travail de la pensée s’accomplit essentiellement chez un homme à l’aide de ces images optiques […] alors des lésions bilatérales dans l’aire corticale optique doivent également provoquer des troubles des fonctions du langage, qui dépassent de loin ce qui peut être expliqué par la localisation. […] Chez un ‘parleur visuel’, une lésion de l’élément visuel n’entraînerait pas seulement la cécité des lettres, mais le mettrait aussi dans l’incapacité de se servir de son appareil du langage. (Freud : 1983, 130, 149, in Huot : 1987, 28)

2 - Une définition radicalement nouvelle de la perception

Sur ce point, on se doit de souligner que Freud se forme pendant six ans à la recherche expérimentale dans un laboratoire d’Optique Physiologique (Voir Infra) en phase directe avec les progrès de la technologie, ce qui peut expliquer, comme le suggère Hervé Huot, qu’il « ne cesse pas de prendre comme modèles de comparaison pour l’appareil psychique des instruments d’optique, microscope, télescope ou appareil photographique. » (Huot : 1987, 25). Il participe d’une recherche collective qui aboutira à une redéfinition radicalement nouvelle des mécanismes et de la nature de la perception, redéfinition dont on mesurera les effets dans divers champs culturels et, entre autres, dans le débat sur l’art non figuratif ( Cf. infra). Pascal Rousseau évoque ainsi « une reconfiguration de la perception par la médiation technologique » ou encore, « le modèle ‘ mécaniste ‘ de la perception qui, dit-il, hante le XIXe siècle :

« Nous sommes, en effet, ajoute-t-il, à une époque où on croit fermement que la physiologie expérimentale va non seulement contribuer à la compréhension des mécanismes de la sensibilité mais à celle du fonctionnement même de la pensée. La vision, les phénomènes d’attention ou de mémoire trouveraient une explication unifiée dans l’exploration du système nerveux, avec pour paradigme dominant le modèle de la transformation électrique des sensations. » (Rousseau : 2003, 26)

Freud est conduit, dans son approche des représentations hallucinatoires, à distinguer les processus respectifs de la perception et de la mémoire : « Il existe donc des neurones perméables servant à la perception (qui n‘opposent aucune résistance et ne retiennent rien) et des neurones imperméables résistants et rétenteurs de quantité (Qn) ; de ces derniers dépendent la mémoire et probablement aussi les processus psychiques en général. » (« Esquisse d’une psychologie scientifique » (1895) in Huot :1987,67)

Il partage sur ce point l’opinion qu’exprime son maître et ami Joseph Bauer, dans ses « Considérations théoriques » (Freud:1981,146-204) « Á mon avis, les ‘représentations’, les images mnémoniques même les plus vives ne peuvent, à elles seules, sans excitation de l’appareil percepteur, acquérir un caractère objectif, celui qui fait justement de l’hallucination ce qu’elle est. » Bauer précise, à ce propos, dans une note en bas de page :

« Cet appareil de perception (y compris les sphères corticales sensorielles) doit être différent de celui qui reproduit, sous la forme d’images mnémoniques, les impressions sensorielles. Une condition nécessaire de la fonction remplie par l’appareil percepteur est l’extrême rapidité du restitutio in statum quo ante, sans quoi d’autres perceptions ne pourraient plus se produire. Pour la mémoire, au contraire, une telle restauration ne saurait s’effectuer et toute perception crée une modification permanente. Il est impossible qu’un seul et même organe suffise à ces deux conditions contradictoires. […] j’entends parler ainsi de l’appareil percepteur dans son ensemble sans spécifier s’il s’agit d’une excitation des centres sous-corticaux. Nous devons admettre qu’il est affecté d’une excitation anormale, caractère qui, justement, rend possible l’hallucination » (149-150)

[On sera sensible aux formulations choisies respectivement par les deux biologistes et qui démontrent qu’il s’agit bien de recherches en cours de développement : probablement aussi les processus psychiques en général… Cet appareil de perception doit être différent… Nous devons admettre qu’il est affecté d’une excitation anormale…] Dans cette première période de sa carrière scientifique, Freud est, en effet, avant tout un anatomiste du cerveau qui s’intéresse plus particulièrement à l’optique physiologique. En 1885, il fait un stage de trois mois en ophtalmologie et rencontre plusieurs grands ophtalmologues au cours de son séjour à Paris auprès de Charcot.« En tant que clinicien, écrit-il à Carl Koller le 13 oct.1886, j’ai en effet à m’occuper tout spécialement de l’étude de l’hystérie et on n’a pas le droit, de nos jours, de publier quoi que ce soit dans ce domaine sans mesure du champ visuel. » ( Huot : 1987, 22) C’est probablement en raison de ce premier centre d’intérêt qu’il en est venu à s’intéresser aux troubles qui affectent l’organe de la vue dans le cas des comportements hystériques. Hervé Huot cite un passage de l‘un de ses articles (« Hystérie », 1888) particulièrement représentatif de ce qu’a été sa pratique clinique :

« Le trouble hystérique de la vision prend la forme d’une amaurose unilatérale ou d’une amblyopie, jamais d’une hémianopsie. Les symptômes en sont : ophtalmoscopie normale, suppression du réflexe conjonctival (diminution du réflexe cornéen), rétrécissement concentrique du champ visuel, réduction de la sensibilité à la lumière, et achromatopsie. Dans cette dernière, la sensation du violet disparaît en premier, celle du rouge et du bleu subsiste le plus longtemps. Ces phénomènes ne concordent avec aucune théorie de la cécité des couleurs, chaque sensation de couleur se comportant indépendamment des autres. Les troubles de l’accommodation et les erreurs qui en découlent sont fréquents. Lorsqu’on approche ou éloigne les objets de l’œil, la perception de leur taille est déformée et leur vision dédoublée ou multipliée. » (Huot :1987, 21)

On se souviendra également de ce que les deux premières patientes hystériques soignées par Breuer et Freud souffrent de troubles de la vision (Anna O… par Breuer et Emmy Von N… par Freud) Dans la gestation de ce qui va devenir la psychanalyse, la deuxième étape, également fondamentale, du parcours scientifique de Freud correspond à ce qu’a été sa rencontre avec Charcot, c’est à dire avec l’hystérie et l’hypnose. Or les deux champs, qu’il s’agisse de la pathologie ou de sa thérapie, ne peuvent éviter de poser le problème du rapport qui s’établit entre la représentation et le mot, entre la vision et le langage. Comme nous l’avons constaté , Freud dés sa Contribution à l’étude des aphasies, relie certains troubles des fonctions du langage à des lésions bilatérales dans l’aire corticale optique. L’hypnose, de son côté, met en jeu cette relation sur d’autres modes :

Lorsque l’hypnotiseur dit ‘Votre bras bouge tout seul, vous ne pouvez pas le retenir’, le bras se met à bouger et l’on voit l’hypnotisé s’efforcer vainement de l’immobiliser. La représentation que l’hypnotiseur a communiquée à l’hypnotisé par l’intermédiaire du mot a provoqué ce comportement psycho corporel qui correspond exactement à son contenu. (Freud : 1984, 15-16, in Huot : 1987, 31, C’est moi qui souligne)

On peut déduire des remarques et des citations qui précèdent que c’est en étudiant la physiologie de l’œil que Freud découvre l’étroite corrélation qui lie cette physiologie à la problématique du langage. Le discours scientifique produit par le champ de recherche clinique qu’est l’optique physiologique constitue donc un élément capital dans le cheminement d’une pensée qui se précise et s’enrichit au cours des années que Freud consacre à l’étude des hystéries. Georges Roque, nous rappelle que l’optique physiologique a connu un extraordinaire essor dans la seconde moitié du XIXe siècle, en particulier grâce aux travaux de Hermann Von Helmholtz. »

Comme l’a expliqué Georges Guéroult, qui a traduit en français la Théorie physiologique de la musique, les rayons lumineux produisent dans l’œil « une impression que les nerfs de la rétine transmettent au cerveau sous forme de sensations. » Deux processus distincts sont ainsi opposés : l’impression, enregistrement passif par la rétine, et la sensation, résultat de la transformation de cette impression par une série de mécanismes neurologiques faisant intervenir la mémoire, comme le signale Guéroult. Un autre helmholtzien, Auguste Laugel, affirmait encore plus clairement que « la sensation est l’œuvre, non du nerf optique, mais du cerveau. » (Roque : 203b, 51)

L’Optique physiologique de Helmholtz (1856-1866) a été traduite en français par E. Javal et N.T. Klein en 1867. Son influence , directe et indirecte, sur les théories sur la peinture et de la musique à la fin du XIXe siècle est manifeste et apparaît fondamentale. Il a, entre autres choses, étudié les couleurs en supposant qu’existaient trois couleurs fondamentales, le rouge, le vert et le violet, qui correspondaient à trois types de terminaisons nerveuses. De ses analyses physiologiques il a déduit une théorie de la connaissance. Or Freud doit être situé dans ce contexte : de 1876 à 1882, il a travaillé en effet dans l’Institut de Physiologie de Vienne dirigé par le docteur Brücke qui appartenait précisément à l’école d’Helmholtz. Il y fait des recherches sur l’anatomie du cerveau ; en 1879 il propose de nouvelles méthodes histologiques (« Notes sur une méthode de préparation anatomique du système nerveux. ») De 1882 à 1884 il publie plusieurs articles scientifiques sur le même sujet : « Structure des fibres et des cellules nerveuses de l’écrevisse. » ( 1882), « Une nouvelle méthode pour l’étude du trajet des fibres dans le système nerveux central » (1884), « Une nouvelle méthode pour l’étude des fibres nerveuses dans le cerveau et la moelle épinière. » (1884) (Huot : : 1987, 22-23). En 1885, il effectue un stage de trois mois dans un laboratoire d’ophtalmologie de Vienne et, au cours de son séjour à Paris, où il arrive la même année, « il rencontre l’ophtalmologue Parinaud,, ‘le premier ophtalmologue de New York, Knapp et le physicien oculiste Cornu qui travaille sur la vitesse de la lumière et les rayons ultraviolets. » (Huot : 1987, 22) Il a fait le voyage pour rencontrer Charcot « le plus grand chercheur de la jeune science de la neurologie, le maître des neurologues de tous les pays » (Freud parlant de Charcot dans une notice nécrologique). Cette rencontre est capitale pour la genèse de la psychanalyse : après s’être consacré pendant neuf ans à faire des recherches sur l’anatomie du cerveau, il en passera dix autres, de 1885 à 1895, à étudier l’hystérie, comme un prolongement logique de sa trajectoire euristique. Quand il revient de Paris, en 1886, il étudie le cas d’un homme hystérique qui présente de graves troubles de la vision :

Et, en fait, lorsque j’examinai le patient pour la première fois, il montra dans les deux yeux la singulière diplopie monoculaire des patients hystériques et des troubles dans la vision des couleurs. Avec son œil droit, il reconnaissait toutes les couleurs sauf le violet, qu’il nommait « gris » ; avec son œil gauche, il reconnaissait seulement une lumière rouge et une jaune, alors qu’il voyait toutes les autres couleurs, comme du gris si elles étaient éclairées et comme du noir si elles ne l’étaient pas. (Freud : 1966, 27-28, in Huot : 1987, 29-30)

3- Un nouveau langage

Cette redéfinition de la perception entraîne la naissance d’un nouveau langage. Pour définir ce qu’est ce dernier, je prendrai l’exemple, entre bien d’autres possibles , de ce qu’écrit Freud à propos d’une « dame souffrant depuis de nombreuses années d’idées obsédantes et de phobies qui, tout en rapportant l’apparition de ses troubles à ses années d’enfance, en ignorait absolument la cause. »

Quand je demandai à cette dame si, sous la pression de mes mains, elle avait vu quelque chose, elle me répondit : « Rien du tout, mais tout à coup j’ai pensé à un mot. » -« Á un seul mot ? » - « Oui, mais ça me semble trop bête. » - Dites-le quand même. » - « Eh bien, concierge. » - « Rien d’autre ? » - « Non. »- J’exerce une deuxième pression et un autre mot lui traverse l’esprit ; « Chemise. » - Je remarque alors qu’il y a ici une nouvelle façon de répondre et, en répétant la pression, je provoque l’énonciation d’une série de mots en apparence dénué de sens : « Concierge, chemise, lit, ville, charrette. » -« Que signifie tout cela ? » -Elle réfléchit un moment puis une idée lui vient à l’esprit : « Il ne peut s‘agir que d’une histoire dont je me souviens maintenant. J’avais 10 ans et celle de mes sœurs dont l’âge se rapprochait le plus du mien - elle avait 12 ans – eut, une nuit un accès de délire. On fut obligé de la ligoter et de la transporter sur une charrette à la ville. Je sais avec certitude que c’est le concierge qui la maîtrisa et qui la conduisit ensuite à la maison de santé. »Nous persévérons dans notre méthode de recherche et notre oracle nous fait entendre d’autres paroles que nous ne pûmes toutes interpréter, mais qui permirent de poursuivre cette histoire et de lui en rattacher une autre […] L’originalité de ce cas ne tient qu’à l’apparition de mots importants isolés dont nous devions ensuite faire des phrases car le manque apparent de rapports et de liens affecte toutes les idées, toutes les scènes généralement évoquées par la pression, de la même façon qu’il affectait les mots lancés comme des oracles. Par la suite, on est toujours en mesure d’établir que les réminiscences en apparence décousues se trouvent étroitement liées par des connexions d’idées et qu’elles mènent tout à fait directement au facteur pathogène recherché. » ( 222-223 ; c’est moi qui souligne)

Nous nous trouvons ici en face de deux types de langage : le premier est celui qui correspond au discours de l’analyste, lequel, à partir de quelques signes isolés et dépourvus, en apparence, de tout sens, fait des phrases et propose un récit : « Bientôt aussi nous arrivâmes à saisir la signification de ces réminiscences. Si la maladie de sa sœur l’avait aussi vivement frappée, c’est qu’elles partageaient un secret. ; couchant dans la même chambre, elles avaient toutes deux été, une certaine nuit, victimes d’une tentative de viol par le même homme. » Mais, en fait, dans l’explication qu’il nous donne, Freud transcode un tout autre langage qui relève, semble-t-il, de ce qu’il appelle, quelques lignes plus haut, l’intelligence inconsciente. (« Il arrive parfois que les renseignements obtenus par le procédé de la pression se produisent sous une forme très curieuse et qui fait apparaître plus séduisante encore l’hypothèse d’une intelligence inconsciente. » 222). Dans ce langage, avant donc qu’il ne soit transcodé, les idées sont décousues, elles ont perdu tout lien apparent d’intelligence ; le signe, de son côté, ne relève pas de la sémantique ordinaire, il ne signifie que par rapport à d’autres signes ; il n’est signifiant que par rapport à d’autres signifiants. Il ne signifie que dans la mesure où il est en rapport avec un autre et dans la mesure où ce rapport passe par une co-référence. Avant cette mise en rapport, il est vide de tout sens , en attente d’être investi précisément par cette co-référence. Concierge, chemise, lit, ville, charrette constituent une micro-sémiotique qui s’est organisée autour d’une représentation pathogène. Tout ceci implique que, dans ce nouveau langage le signe soit considéré au départ comme autonome, ouvert à toute forme d’associations. Le sens réside essentiellement dans le rapport entre les signes. La notion d’association est au centre de ce nouveau langage et le terme revient très souvent aussi bien sous la plume de J. Brauer que sous celle de S. Freud. On retiendra de ce qui précède d’une part la fonction fondamentale qu’assume la notion d’association, de l’autre, l’étroite imbrication de la vision et du langage qui constituent, comme je le faisais observer plus haut, une unité indissoluble. Cette posture épistémologique, qui joue un rôle capital dans la genèse de la psychanalyse, convoque, dans les travaux de Freud, un discours scientifique spécifique qui nous renvoie à l’Optique physiologique de l’École de Helmholtz. Dans la façon dont fonctionne ce discours, se donne à voir une structuration majeure qui oppose l’impression, enregistrement passif par la rétine - interface entre l’extérieur et l’intérieur - à la sensation qui « est l’œuvre non du nerf optique mais du cerveau ».Ceci nous ramène à ce que dit Freud du « schéma psychologique de la représentation du mot » qui fait apparaître le caractère indissociable des deux éléments constitutifs d’une même unité (image sonore du mot +représentation visuelle de l’objet) t ).

Schéma que Freud commente ainsi : « La représentation de mot apparaît comme un complexe représentatif clos, la représentation d’objet par contre comme un complexe ouvert. La représentation de mot n’est pas reliée à la représentation d’objet par toutes ses parties constituantes, mais seulement par l’image sonore. Parmi les associations d’objet, ce sont les visuelles qui représentent l’objet de la même façon que l’image sonore représente le mot. »(Freud : 1983, Paris PUF,127)

4- De l’image sonore de Freud à l’image acoustique de Saussure

Cette définition proposée par Freud est d’une importance tout à fait évidente car elle permet d’articuler directement la pensée de Freud sur les travaux menés, dans le même temps historique, par F. de Saussure, qui, de son côté, définit, dans un premier temps, le signifiant comme une « image acoustique ».

« Le signe linguistique unit non une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique. Cette dernière n’est pas le son matériel, chose purement physique, mais l’empreinte psychique de ce son, la représentation que nous en donne le témoignage de nos sens ; elle est sensorielle, et s’il nous arrive de l’appeler ‘matérielle’ c’est seulement dans ce sens et par opposition à l’autre terme de l’association, le concept, généralement plus abstrait..Le caractère psychique de nos images acoustiques apparaît bien quand nous observons notre propre langage. Sans remuer les lèvres ni la langue, nous pouvons nous parler à nous-mêmes ou nous réciter mentalement une pièce de vers. C’est parce que les mots de la langue sont pour nous des images acoustiques qu’il faut éviter de parler des ‘phonèmes’ dont ils sont composés. Ce terme impliquant une idée d’action vocale ne peut convenir qu’au mot parlé, à la réalisation de l’image intérieure dans le discours. » (Saussure :1967,98)

Cette citation a été souvent reprise sans qu’on n’ait apparemment perçu ce qui, en elle, intéresse mon propos, à savoir l’évidence avec laquelle se donne à voir la distinction faite par Saussure entre le phénomène physique ( le son matériel) et l’espace psychique (l’empreinte psychique de ce son) où se construit une ‘représentation sensorielle’, une ‘image intérieure’, c’est à dire littéralement une sensation. L’image acoustique , - le signe- est de nature psychique. En effet :

Nous appelons signe la combinaison du concept et de l’image acoustique mais dans l’usage courant ce terme désigne généralement l’image acoustique seule, par exemple un mot (arbor etc.). On oublie que si arbor est appelé signe, ce n’est qu’en tant qu’il porte le concept ‘arbre’ de telle sorte que l’idée de la partie sensorielle implique celle du tout. (Ibid, 99, c’est moi qui souligne)

Les deux définitions du signe (Saussure) ou du mot (Freud) coïncident parfaitement : elles réalisent l’une et l’autre l’opposition proposée par l’Optique physiologique entre l’impression et la sensation ; l’empreinte psychique du son « réalisation de l’image intérieure dans le discours » et dont la nature est sensorielle, témoigne d’un parcours similaire à celui qui à partir de l’impression rétinienne produit cette « œuvre du cerveau » qu’est la sensation. Mais regardons plus attentivement ces deux expressions, en les considérant comme des microphénomènes discursifs chargés d’une signification historique particulièrement dense. Au-delà du discours scientifique de Freud qui commente les résultats de ses recherches cliniques sur le fonctionnement du cerveau, l’une et l’autre renvoient en effet à un contexte discursif plus large et plus particulièrement à la notion de synesthésie dont le terme, ou les éléments de la problématique que le même terme véhicule, apparaissent dans les années 1860, d’abord dans les champs clinique et scientifique des théories de la perception et, à partir de là, dans les Essais théoriques sur l’Art. Les corrélations inter sensorielles font en effet l’objet de nombreux commentaires dans les dernières décennies du XIXe siècle. Marcella Lista signale ainsi que :

C’est au peintre et musicien allemand Johann Leonard Hoffmann que l’on doit, à la fin du XVIIIe siècle, la première répartition des couleurs dans les grandes familles de timbres : le bleu aux cordes frottées (violon, alto, violoncelle), le vert à la voix humaine ; les couleurs chaudes (du jaune jusqu’au pourpre) aux bois et aux cuivres (trompette, cor, flûte traversière, hautbois, cor, basson). Ce parallèle devient lettre poétique chez son homonyme E.T.A. Hoffmann, dans le célèbre passage des Kreisleriana relevé par Baudelaire, où, au gré d’un état particulier associant le vin, la musique et l’engourdissement de la conscience, la synesthésie se déploie dans une dimension onirique : « Ce n’est pas tant en rêve que dans cet état de délire qui précède le sommeil, et plus particulièrement quand j’ai entendu beaucoup de musique, que je perçois comme un accord général des couleurs, des sons et des parfums. Il me semble que tous se manifestent de la même façon mystérieuse, comme à travers un rayon lumineux, pour s’unir en un merveilleux concert. » (Lista, 2003, 216)

Au début du siècle suivant, en 1904, un biologiste comme Le Dantec pense que « (l)a science nous amènera peut-être un jour à connaître tous les phénomènes du monde avec un seul de nos sens, et ce sera vraiment le monisme » et il substitue, à la notion anatomique de sens, celle de langage ( le langage couleur, le langage timbre, le langage palper, le langage odeur, le langage saveur). La réversibilité d’un langage à l’autre permet de concevoir ‘une langue universelle des sensations’. ( Sur ces différents points voir Roque 2003 et Rousseau, 2003). Pour Kupka, dans La Création dans les arts plastiques, « la réalisation d’une œuvre plastique requiert la collaboration de tous les sens » et la mémoire des sens « a pour effet d’élargir nos impressions, donnant ainsi des aspects colorés aux odeurs, assimilant aux couleurs des sons qui les nuancent, qui les vocalisent, qui les enrichissent de demi-tons chromatiques etc » Lorsque se trouve évoquée, à la même époque, une ‘harmonie des couleurs’ ou , mieux encore, une ‘musique des couleurs’ il ne s’agit donc pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser à première vue, de simples métaphores mais d’expressions à prendre au pied de la lettre, qui d’une certaine façon transcrivent, sous une autre forme, ce que transcrivent les définitions de Freud ou de Saussure. Dans la Psychologie naturelle (1898), William Nicati écrit que « Les longueurs d’ondes des principales teintes forment ensemble une progression géométrique exactement comme en musique les octaves. On sait que chaque octave musical représente un nombre de vibrations double de l’octave précédent et moitié de celui qui l’a précédé. » Cette citation de Nicati nous rappelle que la notion de synesthésie s’est développée sous l’effet de deux paradigmes dominants : le modèle de la transformation électrique des sensations et, surtout sans doute, celui de la théorie vibratoire propagée, entre autres, précisément dès 1853, par l’Optique physiologique de Helmholtz. On s’arrêtera sur une autre trace discursive qui se trouve inscrite dans la définition que donne Saussure du signe linguistique, lorsqu’il précise que l’image acoustique « n’est pas le son matériel, chose purement physique, mais l’empreinte psychique de ce son ». Le terme d’empreinte est lui aussi chargé d’une signification historique qui nous renvoie aux mêmes origines , dans la mesure où elle évoque , à son tour, les recherches qui ont été menées pour traduire en termes graphiques des sensations auditives et qui ont abouti à l’invention du phonographe en 1877, par Charles Cros. ( C’est le18 avril 1877 que celui-ci dépose auprès de l’Académie des Sciences un pli cacheté où il décrit le fonctionnement théorique du phonographe. ) Une autre coïncidence mérite d’être relevée : cette dernière porte sur l’association indissoluble de la représentation du signe et de la chose. Nous l’avons vu pour Freud mais il en est de même chez Saussure pour qui le concept, qui est « un fait de conscience » est associé à la représentation mentale de l’image acoustique, c’est-à-dire du signe :

Le point de départ du circuit est dans le cerveau de l’une, par exemple A, où les faits de conscience, que nous appellerons concepts, se trouvent associés aux représentations des signes linguistiques ou images acoustiques servant à leur expression. Supposons qu’un concept donné déclenche dans le cerveau une image acoustique correspondante : c’est un phénomène entièrement psychique, suivi à son tour d’un procès physiologique : le cerveau transmet aux organes de la phonation une impulsion corrélative à l’image ; puis les ondes sonores se prolongent de la bouche de A à l’oreille de B, procès purement physique. Ensuite, le circuit se prolonge en B dans un ordre inverse : de l’oreille au cerveau, transmission physiologique de l’image acoustique ; dans le cerveau, association psychique de cette image avec le concept correspondant..[…] Nous n’avons tenu compte que des éléments jugés essentiels ; mais notre figure permet de distinguer d’emblée les parties physiques (ondes sonores) des physiologiques (phonation et audition) et psychiques (images verbales et concepts). Il est en effet capital de remarquer que l’image verbale ne se confond pas avec le son lui-même et qu’elle est psychique au même titre que le concept qui lui est associé. Le circuit, tel que nous l’avons représenté, peut se diviser encore : […] en une partie extérieure (vibration des sons allant de la bouche à l’oreille) et une partie intérieure, comprenant tout le reste. (Saussure : 2005, 27-29, c’est moi qui souligne.)

Lorsqu’on les rétablit dans leur contexte socio discursif, ces expressions, forgées respectivement par Freud et par Saussure, se donnent à voir comme des réalisations parfaitement similaires d’un même schéma conceptuel. Elles prennent une évidente densité de sens qui procède du fait qu’elles dévoilent ainsi les liens qui les enracinent dans l’histoire de la pensée et, et au-delà de cette histoire, dans celles de la recherche scientifique et du progrès technologique, en phase directe avec la dynamique de l’infrastructure. Elles fonctionnent, dans une certaine mesure, comme des idéologèmes qui, en dernière instance, nous renvoient à une période historique qui correspond à l’apogée du positivisme (1880-1910). Ainsi se trouve démontrée l’architecture qui préside au fonctionnement des différents niveaux du Grand Tout Historique et dont dépend tout un champ culturel. Il n’est en effet pas négligeable d’observer que des épistémès comme la psychanalyse et la sémiologie qui ont eu un impact fondamental sur l’ensemble des sciences humaines tout au long du XXe siècle sont, en grande partie du moins, des produits de l’histoire des sciences, médiatisés par certains déplacements de sens exercés par des instances intermédiaires. Je reviendrai sur ces instances intermédiaires à la fin du chapitre suivant. Car ces diverses coïncidences ne sont pas fortuites. Elles témoignent d’un procès de redistribution du discours scientifique que j’ai identifié plus haut, discours qui, dans la façon dont il circule dans l’espace d’un champ culturel donné en fonction des modélisations impliquées et d’un ensemble de circonstances spécifiques, s’est structuré autour d’un axe majeur, à savoir l’opposition entre l’extérieur et l’intérieur , l’impression et la sensation. Cette opposition entraîne d’autres reconfigurations conceptuelles qui portent sur la perception et une philosophie du langage qui fonde ce qui va devenir le structuralisme. Au-delà et en dehors de la genèse de la psychanalyse et de la sémiologie, les effets d’une telle avancée scientifique sont perceptibles dans l’ensemble des divers champs culturels de la fin du XIXe siècle et du début du XXe et, entre autres, dans le débat sur l’art non figuratif. Il convient en effet d’essayer d’insérer ce discours scientifique dans un ensemble discursif plus large. Extrait de : Cros Edmond, De Freud aux neurosciences et à la critique des textes, Paris, L’Harmattan, 2011

Du contexte sociohistorique aux structures textuelles - Interdiscours et morphogenèse

Dans cet article EC poursuit l’examen de certaines notions qui sont au centre de ses proposition théoriques, plus particulièrement celle de morphogenèse. Il précise qu’il entend par là le processus de transcodage en des structures textuelles des structures socio discursives qui sont à l’œuvre dans le hors-texte. Á l’aide de quelques exemples, il montre comment en effet le texte transcode un énoncé structurel initial et programmateur dans des champs discursifs différents gérés par des applications respectives différentes. Un tel processus aboutit à des transformés dissemblables d’un même élément embryonnaire que EC qualifie de réalisations phénotextuelles.

Les recherches menées en particulier par Hermann Von Helmholtz (Optique physiologique,1856-1866), dans le domaine de l’Optique physiologique ont provoqué une définition radicalement nouvelle des mécanismes et de la nature de la perception qui a entraîné. un réexamen de la problématique du visible et de la subjectivité. J’ai montré, dans un article précédent auquel je renvoie, (Cros : 2012) comment, de 1860 donc jusqu’en 1914, une structure majeure du discours scientifique (Impression vs Sensation) redistribuée par une instance intermédiaire, l’esthétique scientifique, articulait les deux niveaux de l’infrastructure et du champ culturel : avènement de la psychanalyse et de la sémiologie, fondements du structuralisme, poésie symboliste, peinture abstraite. Pour une meilleure compréhension de ce qui va suivre, je suis obligé de reprendre la première partie de cet article qui porte sur le lien qu’on peut établir entre l’image sonore de Freud et l’image acoustique de Saussure. Ce qui frappe, en effet, à première vue dans ce vaste panorama c’est d’abord la véritable révolution qui affecte la définition et le statut de ce que Saussure appellera signifiant. Freud pose ainsi le problème du rapport entre l’objet et le signe qui le désigne en estimant que la représentation consciente « associe la représentation de chose et la représentation du mot afférente » et, d’une façon générale, il articule très étroitement, dès ses premiers travaux, la vision et le langage. Dans le récit qu’il fait de ses études sur l’hystérie, il est particulièrement attentif à l’acuité plastique des représentations qui terrifient les malades et il fait observer, à propos de ces souvenirs pathogènes, que leurs représentations plastiques s’estompent au fur et à mesure que ces souvenirs sont mis en récit. Dans leur « Communication préliminaire », Breuer et Freud, précisent que le symptôme hystérique disparaît lorsque le patient donne à son émotion une expression verbale. En 1891, dans sa Contribution à la conception des aphasies , Freud associe la perception visuelle de l’objet à « l’image sonore » du mot qui le désigne et propose un « schéma psychologique de la représentation du mot » qui fait apparaître le caractère indissociable des deux éléments constitutifs d’une même unité (image sonore du mot + représentation visuelle de l’objet). Schéma que Freud commente ainsi : « La représentation de mot apparaît comme un complexe représentatif clos, la représentation d’objet par contre comme un complexe ouvert. La représentation de mot n’est pas reliée à la représentation d’objet par toutes ses parties constituantes, mais seulement par l’image sonore. Parmi les associations d’objet, ce sont les visuelles qui représentent l’objet de la même façon que l’image sonore représente le mot. » (Freud :1983, Paris, PUF,127, c’est moi qui souligne). Il ne s’agit donc pas d’une simple équivalence qui permettrait à un des deux niveaux de se substituer à l’autre mais d’une entité indivisible. Lorsqu’un des deux niveaux est altéré ou lorsque cette entité que constituent l’image visuelle de l’objet et l’image sonore du mot se désagrège, il s’agit pour Freud d‘une ‘aphasie symbolique’. Cette définition permet d’articuler directement la pensée de Freud sur les travaux menés, dans le même temps historique, par Saussure, qui, de son côté, définit, dans un premier temps, le signifiant comme une « image acoustique ». « Le signe linguistique unit non une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique. Cette dernière n’est pas le son matériel, chose purement physique, mais l’empreinte psychique de ce son, la représentation que nous en donne le témoignage de nos sens ; elle est sensorielle, et s’il nous arrive de l’appeler ‘matérielle’ c’est seulement dans ce sens et par opposition à l’autre terme de l’association, le concept, généralement plus abstrait..Le caractère psychique de nos images acoustiques apparaît bien quand nous observons notre propre langage. Sans remuer les lèvres ni la langue, nous pouvons nous parler à nous-mêmes ou nous réciter mentalement une pièce de vers. C’est parce que les mots de la langue sont pour nous des images acoustiques qu’il faut éviter de parler des ‘phonèmes’ dont ils sont composés. Ce terme impliquant une idée d’action vocale ne peut convenir qu’au mot parlé, à la réalisation de l’image intérieure dans le discours. » (Saussure :1967,98, c’est moi qui souligne)

Cette citation a été souvent reprise sans qu’on ait apparemment perçu ce qui, en elle, intéresse mon propos, à savoir l’évidence avec laquelle se donne à voir la distinction faite par Saussure entre le phénomène physique ( le son matériel) et l’espace psychique (l’empreinte psychique de ce son) où se construit une ‘représentation sensorielle’, une ‘image intérieure’, c’est à dire littéralement une sensation. L’image acoustique , - le signe - est bien pour lui de nature psychique. Les deux définitions du signe (Saussure) ou du mot (Freud) coïncident parfaitement : elles réalisent l’une et l’autre l’opposition que j’évoquais en introduction entre l’impression et la sensation ; l’empreinte psychique du son, « réalisation de l’image intérieure dans le discours » et dont la nature est sensorielle, témoigne d’un parcours similaire à celui qui à partir de l’impression rétinienne produit cette « œuvre du cerveau » qu’est la sensation. Je les considèrerai comme des microphénomènes discursifs chargés d’une signification historique particulièrement dense. Au-delà du discours scientifique de Freud qui commente les résultats de ses recherches cliniques sur le fonctionnement du cerveau, l’une et l’autre renvoient en effet à un contexte socio discursif plus large et plus particulièrement au discours scientifique produit par l’Optique physiologique. Si la « traçabilité » de cette genèse est difficile à établir pour Saussure le cas est du moins très clair pour Freud : de 1876 à 1882, il a travaillé en effet dans l’Institut de Physiologie de Vienne dirigé par le docteur Brücke qui appartenait à l’école du grand physiologiste qu’a été Hermann von Helmholtz dont l’Optique physiologique (1856-1866) a été traduite en français par E. Javal et N.T. Klein en 1867. Georges Roque, nous rappelle que l’optique physiologique a connu un extraordinaire essor dans la seconde moitié du XIXe siècle, en particulier grâce à ses travaux :

Comme l’a expliqué Georges Guéroult, qui a traduit en français la Théorie physiologique de la musique, les rayons lumineux produisent dans l’œil « une impression que les nerfs de la rétine transmettent au cerveau sous forme de sensations. » Deux processus distincts sont ainsi opposés : l’impression, enregistrement passif par la rétine, et la sensation, résultat de la transformation de cette impression par une série de mécanismes neurologiques faisant intervenir la mémoire, comme le signale Guéroult. Un autre helmholtzien, Auguste Laugel, affirmait encore plus clairement que « la sensation est l’œuvre, non du nerf optique, mais du cerveau. » (Roque : 2003b, 51)

Freud participe donc d’une recherche collective qui aboutira à une redéfinition radicalement nouvelle des mécanismes et de la nature de la perception, rectification dont on mesurera les effets dans divers champs culturels et, entre autres, dans le débat sur l’art non figuratif. Mais ces deux définitions renvoient également à la notion de synesthésie (vision+ouïe), dont le terme apparaît de façon significative pour la première fois dans les années 1860, d’abord dans les champs clinique et scientifique des théories de la perception et, à partir de là, dans les essais théoriques sur l’Art. Les corrélations inter sensorielles font en effet l’objet de nombreux commentaires dans les dernières décennies du XIXe siècle.C’est ainsi, entre bien d’autres exemples possibles, que dans Psychologie naturelle (1898), William Nicati écrit que « [l]es longueurs d’ondes des principales teintes forment ensemble une progression géométrique exactement comme en musique les octaves. On sait que chaque octave musical représente un nombre de vibrations double de l’octave précédent et moitié de celui qui l’a précédé. » (Nicati,1898,50, in Roque 2003a, 52). Cette citation de Nicati nous rappelle que la notion de synesthésie s’est développée sous l’effet de deux paradigmes dominants : le modèle de la transformation électrique des sensations et, surtout sans doute, celui de la théorie vibratoire propagée, entre autres, précisément dès 1853, par l’Optique physiologique de Helmholtz. (Sur ces différents points voir Roque 2003b et Rousseau, 2003). Lorsque se trouve évoquée, à la même époque, une ‘harmonie des couleurs’ ou , mieux encore, une ‘musique des couleurs’, il ne s’agit donc pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser à première vue, de simples métaphores mais d’expressions à prendre au pied de la lettre, qui d’une certaine façon transcrivent, sous une autre forme, ce que transcrivent les définitions de Freud ou de Saussure. N’oublions pas d’ailleurs que pour Saussure l’image acoustique « n’est pas le son matériel, chose purement physique, mais l’empreinte psychique de ce son », ce qui transcrit une surimposition sensorielle où viennent se confondre l’écriture et le son. On peut ainsi relever une série de réalisations discursives où se trouvent transcodés les termes d’un discours scientifique qui en ont fixé la matrice (impression/sensation) : gramophone, image sonore, image acoustique, orgue à bouche (Á Rebours), Colour Music (Rimington, 1912) … Lorsqu’on les rétablit dans leur contexte socio discursif, ces expressions se donnent à voir comme des réalisations parfaitement similaires d’un même schéma conceptuel. Elles prennent une évidente densité de sens qui procède du fait qu’elles dévoilent ainsi les liens qui les enracinent dans l’histoire de la pensée et, au-delà de cette histoire, dans celles de la recherche scientifique et du progrès technologique, en phase directe avec la dynamique de l’infrastructure. Elles fonctionnent, dans une certaine mesure, comme des idéologèmes qui, en dernière instance, nous renvoient à une période historique qui correspond à l’apogée du positivisme (1880-1910). La reconfiguration du savoir sur les processus de la perception, dont l’importance est capitale donc, entre autres choses, dans l’avènement de la sémiologie, dans l’art abstrait tout autant que dans la genèse de la psychanalyse, est bien le produit du progrès technologique. Elle entraîne deux conséquences majeures, à savoir : un réexamen de la problématique du visible et « une nouvelle interprétation cognitive des relations entre le monde extérieur et l’individu qu’imposent les leçons de la physiologie naissante, favorisant l’emprise du subjectif dans la perception du réel » (Rousseau :2003, 19). Or cette nouvelle interprétation se traduit, au niveau discursif précisément, par l’opposition que nous avons vu, à plusieurs reprises, fonctionner dans chacun de tous les champs culturels examinés, depuis la psychanalyse et la linguistique générale ( ou sémiologie) jusqu’à la peinture abstraite et à la poésie des symbolistes, entre l’impression – interface entre le monde et le sujet - et la sensation qui est le produit d’un processus cognitif où interviennent l’expérience personnelle et la mémoire. (Cf Cros, 2012) Le fonctionnement de cette structure peut être assimilé à celui de la morphogenèse textuelle dont j’ai identifié le procès dans un nombre non négligeable de cas. C’est ainsi que si je dis que le noyau du foyer morphogénétique dans le cas du champ culturel impliqué s’organise autour d’un axe majeur impression/sensation, les microphénomènes discursifs que sont les définitions du mot données respectivement par Freud et Saussure par exemple ( image sonore – image acoustique) peuvent être qualifiées de phénotextes, lesquels transcodent des éléments fondamentaux du discours scientifique. (Voir infra la définition que donne Saussure de l’image acoustique). L’expression que j’emploie ici de transcodage doit être soulignée car elle est pour moi un sorte de marqueur théorique propre à la position sociocritique que je propose. Elle renvoie en effet aux polémiques qui se sont développées à propos des modes d’inscription du socio-historique dans les textes littéraires. On a souvent reproché, à juste titre, à l’approche marxiste traditionnelle d’être trop mécanique, trop simpliste, trop « réductionniste », pour être crédible. Or le principal apport, à mes yeux, de la sociocritique,telle que je la conçois du moins, est d’avoir répondu à ces objections en proposant une approche beaucoup plus complexe du problème fondée sur la prise en compte des médiations socio discursives et institutionnelles qui interviennent dans la production de sens. Le terme de reflet a été ainsi banni au profit de celui de transcription, ce qui serait tout à fait acceptable si on voulait évoquer la signification qu’on en donne dans le domaine de la musique (« Partition adaptée à un instrument, à une voix ou à un groupe d’instruments autres que celui ou ceux d’origine. » c’est moi qui souligne). Lucien Goldmann, quant à lui, hésite entre les notions de transposition et celle d’homologie à propos de la forme romanesque qui serait, selon lui, « la transposition sur le plan littéraire de la vie quotidienne dans la société individualiste née de la production pour le marché. Il existe une homologie rigoureuse, continue-t-il, entre la forme littéraire du roman […] et la relation quotidienne des hommes avec les biens en général, et par extension des hommes avec les autres hommes, dans une société productrice pour le marché » (C’est moi qui souligne). Cette remarque est très suggestive mais elle porte sur un problème décalé par rapport à mon objectif. Il ne s’agit pas pour moi, de constater un rapport direct entre deux éléments mais de mettre au jour le fonctionnement d’un processus de production de sens qui implique une série d’instances intermédiaires et le statut sémiotique des médiations que je considère comme des systèmes, chaque fois spécifiques, de codes qui donc diffèrent les uns des autres. On pourrait cependant dire que les phénotextes produits par une morphogenèse déterminée sont homologues les uns des autres si du moins on s’en tient aux sens qu’on donne d’homologue dans les domaines respectifs de la physiologie (« Organes qui ont même structure fondamentale, même origine embryonnaire et mêmes connections mais dont la fonction peut être différente ») ou des mathématiques (« Se dit en mathématiques du transformé d’un élément ou d’un ensemble par une application donnée. », C’est moi qui souligne dans les deux cas). Voyons en ce cas ce qu’il en est ici, en premier lieu en reprenant la définition que Saussure donne de l’image acoustique : « Cette dernière n’est pas le son matériel, chose purement physique, mais l’empreinte psychique de ce son, la représentation que nous en donne le témoignage de nos sens. » Saussure reste jusqu’ici dans le champ du discours scientifique, mais, on le sait, il change très vite cette appellation (image acoustique) en la remplaçant par le terme de signifiant. Ce faisant, il déplace sa définition dans un autre champ, qui deviendra celui de la sémiologie au sein duquel la signification et l’origine de l’expression d’image acoustique se perdent. Pour celui qui n’est pas entré dans le système du linguiste, signifiant n’a pas de sens et il n’y a aucun rapport entre les deux expressions. La première (image acoustique) décrit objectivement un fait scientifique sans doute complexe mais dont les données, telles qu’elles sont présentées, sont claires, la deuxième (signifiant) occulte cette origine et transcode littéralement cette notion dans un système en construction qui se dote de ses propres régularités. Signifiant et signifié sont, en effet, à son époque, des néologismes dans le sens où les emploie Saussure. Prenons un autre exemple, celui du schéma psychologique freudien de la représentation du mot. Ce schéma fait apparaître une entité à deux dimensions indissociables : représentation de l’objet+représentation du mot, de telle sorte que ce qui affecte l’une de ces dimensions affecte l’autre. Or l’optique physiologique, en mettant en question à travers l’opposition entre l’impression et la sensation le statut du visible , de l’objet et donc du signifiant par lequel est désigné cet objet, fait littéralement exploser l’objet, dont il libère les composantes (lignes et couleurs) et dont, par voie de conséquence, il détruit le sens. Désormais, le mot en quelque sorte n’a plus de signifié et seule subsiste sa dimension acoustique ou sonore. Les valeurs plastiques du signifiant, de la couleur ou de la ligne sont donc bien envisageables en tant que transformés de la structure définie par l’opposition Impression/Sensation, dans les contextes respectifs de deux partitions ou de deux applications (Poésie – Peinture) qu’on peut également qualifier de modélisations organisées autour de deux systèmes de codes différents l’un de l’autre. C’est pour éviter toute ambiguïté que, tout en disant que les phénotextes sont homologues les uns des autres, je propose de parler de transcodage plutôt que d’homologie pour évoquer un processus d’adaptation d’un énoncé structurel, initial et programmateur, à un nouveau champ, sous l’effet d’une nouvelle application qui met en place les catégories formelles qui seront appelées à reconfigurer l’énoncé premier. On se souviendra en effet que le transcodage consiste à transformer une représentation d’informations « suivant un certain code en une autre représentation selon un code différent. » Est-il cependant admissible de réduire le foyer programmateur de la morphogenèse à un seul rapport structurellement défini en termes d’opposition ? Je dois rappeler que lorsque je définis un rapport de ce type pour en faire un axe majeur de la production de sens dans un texte (ou de la production sémiotique dans un champ culturel comme c’est le cas ici) je formule par là le résultat de la convergence d’une série de rapports que je qualifie de rapports primaires, constitutifs d’un rapport englobant structurellement défini, à son tour, en termes d’opposition. Prenons l’exemple de ce que je propose pour La Vida de Guzmán de Alfarache de Mateo Alemán (Espagne,1599-1604), à savoir une dialectique entre la Justice et la Miséricorde. ). [Il est utile de préciser que, dans la conduite heuristique de mon analyse, c’est à partir des conclusions dégagées de l’approche sémiotique préalable du texte que j’ai défini cette formulation, faisant ainsi le chemin inverse de celui que je prends ici pour les commodités de l’exposé. Autrement dit, c’est après avoir dégagé une structure considérée dès lors comme un élément programmateur de la production sémiotique que je me suis tourné vers le contexte sociohistorique pour essayer d’en comprendre et d’en expliquer l’origine. Dans ce contexte, me sont alors apparues les trois problématiques que j’analyse dans ce qui suit.] Cette formulation (Justice vs Miséricorde) se donne à voir comme un produit reconstitué à partir de plusieurs transformés de cette dialectique ou , si on préfère, du transcodage de cette structure fondamentale dans et par trois systèmes qui correspondent aux problématiques suivantes, dont j’ai relevé la prégnance dans le contexte sociohistorique au sein duquel advient le texte, à savoir dans la dernière décennie du XVIe siècle en Castille (Cros :1971) :

  • un débat sur le libre arbitre et la grâce connu comme la querelle De auxiliis gratiae. Il s’agit, pour faire vite, de savoir si l’homme est sauvé parce qu’il le mérite ou parce que Dieu est miséricordieux, questionnement qui aboutit, chez Saint Thomas à une distinction entre la grâce efficace et la grâce suffisante. - Un débat sur la réforme de la bienfaisance initié par les milieux luthériens du nord de l’Europe et transposé en Castille. Ce débat oppose la conception catholique traditionnelle (faire la charité à toute personne qui demande l’aumône car donner au pauvre c’est prêter à Dieu) à la réforme préconisée par les protestants (qui interdit de la faire à tout mendiant capable de travailler car dans le cas contraire le riche achète son salut aux dépends du pauvre valide qui, en refusant de travailler, se condamne). - Au niveau de la forme, je crois avoir démontré que l’écriture et la composition même du texte doit tout à l’art de l’éloquence (Cros, 1967). Or le prétoire est le lieu par excellence où l’accusation, qui demande justice, est confrontée à la défense qui plaide l’innocence ou la clémence, avatar de la miséricorde. Nous avons ainsi affaire à trois champs discursifs différents qui sont gérés par des applications ou par des voix différentes qui aboutissent à des transformés respectifs dissemblables d’un même élément embryonnaire. C’est cet élément embryonnaire que mon analyse se donne comme objectif d’identifier et que j’identifie, en ce cas, comme étant la dialectique de la Justice et la Miséricorde. J’appelle morphogenèse le processus complexe qui opère le transcodage de cet élément. Voyons alors comment cet élément embryonnaire vient se déconstruire sous l’effet d’un transcodage dans chacun des trois cas que j’ai mentionnés plus haut. Dans le premier, il s’agit d’un rapport individuel à Dieu ; la justice résulte d’un rapport entre la pratique de valeurs morales et religieuses et le salut de l’âme dans l’au-delà. Ce sont deux thèses théologiques qui s’affrontent. La Miséricorde et la Justice sont des attributs de Dieu et donc des valeurs absolues. Dans le second cas, nous avons affaire à un problème d’organisation de la société et, même si le religieux est impliqué en dernière instance, il s’agit de valeurs relatives aux circonstances et aux personnes impliquées. Elles sont, dans ce cas,présentées comme desmoyens qui permettent d’acheter son salut et se présentent dès lors comme des valeurs instrumentalisées et donc dégradées. La dialectique ouvre, d’autre part, sur des options contradictoires dont les limites sont difficiles à définir : à partir de quelles conditions suis-je plus juste ou plus miséricordieux quand je fais l’aumône ou refuse de la faire ? Vouloir être juste me fait-il porter un regard critique sur une attitude de Miséricorde ? Mais, on pourrait objecter qu’il en est de même pour la grâce : à quel moment passe-t-on de la grâce suffisante à la grâce efficace ? A quel moment, en fin de compte, passe-t-on de la justice à la miséricorde ou de la miséricorde à la justice ? Les conditions d’exercice de ces deux valeurs sont différentes : dans les deux premiers cas, chacun est « fils de ses œuvres », le sort du sujet est entre ses propres mains et en dernière instance entre les mains de Dieu dont la décision n’est pas prévisible. Au prétoire , c’est un juge qui est appelé à décider après avoir écouté l’accusation d’un procureur et la plaidoirie d’un avocat. On pourrait ainsi m’objecter que les identifications que je fais sont discutables, en particulier lorsque j’établis par exemple une équivalence d’une part entre la miséricorde de Dieu qui pardonne au pécheur, la compassion de l’homme pieux qui compatit à la souffrance de son prochain, l’appel à la clémence d’une plaidoirie d’avocat et, de l’autre, entre le mérite intrinsèque ou non de l’homme, la récompense dans l’au-delà, le châtiment d’un crime ou un appel à la clémence. C’est que, précisément je ne propose pas des équivalences de valeurs mais des équivalences de rapports entre deux valeurs. Ce rapport reste identique dans les trois cas : seuls changent les contours sémantiques des contenus qui sont impliqués dans ces rapports. Ces écarts entre les formulations respectives de ces trois contenus s’expliquent par la présence et l’intervention de trois opérations de transcodage qui renvoient à trois pratiques sociales et discursives différentes. Celles-ci constituent des espaces sémiotiques respectifs qui ne se recouvrent pas ; elles redistribuent sans doute les mêmes signifiants mais un même signifiant (justice ou miséricorde par exemple), renvoie à des signifiés différents, dans le cadre de trois systèmes qui fonctionnent chacun sur un mode spécifique ; c’est bien ce que nous avons vu lorsque j’ai distingué la miséricorde divine de la compassion chrétienne ou de la clémence sollicitée dans la plaidoirie de l’avocat. Chaque système (religieux, social ou judiciaire) organise ses propres associations de signes, ses ensembles et ses régularités en fonction d’une véritable clé de sol , ce qui rend possible précisément les adaptations à une partition ou à une autre, à une voix ou à une autre, et nous retrouvons ici ce que je disais à propos des phénotextes homologues. Le rapport, toujours égal à lui-même, représente l’élément embryonnaire. Les contenus que ce rapport organise renvoient à des éléments qui vont donner matière à trois phénotextes distincts. Les rapports que je qualifie de primaires sont déduits de l’analyse objective de chacun de ces systèmes. C’est en tenant compte de ce type de fonctionnement que, dans l’analyse de la morphogenèse que je propose, je peux, malgré tout, identifier leur point de convergence et le définir comme un rapport structurel d’opposition entre la justice et la miséricorde. La structure fondamentale du rapport qui subsume les rapports primaires se donne ainsi à voir à l’analyste par la façon dont ces rapports primaires s’articulent entre eux. Comme on peut le voir, ce point de convergence, loin d’être le produit d’un processus réducteur, ouvre sur une polyphonie qui multiplie les espaces marqués par les divers impacts de l’inscription du social dans le texte. Reste une question : d’où provient et comment expliquer la rencontre de ces trois clés de sol ? Serait-ce simplement dû à une posture théorique de l’analyste ou, tout au contraire, à un enchaînement qui serait imposé par la production de sens ? Pour la commodité de l’exposé, j’ai jusqu’ici considéré cette structure comme une donnée acquise, à partir de mes travaux antérieurs, et me suis attaché à en suivre les processus de transcodage à partir des contexte socio discursif et sociohistorique dont cette donnée est supposée émerger. Il me faut maintenant faire le chemin inverse et démontrer sa présence et son statut au sein même du foyer intratextuel programmateur de la morphogenèse. Reste à mentionner pour cela une autre caractéristique du texte que j’avais mise au jour dès 1973, lors d’une communication faite au Congrès de la SHF tenu à l’Université de Grenoble, à savoir que le texte de Mateo Aleman transcrivait l’impact du capitalisme marchand. Cette proposition s’est trouvée confirmée par la thèse soutenue par Michel Cavillac (Cavillac : 1983). J’ai, de mon côté, étudié, déjà en 1983, et, depuis, à plusieurs reprises, dans cette perspective et de façon attentive, un court passage de la Deuxième partie du Livre du gueux, étude dont la dernière version figure dans Le sujet culturel (Cros : 2005). Dans ce passage, le narrateur décrit le véritable ami comme quelqu’un qui donne tout sans ne jamais rien attendre en retour ; il fait à ce propos un parallèle avec la générosité de la Terre, ce qui l’amène à convoquer et à déconstruire le mythe de l’Âge d’or. Tel est le thème explicite que développent ces quelques vingt lignes. Or, pour en traiter, le narrateur utilise un matériau langagier très étonnant dans ce contexte : l’écriture fait en effet apparaître un enchaînement de signes qui procèdent du champ lexical de l’activité commerciale et du droit commercial. Le support du discours figuratif se donne ainsi à voir comme représentation, à son tour, du monde de la transaction, saisi dans ses activités, ses valeurs, ses règles de comportement et son organisation juridique. Traçant de la sorte les marques textuelles d’un discours dominant, il dévoile la systématique idéologique responsable de la déconstruction du topique de l‘Âge d’or. On ne peut imaginer plus évidente contradiction entre ce qui est dit et la façon dont cela est dit. ( Voir sur ce point, dans le même numéro de Sociocriticism : Cros, E., « Towards a Sociocritical Theory of the Text »). Á la valeur d’échange et au donnant/donnant qu’implique fondamentalement le commerce s’opposent l’abnégation et la véritable générosité de celui qui donne tout sans ne jamais rien recevoir en retour. Cette dernière réalisation sémiotique ( Échange vs Don gratuit) peut être considérée de deux points de vue : d’une part elle inscrit un nouveau rapport primaire qui s’ajoute aux trois précédents (la pratique discursive du monde de la marchandise) ; elle est d’autre part un produit de la structure que j’ai qualifiée d’englobante Elle nous permet de compléter nos deux séries de valeurs : miséricorde divine, compassion chrétienne, clémence demandée par l’avocat, + authentique générosité vs mérite intrinsèque de l’homme, récompense dans l’au-delà, châtiment d’un crime, + échange dans le cadre du capitalisme marchand. [Je rappelle cependant que c’est à partir da la dernière de ces oppositions (générosité vs échange), dégagée par l’étude sémiotique du texte, que j’ai convoquée dans le contexte les trois autres] Or, dans cette perspective sémiotique, mérite, récompense, châtiment ne sont que des manifestations différentes d’un même signifié qui est la Justice, autrement dit, le donnant/donnant, qu’on est en droit de rattacher en toute logique au capitalisme marchand et à la valeur d’échange. N’y a -t-il pas également une totale équivalence entre celui qui, sans peser le pour et le contre, donne tout, celui qui pardonne tout et celui qui excuse tout. On voit clairement alors que le rapport structurellement défini en termes d’une opposition entre l’échange et le don gratuit, qui se donne à voir dans le discours textuel du passage analysé, est un transformé du rapport englobant qui subsume les trois rapports primaires déduits des trois structures socio discursives respectives et que j’ai identifié, en tant qu’élément embryonnaire, comme une dialectique entre la Justice et la Miséricorde. Entre l’opposition Échange vs Don gratuit et celle de Justice vs Miséricorde, seules diffèrent les formulations et ces différences de formulation, comme celles que j’ai analysées plus haut, procèdent de l’écart qui sépare l’un de l’autre les codes qui gèrent les pratiques socio discursives impliquées (champs religieux, social, judiciaire ou économique). Mais derrière l’identification de ce rapport embryonnaire se profile une autre définition qui oppose aux valeurs authentiques, que sont la compassion, la miséricorde, l’indulgence ou l’abnégation, des valeurs instrumentalisées et donc dégradées qui sont autant de réalisations de la notion de donnant/donnant, c’est-à-dire de la valeur d’usage, ce qui nous renvoie à un temps historique spécifique marqué par la domination du capitalisme marchand au sein de la formation sociale correspondante. Celui-ci, dans le cas présent, se donne, d’autre part, à voir comme l’englobant, dans ce même temps historique, des trois champs socio discursifs identifiés plus haut, à savoir ceux qui se développent autour de la querelle sur le libre-arbitre, du débat sur la réforme de la bienfaisance et de la pratique du prétoire. Ainsi toutes les formulations que j’ai relevées se ramènent-elles au schéma suivant : valeur authentique ( valeur d’usage) vs valeur dégradée (valeur d’échange) Laquelle de ces deux formulations faut-il retenir : valeur authentique vs valeur dégradée ou valeur d’usage vs valeur d’échange ? Il apparaît clairement une fois encore que l’une et l’autre transcrivent un signifié identique situé cependant dans un champ discursif différent, celui de l’éthique ( valeur authentique/valeur dégradée) ou celui de l’économique (valeur d’usage/valeur d’échange). Or, comme l’a montré l’analyse qui précède, cette aptitude à glisser d’un champ à l’autre est un effet de la production de sens. C’est ce type de fonctionnement qui fait apparaître la valeur d’usage comme une valeur authentique, articulant ainsi l’éthique et l’économique. Ce constat me ramène à un autre point théorique qui concerne le fonctionnement de la morphogenèse. Quelles sont pour nous les conséquences de ces glissements d’un champ à l’autre ou d’un phénotexte à l’autre ? . Pour tenter de répondre, il me faut revenir à ce réseau complexe que nous avons ainsi entrevu. Une fois redistribuées, ces pratiques discursives ne se comportent pas dans la logique des champs respectifs dont elles procèdent. Il n’y a pas, dans le texte, un espace où opérerait dans sa logique interne, de façon autonome tel ou tel champ. Les éléments qui participaient jusqu’ici aux micro sémiotiques de chacune de ces pratiques organisent de nouvelles associations libres de tout lien avec leur organisation originelle, au sein desquelles tel ou tel signifiant de l’une peut très bien se faire happé par une autre. Cette autonomie qu’on peut qualifier à un certain niveau, mais à ce niveau seulement, de chaotique concerne tout le matériau des champs impliqués, y compris les éléments plus ou moins explicites des problématiques autour desquelles ils se sont, à l’origine, organisés. Penser le contraire supposerait qu’on imagine l’espace textuel comme un espace amorphe où on retrouverait des masses ou des ensembles miraculeusement intacts qu’il suffirait de collecter à la cuillère.La superposition des structurations phénotextuelles entraîne, à sa suite, dans sa mouvance, en toute logique, le mouvement de l’ensemble des champs respectifs que ces structurations organisent. Ces structures phénotextuelles fonctionnent comme des commutateurs qui provoquent des chevauchements, des superpositions génératrices des glissements d’une problématique à l’autre et de la perméabilité des discours. Ce qui est susceptible de se traduire concrètement ici par des espaces où se trouveraient convoqués à la fois, par exemple des éléments épars en provenance de la problématique de la réforme de la bienfaisance et d’autres du monde du commerce ou encore du débat sur le libre arbitre, autant d‘éléments qui, en dernière instance, renvoient, directement ou non, à la fracture capitale de la Réforme et à la Contre réforme. Celles-ci s’affrontent sur un point essentiel : l’authenticité et la déviation hétérodoxe considérée comme une perversion Ce que je disais plus haut prend toute sa signification lorsque j’écrivais qu’il ne s’agissait pas pour moi de proposer des équivalences de valeurs mais des équivalences de rapports entre des valeurs. C’est bien ce rapport entre l’usage et l’échange (ou son double l’authentique/le dégradé) qui, au cœur de la morphogenèse, est l’élément embryonnaire . Or que nous dit ce rapport si ce n’est qu’opère ici une dynamique de confrontation qui questionne la valeur d’échange du point de vue de la valeur authentique , ou la valeur dégradée du point de vue de la valeur d’échange. C’est ce questionnement qui, en dernière instance, est sans doute le vecteur fondamental de l’inscription du social dans le texte, dans la mesure où il rend compte d’une phase particulièrement importante du développement du capitalisme dont les effets sont perceptibles dans le champ du religieux.

Bibliographie

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La notion d’idéosème

Edmond Cros définit sous le terme d’idéosème le système de structurations qui articule le discours textuel sur des pratiques sociales et discursives.

Si on admet qu’un texte de fiction est constitué, au niveau de sa morphologie du moins, par un ensemble complexe de représentations qui jouent les unes sur les autres, il faut également admettre que le fonctionnement de chacun de ces ensembles est régi par une cohérence qui lui est spécifique. Celle-ci implique un foyer unificateur qui ne relève ni de la thématique ni de la narratologie ni d’une quelconque catégorie textuelle, mais d’une convergence sémiotique, c’est-à-dire des rapports qu’établissent entre eux plusieurs éléments, plusieurs signes ou plusieurs concepts, qui interviennent activement et prioritairement dans la production de sens. On peut se demander si le terme de concept convient pour identifier les termes de ce ou de ces rapports. Je le garde cependant car il montre que, pour saisir les enjeux de ces articulations, il est toujours nécessaire de réduire les phénomènes considérés à un certain degré d’abstraction, c’est-à-dire, comme nous l’avons vu plus haut, d’extraire de ces phénomènes une dimension de la réalité qui est occultée généralement par le niveau de la signification usuelle. En l’utilisant, je ne préjuge aucunement de son origine idéelle ou archétypique et je m’en sers plutôt comme d’un instrument opératoire au service de ma démarche analytique. Les termes de ce rapport en effet, même s’ils peuvent toujours être définis, ou plutôt traduits, à un certain niveau, par des oppositions de sèmes, sont susceptibles d’impliquer, dans le cas de certaines modélisations, des catégories sémiotiques irréductibles à la sémantique. Parler de sèmes me conduirait, d’autre part, à limiter mon analyse à l’étude d’enchaînements par affinités ou contiguïtés sémantiques, alors que mon propos vise précisément à démontrer que les enchaînements dont il est question ne se développent pas de cette façon.

Prenons le cas d’une structuration verticale, de type Haut/Bas : percevoir cette opposition en termes de sèmes ouvrirait une possibilité de dérives qui n’entraînerait pas forcément de façon conjointe les deux termes de l’opposition et selon laquelle les sèmes Haut et Bas pourraient être orientés vers un autre contenu (Parler haut ou paler bas par exemple). Dans la perspective que je propose au contraire, une fois stabilisé par un texte sémiotique, le point de co-référence que je définis de la sorte ne peut être perçu autrement que comme rapport entre deux termes, ce qui exclut toute possibilité de déplacement d’un des deux termes qui n’entraînerait pas un déplacement similaire de l’autre. L’opposition que j’ai choisie comme exemple (Haut/Bas) apparaîtra réalisée au cinéma dans le jeu des plongées et contre-plongées, qui n’impliquent pas simplement les sèmes haut et bas mais précisément un objet vu d’en-haut ou vu d’en-bas, c’est-à-dire que les notions de plongée et contre-plongée décrivent chacune, en soi, une relation du type de celles que je souhaite définir et ne sont donc pas réductibles aux sèmes haut et bas. L’exemple que je viens d’emprunter au cinéma montre qu’on ne peut traiter d’un point de vue étroitement sémantique les représentations qui ne sont pas du domaine du discursif. Ce serait en effet un abus de langage de parler d’une sémantique de la plongée par exemple : en soi la plongée ne signifie rien ; elle ne commence à signifier que lorsqu’elle entre dans un plan et dans une séquence et, en ce cas, c’est le système qui organise ce plan qui lui donne une signification.

En réalité, les modalités de structuration, telles que je les envisage, diffèrent en fonction des différents niveaux où on les saisit. Je viens d’en décrire la forme la plus simple, à savoir celle que la reconstruction d’un texte sémiotique fait apparaître. La conjonction de plusieurs de ces structures primaires est susceptible de pointer un ensemble plus complexe. Prenons le cas, dans Don Quichotte, des notions suivantes : rachat, passage, victime émissaire. Mises en relation les unes aux autres, elles décrivent une fonction (sociale ou/et narrative) qui est celle de la médiation. On aurait autrefois parlé à leur propos de motifs, mais, outre le fait que le terme de motif pose le problème en termes de métonymie alors que je le pose en termes d’ensembles structurés, il offre l’inconvénient de ne pas pouvoir s’appliquer à des ensembles que je vise à reconstituer. Il en est ainsi, toujours dans le Don Quichotte, des phénomènes textuels qui témoignent d’une systématique de l’ambiguité, de la contradiction et de la réversibilité. Et un même signe, celui de passage par exemple peut être signifié de diverses façons : une lumière qui s’éteint, une barrière, un écriteau (No trespassing), une boule de verre qui roule à terre et se fracasse comme dans les premières séquences de Citizen Kane. Disons le autrement : dans ces premières séquences, aucun de ces signes n’est réductible au sème de passage ; celui-ci est certes inscrit virtuellement dans chacun de ces signes mais à des degrés divers : comment et pourquoi peut-on affirmer qu’une lumière qui s’éteint exprime un passage ? Dans un autre cas, celui de la course de la boule de verre par exemple, il faut pour en déceler la présence, la lire comme la métaphore du chemin de la vie brutalement interrompu ; or cette lecture surgit de l’effet de retour enclenché par le plan suivant où l’on voit une infirmière recouvrir le visage de celui qui vient de mourir. Ce qui est remarquable ici c’est que, a priori, en aucun moment, dans le mouvement de cette boule qui roule au sol et s’y fracasse, ne se trouve impliqué le sème du passage. Ce dernier est une pure création, dans ce microphénomène plastique du moins, de la convergence sémiotique qui est en train de se construire. C’est la convergence des signes et leur convergence seule qui construit et fait émerger une signification qui peut être définie sémantiquement en termes de passage, soit en actualisant une potentialité inscrite, de façon plus ou moins floue d’ailleurs, dans leurs champs sémantiques respectifs, soit, comme on vient de le voir, en forgeant en quelque sorte une représentation sémantique d’elle-même. Je veux dire par là, pour faire vite, que la lecture que je fais de la façon dont se fracasse la boule de verre est une pure création de la convergence sémiotique, dans la mesure où elle est dépourvue de toute base sémantique. C’est cette convergence qui, au-delà donc du sémantique, relève du sémiotique. Le statut et le fonctionnement du sémiotique doivent donc être distingués du statut et du fonctionnement du sémantique. Cette distinction est d’autant plus nécessaire que ces deux niveaux convoquent ou réalisent deux représentations de la réalité qui ne sont pas forcément réductibles l’une à l’autre. Cette distinction nous amène à privilégier le passage par l’abstraction qui constitue, me semble-t-il, la seule passerelle envisageable entre le sémantique et le sémiotique.Tel est le contexte herméneutique dans lequel s’insère la notion d’idéosème.

Revenons alors à ce qui sépare ce qui serait un motif (celui de passage) de ce que j’appelle, faute de mieux et pour l’instant, une structuration de signes. Alors que le motif se donne à voir en pleine lumière, sur la face lisse et visible du texte, qu’il est donné comme pré-existant au texte (le motif du passage est stocké dans la mémoire culturelle) et qu’il se suffit à lui-même, le signe, pour être reconnu comme signe, doit être rapproché d’un autre signe, c’est-à-dire entrer dans une structuration montée ou acceptée par l’écriture. Cette façon de poser le problème suppose que par signe on entende soit un simple signe, soit un ensemble plus ou moins complexe de signes, en ajoutant cependant que dans la perspective où je me situe un signe isolé ne constitue pas un signe. C’est en fait ce rapport de signe à signe que j’appelle structuration. Cette flexibilité et cette facilité que je me donne est ce qui me permet de passer au niveau de l’abstraction, qui, comme je l’ai dit au chapitre précédent, véhicule une représentation spécifique de la réalité et sans l’aide de laquelle les grandes composantes de la morphogénèse textuelle ne seraient pas perceptibles.

Ces rapports complexes de signes à signes sont gérés en dernière instance par une tension qui s’établit entre les deux termes d’une opposition qu’il s’agisse soit d’un concept problématisé (médiation salvatrice/médiation trompeuse, (Livre du Bon Amour),soit d’une opposition franche entre deux concepts inconciliables (Discriminé/Indiscriminé), soit encore de deux termes qui se présentent circonstanciellement dans une situation de confrontation et de contradiction (Je/Il vs Je/Toi, Lazarillo de Tormes).

La prégnance et le dynamisme de cette ou de ces tensions fait de celle(s)-ci un (ou des) éléments du texte, un point nodal où vient constamment se resourcer l’écriture, s’y défaire pour renaître sous des réalisations changeantes et variée qui, cependant, gardent toujours en mémoire leurs origines conceptuelles, qu’elles ne cessent de reproduire dans le schéma de leur organisation. Ainsi la structuration, au sens où je l’entends, est-elle première ; elle est ce qui contruit la cohérence, passage obligé du message et de la communication intersubjective, matrice fondamentale et toujours présente, que l’écriture code et décode et dont elle occulte les contours, tout en ne cessant d’en reproduire le dynamisme fondateur.

L’hypothèse de travail dont je suis parti, et qui m’a été elle-même proposée par des analyse de textes préalables, est que la chaîne de représentations, ou plutôt leur emboîtement, qui se donne à voir dans un texte, prend son origine dans une ou dans des représentations qui sont à l’extérieur du texte et qui peuvent ne pas être de nature discursive. Arrivé à ce point, je dois préciser que je ne me réfère pas seulement à des représentations qui pourraient être présentées en termes d’intertextes. Ces dernières correspondent, dans mon esprit, à des représentations déconstruites par d’autres représentations qui gèrent la dynamique de la production de sens. Je me demande, à la réflexion d’ailleurs, si le terme d’intertexte est ici approprié. Je l’utilise par habitude ou par commodité mais je pense que dans le cadre de mes réflexions le terme de représentation est préférable dans la mesur où l’intertexte, tel qu’on le conçoit généralement, peut être considéré comme une représentation tandis qu’une représentation déconstuite par l’écriture n’est pas forcément un intertexte mais peut correspondre- c’est à plusieurs reprises le cas dans les analyses que je présente- à une pratique discursive, voire à une pratique sociale.

C’est là une autre conclusion que je crois pouvoir tirer des études que j’ai publiées dans divers ouvrages, en particulier dans « Théorie et pratique sociocritiques » (Cros, I983) et dans « De l’engendrement des formes » (Cros, 1990), à savoir que, lorsqu’on remonte de représentation en représentation, en amont du texte, on débouche toujours sur des pratiques sociales, discursives ou non discursives ; ce sont toujours des pratiques sociales qui, présentes dès l’origine du texte, impulsent ou canalisent le dynamisme de la production de sens. L’écriture s’installe en elles et s’institue à travers elles : pratiques inquisitoriales dans le cas du Buscón, journalistiques (Scarface, Citizen Kane, Periquillo Sarniento), testamentaires (Periquillo Sarniento), pratiques religieuses dans leur rapport à la vie carcérale et aux exéutions de justice (Guzmán de Alfarache) ; rituelles : agrolunaires dans Cumandá, d’exorcisme dans le Buscón, Don Quijote, Livre du Bon Amour, Scarface, Cumandá. Dans tous les cas cités ci-dessus, les pratiques sociales se donnent à voir par la reproduction des normes de comportement, des valeurs, des stratégies, d’un Appareil d’Etat ou d’un Appareil Idéologique d’Etat, ou encore, dans le cas des rites, par la reproduction des fonctions que ces mêmes rites jouent au sein de la collectivité. Ces mêmes pratiques peuvent également s’investir dans les textes sous la forme des discours qu’elles produisent, pratiques qualifiées alors de discursives : inquisitoriales (Lazarillo de Tormes) (Cros, 1984) ; rhétoriques (Guzmán de Alfarache, Livre du bon Amour ) ; théologiques (Livre du Bon Amour), journalistiques (Scarface, Periquillo Sarniento), testamentaires (Periquillo Sarniento), sermonnaires (Guzmán de Alfarache).

Si on accepte de considérer que tout appareil, et donc toute pratique sociale, est en quelque sorte un précipité idéologique, c’est à dire un espace où des situaions socio-historiques se tranforment, à un rythme propre à cet espace, en structures idéologiques évolutives, on remarquera qu’en traversant ces structures et en étant traversée par elles dès son origine l’écriture prend en charge une fonction de redistribution idéologique qui mérite toute notre attention. Ces pratiques, discursives ou non discursives, sont en ce sens des représentations, c’est-à-dire des ensembles gérés par des systèmes d’articulation et c’est par ces systèmes qu’elles s’investissent dans le texte. Quelques exemples sont ici nécessaires car ce point me paraît capital : pour le Libre du Bon Amour, ce sont les rapports de [1] à [3], la problématique de l’indifférencié et la fonction médiatrice (à travers l’Incarnation du Verbe et la figure du Christ) qui, manifestement, structurent l’ensemble de la production discursive contradictoire produite par le débat autour du dogme de la Sainte Trinité, et généralement autour de la Révélation, dans les premières décénnies du XIVe siècle en Espagne. Or ce sont ces éléments de structuration qui constituent les pôles d’organisation textuelle du Li vre du Bon Amour (Cf. Cros/De Lope in : Cros, 1990,chapitre III).

Au début du XVIIe siècle, en Espagne toujours, à l’endroit même où le condamné à mort va être exécuté et quelques minutes avant même qu’il ne le soit, en sa présence donc, un prêtre - le chapelain de la prison royale dans le cas de Séville- prononce un sermon qui se résume à un commentaire des méfaits commis par le criminel et qui fonctionne comme une mise en garde à l’adresse de la foule attirée par le spectacle. Á la pratique sociale se superpose ici une pratique discursive. La première consiste à articuler le spectacle d’un châtiment infâmant sur un acte de prédication ; c’est ce rapport du châtiment à la prédication qui stucture la pratique sociale que j’évoque. Or, on retrouve cette structuration dans les données initiales de la fiction du Guzmán de Alfarache de Mateo Alemán, où, depuis les galères où il a été condamné, le narrateur fait le récit de sa vie, un récit constamment interrompu par des considérations morales et, à l’occasion, des sermons. Cette même structuration, dans le texte comme dans le contexte, pervertit la pratique discursive de prédication, qui, à son tour, intervient dans la production de sens (Cros, 1983, p. 70-80). Au cœur des rites agro-lunaires, au moment où la lune descendante, à la fin de sa course, laisse l’univers dans les ténèbres, l’homme allume un foyer et y jette des offrandes. Le feu s’y donne à voir comme une figure du cyclique, du passage de l’ancien monde au nouveau. Cette figure est l’articulation majeure du système qui préside à la description des espaces dans Cumandá, roman écuatorien du dernier quart du XIXe siècle. Et, au delà des descriptions de l’espace, on la retrouve au cœur de la morphogénèse (Cros, 1990, chapitre VIII).

Je disais plus haut que nous avions affaire, dans le texte de fiction, à un emboîtement de représentations, ce qui revient à dire à un emboîtement d’articulations. Ce sont ces jeux complexes d’articulations qui, en dernière instance, structurent l’écriture. Prenons le cas du Lazarillo de Tormes, le plus significatif sans doute : dans la pratique inquisitoriale du temps, le prévenu doit se livrer à une confession générale à la première personne mais cette confession est transcrite par un greffier qui la fait normalement précéder d’un chapeau à la troisième. Ce rapport entre le moi et le lui se retrouve dans les épigraphes de chacun des différents chapitres de l’autobiographie (Gomez Moriana, 1980). Il crée un effet spéculaire où le sujet se voit projeté dans la non-personne.mais sur cette première représentation s’articule une autre pratique, celle du discours épistolaire, qui, tout au contraire, produit un effet spéculaire contradictoire où le sujet qui parle se projette en termes de toi (Cros, 1990, Chapitre V). De cette double projection intratextuelle (Inquisition/Contrainte de l’échange émistolaire) résulte une tension qui est responsable de la dynamique de la production de sens et qui qui se traduit chez le narrateur par la revendication de son identité face à une institution qui lui refuse le droit d’exister comme personne.

Je désigne ces phénomènes de structuration par les termes d’articulateurs sémiotiques lorsqu’il s’agit de pratiques sociales ou discursives qui se donnent à voir dans le pré-texte ou le hors-texte, et d’articulateurs discursifs lorsqu’il s’agit de la reproduction de ces mêmes articulateurs sémiotiques dans le texte. Je qualifie d’idéosème le rapport entre articulateur sémiotique et articulateur discursif. En jouant les uns sur les autes ces idéosèmes transforment, déplacent, re-structurent la matière langagière et culturelle, la convoquent par le biais d’affinités ou de contigüités de structurations, programment le devenir du texte et sa production de sens. Je dois péciser que ces idéosèmes ne décrivent que des rapports qui génèrent des structures. Dépourvus de tout contenu sémantique, ils sont cependant les vecteurs potentiels de tout déplacement sémantique ultérieur et, comme je le disais, peuvent en conséquence produire un grand nombe de phénomènes textuels selon la façon dont ils s’articulent entre eux, selon les différentes catégories textuelles sur lesquelles ils opèrent et selon enfin les appareils, les pratiques sociales et discursives qu’ils impliquent. Par le biais de ces idéosèmes, les pratiques idéologiques déplacent toute la sémantique du texte. Ce processus de sémantisation affecte tout le texte et se développe autour d’éléments spécifiques qui opèrent comme les relais des idéosèmes premiers et se transforment par là en autant d’idéosèmes. Tel est le cas dans Guzmán de Alfarache, de tous les éléments qui ont quelque chose à voir avec le discours de la prédication (proverbes, citations d’autorités religieuses, topiques de la prédication, exempla etc..), une fois reconnu le rapport originel qui existe entre, d’un côté la prédication et, de l’autre,la pratique sociale répressive (le rite qui consiste à prêcher devant un public de badauds venus assister à l’exécution d’un criminel). J’appelle microsémiotique intratextuelle ce réseau d’idéosèmes. Le terme d’idéosèmes désigne donc simultanément le point d’origine de la structuration et chacun des éléments qui, dans le texte, reproduit cette origine.

Les phénomènes de structuration,, y compris ceux qui interviennent dans la morphogénèse ne se réduisent pas au fonctionnement des idéosèmes. Ceux-ci y jouent, sans doute, un rôle actif mais d’autres éléments sont susceptibles d’y intervenir. Le système qui opère comme foyer génétique doit être considéré comme une structuration dynamique à dominante variable. C’est ainsi que sur l’axe de l’interdiscours (Cros, 1983) peut surgir une domination discursive identifiable, qui ne se présente pas forcément sous une forme structurée, du moins sous la forme structurée que je viens d’évoquer. Pour comprendre ce qui est en jeu dans les cas précédents, revenons sur le Livre du Bon Amour : ce n’est pas ici le discours théologique en soi qui crée le dynamisme de la structuration mais l’objet sur lequel il porte, à savoir le dogme de la Sainte Trinité. La focalisation du débat donne aux concepts centraux qui sont ainsi discutés une telle prégnance que, déconnectés de l’ensemble discursif dont ils émergent, ils en viennent à occuper tout le devant de la scène et provoquent en quelque sorte l’écriture. Ce n’est qu’en remontant à travers le texte à partir de cet ensemble structuré de concepts que je peux reconstituer le discours théologique.

Dans le cas d’une domination discursive qui peut apparaître passagèrement ur l’axe de l’interdiscours, il s’agit d’une intervention différente. Le discours se donne alors à voir comme tel par une série de touches auto-référentielles. Tout en ne se présentant pas lui-même sous la forme d’un ensemble préstructuré, il se structure dans l’écriture en participant au processus de déconstruction de la matière langagière et culturelle préconstruite.Je pense ici au texte du Guzmán de Alfarache étudié dans Théorie et pratique sociocritiques (Cros, 1983, pp. 279-300)) où le discours marchand apparaît à travers la déconstruction du mythe de l’Âge d’Or tout autant qu’à travers celle d’expressions lexicalisées ( pierres précieuses, couvrir et abriter, bon et véritable ami, deviennent : pierres de prix, couvrir et orner, honnête et véritable ami). Mais ce même discours émerge comme tel de l’écriture (sont comptés, couchés par écrit, garder en un sûr dépot etc.) et constitue ce que je propose d’appeler une microsémantique intratextuelle pour différencier ce fonctionnement de celui de la microsémiotique intratextuelle que j’ai raccrochée aux idéosèmes.

Les différents types de représentations qui sont en jeu n’interviennent pas à égale importance dans la production de sens et nous devons distinguer celles qui se déconstruisent dans l’écriture de celles qui impulsent et génèrent les déconstructions. Soit une même pratique sociale, la pratique carnavalesque, et sa projection intratextuelle dans des œuvres aussi différentes que «  Le Livre du Bon Amour, Don Quichotte, La Vie du Buscón et le film nord-américain Scarface. Cette pratique comporte un ensemble complexe de textes gestuels et de discours qui évoluent à travers l’Histoire mais qui, cependant, gardent en mémoire des sèmes originels sans lesquels le matériau carnavalesque ne serait plus carnavalesque. Ce que ces sèmes originels deviendront dans un texte dépend de la nature et des sèmes spécifiques de la ou des pratique(s) sociale(s) qui viendront les déconstruire. Voyons rapidement e qu’il en est dans les quatre textes choisis comme corpus.

J’y décèle, d’entrée de jeu, deux groupes : le premier, formé par Le Livre du Bon Amour et Don Quichotte, privilégie les figures de la médiation, du voyage et et du passage et disons au passage que si on en fait une lecture croisée, en allant de l’un à l’autre pour tenter de les saisir en perspective, le texte de Cervantes bénéficie d’un nouvel éclairage. Ces différentes figures sont produites par la mise en rapport de deux mondes, celui d’ici-bas et l’autre monde. Á cette première structuration s’ajoute celle qui oppose le discriminé et l’indiscriminé. Ceci étant dit, les différences apparaissent nettement. Ces différences proviennent de ce que cette matière carnavalesque est déconstruite par des idéosèmes différents. Dans le cas du Livre du Bon Amour, ces idéosèmes procèdent du discours théologique sur la Trinité, l’Incarnation du verbe et la réincarnation de la chair. Ce discours s’organise lui-même autour de deux axes, la fonction rédemptrice du Christ et la difficulté pour l’entendement humain de résoudre le paradoxe proposé par le dogme d’un seul Dieu en trois personnes. Ces deux axes peuvent être reformulés en d’autres termes qui recoupent précisément les sèmes fondamentaux du carnaval que je viens d’évoquer, à savoir d’une part la notion de médiation et, de façon plus générale, les rapports entre l’au-delà et ici-bas, de l’autre, une fois encore, l’opposition entre le discriminé et l’indiscriminé. Ce sont les mêmes sèmes qui structurent ici ces deux représentations (Carnaval-Discours théologique) mais ils proviennent de lieux idéologiques différents et se donnent donc à voir sous la forme d’idéosèmes différents (Sur la notion d’idéosèmes,voir supra). Chez l’Archiprètre de Hita, le texte carnavalesque se présente comme un intertexte qui serait déconstruit par le discours théologique mais il est remarquable que ces deux pratiques (carnaval, discours théologique) coïncident précisément sur ces deux ensembles sémiques (Médiation- Indiscriminé/discriminé). Les sèmes en question canalisent les trajets de sens, focalisent la production de texte, correspondent en quelque sorte à des passages obligés de la déconstruction. C’est en eux et grâce à eux que le texte code ses messages, et la façon dont ils fonctionnent les déconnecte de l’ensemble sémiotique et idéologique dont ils procèdent. Si on admet que dans le Livre du Bon Amour le carnavalesque est un matériau passif par opposition à l’axe de l’interdiscours dominé par le théologique, on s’aperçoit que ce sont les idéosèmes du discours idéologique qui ont convoqué l’intertexte carnavalesque. Mais ce dernier se trouve convoqué par le jeu de ses propres idéosèmes, dans la mesure où ceux-ci présentent des liens de continuité ou d’affinité avec les idéosèmes du discours théologique qui ont convoqué l’intertexte carnavalesque. En d’autres termes et à titre d’exemple, un des points d’achoppement majeur du débat théologique, à savoir l’incarnation du Verbe, pose le problème de la fonction médiatrice du Christ. Cette fonction, déconnectée de l’ensemble dont elle procède, sature en quelque sorte, à un certain niveau, le discours social, en vient, en conséquence, à opérer de façon autonome en tant que structuration disponible. Cette disponibilité la condamne d’autant plus sûrement à convoquer une tradition carnavalesque qu’à l’époque celle-ci est extrêmement vivace et que la médiation et tout ce qui tourne autour de la médiation (passage, voyage dans l’au-delà, exorcisme…) occupent une place centrale dans les pratiques gestuelles et discursives du carnaval.

On s’aperçoit de la sorte que l’idéosème est le pivot du fonctionnement textuel et que l’intertexte n’est jamais aléatoire ; il s’impose par le jeu des affinités de structuration que ses propres idéosèmes présentent avec le ou les idéosème(s) responsables de la sémiosis.

Mais cette distinction est-elle légitime ? N’est-il pas arbitraire de distinguer des idéosèmes dynamiques de ceux qui seraient ainsi convoqués, dans la mesure où nous ne connaîtrons jamais que l’état final de ce processus de redistribution au cours duquel ils se sont déconstruits l’un dans l’autre et l’un par l’autre ? Comment ces différentes articulations s’organisent-elles et sous quel effet ? L’élément que j’ai qualifié d’intertexte et que j’ai supposé passif ne peut-il être considéré, au contraire et à son tour, comme impulseur du processus ? Essayons de suivre dans un cas précis les (éventuelles) différentes phases de fonctionnement du mécanisme qui gère ce processus en revenant sur le « Livre du Bon Amour ». Les trois mystères de la théologie médiévale (Trinité, Incarnation, Eucharistie) se retrouvent autour d’une notion qui leur est commune, la Médiation, et qui est ainsi la clef de voûte de la Révélation ; la figure du Christ représente, à la fois l’espace du Discriminé (sa nature humaine le distingue des deux autres Personnes, tandis que sa nature divine le distingue des hommes) et de l’Indiscriminé à travers la Consubstantialité. Or cette dernière est inhérente à sa fonction rédemptrice : il ne peut racheter les hommes que s’il est lui- même un homme. Cette problématique n’apparaît jamais directement dans le texte : la figure (initiale ?) de l’Indiscriminé (Dieu/ Homme), se réalise dans une autre figure de l’indiscriminé qui est, celle-ci, fondamentalement d’origine carnavalesque, à savoir (Homme/Femme). Á la symbolique religieuse (Christ=croix et pain), se superpose la symbolique érotique(Croix=phallus ; pain= sexe de la femme). Cette symbolique déplace la première, la chasse du premier plan, la masque. mais la symbolique religieuse continue à produire du sens, en dehors de la figure carnavalesque, au niveau de l’anecdotique,(médiation trompeuse de Ferrán García) et au delà de la figure du Christ (problème du rapport de [I-à-3], qui renvoie aux débats sur le dogme de la Trinité). La multiplicité des points d’impact de l’idéosème qui correspond au discours théologique dénonce bien celui-ci, me semble-t-il, comme l’articulation fondatrice. Á ce premier critère s’en ajoute un autre, qui porte sur la nature historique ou transhistorique des représentations impliquées.C’est ainsi que l’articulation par laquelle s’investit dans le Don Quichotte la fonction discriminatoire de la représentation carnavalesque (laquelle correspond à l’état atteint au début du XVIIe en Espagne par l’évolution de la pratique sociale correspondante) se donne également à voir comme fondatrice par rapport aux représentations traditionnelles de cette même pratique ; celles-ci sont donc bien ici convoquées par la précédente. Dans ces deux exemples, l’historique et l’idéologique se dérobent sous le transhistorique ou plutôt masque la présence de leurs organisations structurelles et leurs capacités à produire du sens derrière des déconstructions intertextuelles. Á un certain niveau, le film nord-Américain, Scarface de Howard Hawks (1931) ( Cros, 1975 et 1980) offre avec le Buscón de Quevedo (1603-1613 ?) (Cros, 1983, p.167-224) d’étranges coïncidences. Les deux textes sont gérés par une instance idéologique qui marque très fortement sa présence ; ces deux instances développent, dans les deux cas, des discours d’exclusion, en termes d’exorcisme, où on croit percevoir les effets d’une profonde angoisse devant un danger grandissant, danger qui ne proviendrait pas forcément des groupes sociaux sur lesquels l’une et l’autre s’acharnent apparemment, à savoir les bas-fonds crapuleux d’une grande villle. Marqués tous les deux au visage, l’un au front (Pablos), l’autre sur la joue (Scarface), les deux protagonistes sont condamnés à assumer leur fonction de bouc émissaire, seul rite susceptible de reconstruire la cohésion des sociétés respectivement impliquées. Comment se fait-il que cette problématique sociale soit ici encore projetée dans la tradition carnavalesque et que, dans ce contexte, les deux écritures coïncident, une fois encore, dans la façon dont elles s’organisent autour de concepts similaires et ne cessent d’opposer l’envers et l’endroit, l’inclusion et l’exclusion, reconstruisant ainsi à un niveau qui n’est pas perceptible à première lecture quelques unes des catégories fondamentales du carnavalesque. Tout un ensemble sémiotique et donc structuré, facile à identifier, émerge autour de ces visions d’exorcisme : Envers/Endroit ; Inclusion/Exclusion ; Masquer/démasquer. Il faut, dans le cas de Scarface avoir identifié cet ensemble pour reconnaître dans le texte filmique l’investissement du carnavalesque, si ténus, si fugitifs et si insignifiants en sont les indices à pemière lecture. C’est bien précisément ce mode de présence qui nous interpelle, car il indique des voies de cheminement souterraines du carnavaleque, qui, en aucun moment n’impliquent autre chose que le non-conscient. ceci d’autant plus que- et c’est là une première différence avec le Buscón - une analyse plus attentive fait surgir d’autres signes qui renvoient à la même origine. C’est ainsi que le remplacement de Big Louis, à la tête du gang, par Camonte est présenté comme l’avénement d’une ère nouvelle et la prise du pouvoir par une nouvelle génération, ce qui- on le sait- nous renvoie une fois de plus au folklore comique populaire. La typologie ethnique redistribuée dans la production culturelle nord-américaine du temps et qui fait de l’italien un bouffon ignare ne saurait rendre compte d’une organisation aussi cohérente.

Si on passe maintenant sur l’axe de l’interdiscours on constate qu’y opèrent à la fois des structures mentales correspondant aux WASP-White,AngloSaxon,Protestant-(conservateurs, prohibitionnistes,puritains et surtout anticatholiques) ainsi que deux pratiques discursives, celles du journalisme et du Hay’s code ( qui réglemente la production d’images et fonctionne comme une censure), ainsi que la pratique policière. L’interdiscours est alors perçu comme un espace de contradictions où s’affrontent des positions à première vue irréductibles à propos de la nécessité de dévoiler les faits ou du danger qu’il y a à le faire. Les traditions puritaines responsables du Hay’s code viennent buter ici avec violence sur l’éthique naissante du journalisme et la fonction qui lui est inhérente, à savoir dire la vérité, dévoiler les faits, révéler ce qui est caché. Á ces premières tensions s’ajoute une contradiction seconde interne au discours WASP, puisque ce sont les puritains eux-mêmes qui se voient dans l’obligation d’emprunter la pratique journalistique dont on sait qu’elle a été, aux U.S.A, la création des immigrants de la seconde génération, minorités catholiques contre lesquelles ces mêmes puritains partent pécisément en guerre.

L’affrontement de ces pratiques sociales doit être considéré comme l’élément dynamique qui impulse la production de sens et la structure autour de l’opposition entre le Masque et la Démystification. Comment ne pas percevoir alors que c’est cet idéosème qui convoque par affinité un des idéosèmes majeurs du texte carnavalesque ? Il faudrait reprendre ici, à peu près textuellement , ce que je disais à propos du Livre d u bon Amour : cet idéosème (Masque/Démystification), déconnecté de l’ensemble dont il procède, opérant de façon autonome, en tant que structuration disponible convoque la tradition carnavalesque au sein de laquelle il trouve en toute logique une place centrale.

Si, à la lumière de ces exemples, le fonctionnement idélogique apparaît clairement, de nouvelles- et importantes- interrogations surgissent : comment se fait-il qu’à partir d’un idéosème et dans son sillage en quelque sorte s’enclenche un enchaînement sémiotique qui reconstitue les grandes structurations, si ce ne sont toutes, d’une pratique sociale ? En effet- nos analyses le montrent- le texte culturel(le carnavalesque ici) ne se reconstruit pas à partir d’une thématique ou d’un enchaînement thématique car, dans ce cas, il se donnerait à voir à première lecture. On ne peut s’en tenir qu’à un constat : la sémiosis, dans l’écriture, est essentiellement un phénomène d’enchaînement de structurations.

Extrait de Edmond Cros,Le Sujet culturel, Paris, L’Harmattan, 2005, 270 p., 23 e

Pour une sémiotique de la discordance

Les multiples déphasages provoqués par la synchronie du dys-synchronique se retrouvent dans le tissu textuel et dans la constitution du sujet culturel sous la forme de trous qui sont des foyers actifs majeurs de la morphogénèse.

Pour une sémiotique de la discordance

La Sociocritique s’intéresse avant tout à la façon dont les structures socioéconomiques s’incorporent dans les structures textuelles, en précisant cependant que cette incorporation n’est jamais directe ni automatique dans la mesure où chacun des niveaux impliqués (l’infrastructure et la superstructure) a une histoire et un temps (c’est-à-dire un rythme d’évolution) qui lui sont propres. Notre hypothèse fondamentale s’appuie ainsi sur la notion de formation sociale constituée, selon Karl Marx, par la coexistence de plusieurs modes de production (médiéval, pré-capitaliste, capitaliste, pour l’âge classique par exemple). Pour nous, cette formation sociale génère une formation idéologique qui s’exprime dans une formation discursive. La notion de formation sociale peut sembler peu adaptée à l’évolution des sociétés modernes dont les modes de production capitalistes tendent à s’organiser à l’identique mais son intérêt ne manque pas d’être évident si on admet qu’en réalité la spécificité de tout mode de production renvoie à un temps historique précis. La notion de formation sociale peut ainsi être re-définie par la co-existence, à un moment déterminé de l’Histoire, de plusieurs temps historiques. On doit considérer alors que ces divers temps historiques sont liés entre eux et constituent de la sorte un système régi par l’hégémonie de l’un d’entre eux, le temps présent en l’occurrence. C’est ce système qui génère la formation idéologique correspondante. On ne peut imaginer en effet que chacun des divers temps historiques impliqués intervienne directement dans cette formation. La complexité de ce processus nous apparaîtra plus nettement encore si on se souvient de ce que ce second système, à savoir la formation idéologique, n’évolue pas forcément uniquement au rythme du premier, qui cependant l’engendre, mais, également, en fonction de sa propre histoire. Et on peut en dire autant des rapports qui s’établissent entre le niveau idéologique et le niveau discursif où nous supposons que s’inscrit en dernière instance le matériau socio-économique. On retiendra donc, d’une part que le processus d’incorporation de l’Histoire implique des mécanismes de médiation, de transfert, de décrochement, d’adaptation, d’autre part que, de toutes façons, en passant d’un système (infrastructural) à un autre système (idéologique) et de celui-ci au troisième (discursif) nous avons successivement traversé le contexte de trois rythmes différents, c’est-à-dire de trois temps historiques qui ne coïncident que partiellement.

Or, à l’intérieur de chacun de ces trois niveaux et entre l’un et l’autre nous devons imaginer une série d’instances qui se présentent soit comme parfaitement adaptées au temps hégémonique du présent ou, au contraire, en retard ou en avance. C’est ainsi par exemple que, dans la période post-industrielle où nous nous trouvons, un ouvrier qui travaille à la chaîne dans une usine de production de voitures n’a pas conscience, dans son espace de travail du moins, de vivre dans le temps historique de l’informatique et cette distance est plus grande encore si on envisage les cas respectifs du petit artisan ou de l’agriculteur moyen. Á l’intérieur d’un même champ de production, de semblables écarts existent entre - prenons d’autres exemples - d’un côté un maçon qui travaille dans une puissante entreprise de construction qui emploie des centaines d’ouvriers ainsi que, généralement, des matériaux pré-construits et, de l’autre, l’artisan qui travaille « à son compte », aidé ou non de quelques manœuvres ; ou, encore, entre le marchand qui « tient » un étal sur un marché et le caissier d’un supermarché. Nous sommes donc tous reliés, d’une façon ou d’une autre, sur des modes multiples, à plusieurs temps historiques. Á un niveau purement superficiel, et dans une perspective qui, si elle est différente, ne peut pas cependant être exclue de ce cas général, on remarquera qu’un souvenir d’enfance, par exemple, convoque, dans mon présent vécu, un passé relié à différents sujets collectifs, un projet de voyage ou la perspective d’une carrière future y convoque un futur.

Mais le Tout historique ne cesse jamais d’évoluer soit à la suite des progrès technologiques, des nouveaux objectifs que se fixe l’économie néo-capitaliste et des tendances qui sont inscrites dans la logique de son développement, soit encore sous l’effet , entre autres facteurs, de la nécessité, proclamée par tous les responsables politiques de tous les pays, d’encourager la croissance, dont l’absence, quand elle se produit ou menace de se produire, est dénoncée comme gravement préjudiciable à l’économie d’une nation. Lorsqu’on s’interroge sur le mécanisme qui régit ce flux ininterrompu de l’Histoire on constate que ce sont ces multiples déphasages qui l’impulsent, dans la mesure où les instances adaptées au temps présent ou « en avance » sur leur temps exercent toujours une force d’attraction sur celles qui sont « en retard ». Le caractère inexorable de cette marche vers un devenir, qui permet de définir ce qui est en phase par rapport à ce qui est en avance ou en retard témoigne, s’il en était besoin, de la primauté de l’économique. C’est un blanc, une différence, un espace de manque - celui qui sépare l’instance « en avance » de l’espace « en retard » ou de celui qui est simplement « en phase » avec le présent - qui fait toujours bouger l’ensemble. Le plurisystème qui nous intéresse, à savoir la totalité des trois formations (sociale, idéologique et discursive) « se présente de fait comme un dispositif de production fonctionnant sur un régime d’inégalité où les déséquilibres induisent des mutations » (Louis Althusser). Le manque, l’absence, le vide, le déphasage se donnent ainsi à voir comme des indices majeurs de la présence de l’Histoire et balisent donc un espace à explorer. Le niveau discursif, qui s’articule sur cette dynamique, ne peut pas ne pas en rendre compte, ce qui implique que le tissu textuel présente à son tour des blancs, des lacunes, des raccourcis et nous invite à lire les textes en essayant d’y déchiffrer ce qu’ils passent sous silence. Dans la perspective que j’ai choisie, ces « trous » textuels pointeraient des éléments majeurs de l’évolution historique et devraient en conséquence se retrouver, sous une forme particulièrement active, dans la morphogénèse. Sans doute dans mes analyses antérieures me suis-je toujours arrêté sur ces blancs du texte mais il s’agit maintenant de vérifier si ce concept de manque, qui est en arrière-fond de tout déphasage et qui impulse la dynamique historique, se retrouve dans le fonctionnement du sujet culturel.

J’ai rapporté plus haut le concept de sujet au fonctionnement d’un fait socio-idéologique qui implique le niveau discursif, qu’il s’agisse de la langue ou de la parole. Or, dans la langue, nous a appris Saussure, et donc dans « le fait de parole [qui] précède toujours » il n’y a que des différences : « Tout ce qui précède revient à dire que dans la langue il n’y a que des différences. Bien plus, une différence suppose en général des termes positifs entre lesquels elle s’établit ; mais dans la langue il n’y a que des différences sans termes positifs. Qu’on prenne le signifié ou le signifiant, la langue ne comporte ni des idées, ni des sons qui préexisteraient au système linguistique, mais seulement des différences conceptuelles ou des différences phoniques issues de ce système. Ce qu’il y a d’idée ou de matière phonique dans un signe importe moins que ce qu’il y a autour de lui dans les autres signes. » Pour J. Derrida, qui cite ces propos de Saussure, ces différences « ont été produites, elles sont des effets produits » :

« elles ne sont pas tombées du ciel toutes prêtes ; elles ne sont pas plus inscrites dans un topos noetos que prescrites dans la cire du cerveau. Si le mot »histoire« ne comportait en lui le motif d’une répression finale de la différence, on pourrait dire que seules des différences peuvent être d’entrée de jeu et de part en part »historiques" (1968, p.50)

mais des effets qui, pour lui, sont sans cause (« il faudrait donc parler d’effet sans cause, ce qui conduirait très vite à ne plus parler d’effet ») et pour sortir de la clôture de ce schème il préfère parler de trace (« qui n’est pas plus un effet qu’elle n’a une cause »). On peut comprendre la restriction de Derrida si on retient avec Saussure que « la langue ne comporte ni des idées ni des sons qui préexisteraient au système linguistique » car cette affirmation revient effectivement à écarter le problème de l’origine et donc de la cause mais elle n’est pas recevable si on privilégie, comme je prétends le faire, les modalités de l’acquisition des discours par le sujet, en considérant, entre autres choses, qu’un signifiant parce qu’il a traversé le temps présente un « feuilletage de sédimentations historiques qui véhiculent chacune à sa manière, des valeurs morales et sociales sans cesse questionnées » (Cros, 2003, p. 50). Dans ce cas, on est tout à fait en droit de parler d’effets historiques produits par un ensemble de causes. Or, en convoquant dans le discours l’ensemble des sédimentations historiques dont je viens de parler, ces effets/traces y convoquent, avec le présent, un passé et un futur. Revenons à Derrida :

« La différance, c’est ce qui fait que le mouvement de la signification n’est possible que si chaque élément dit »présent« , apparaissant sur la scène de la présence, se rapporte à autre chose que lui-même, gardant en lui la marque de l’élément passé et se laissant déjà creuser par la marque de son rapport à l’élément futur, la trace ne se rapportant pas moins à ce qu’on appelle le futur qu’à ce qu’on appelle le passé, et constituant ce qu’on appelle le présent par ce rapport même à ce qui n’est pas lui : absolument pas lui, c’est-à-dire pas même un passé ou un futur comme présents modifiés. » (Derrida,1968, p. 51).

On constate donc que la matière discursive, constitutive de ce fait sémiotico-idéologique qu’est pour nous la conscience du sujet - telle qu’elle s’extériorise du moins -n’est qu’un champ de différences que redistribue un faisceau hétérogène de temps historiques divers. Sur cette base, voyons comment cette matière se trouve redistribuée sur les deux versants du sujet culturel. J’ai répété, à plusieurs reprises, que la première des deux dimensions constitutives du sujet culturel correspondait à un espace complexe de sédimentations sémiotiques qui procède chacune d’un sujet transindividuel spécifique, dans la mesure où, à un moment déterminé de son existence, ce sujet culturel relève, entre autres, d’un certain nombre de sujets transindividuels mais je voudrais insister ici sur le fait que chacun de ces sujets et donc chacune de ces sédimentations implique précisément un temps historique qui, dans un certain nombre de cas, peut être distinct de ceux sur lesquels il vient s’articuler. Le processus auquel ils sont soumis implique d’une part que ces divers sujets collectifs évoluent chacun à son rythme suivant la façon dont les uns et les autres s’articulent sur le Tout historique et, d’autre part, que ce même sujet culturel est appelé à traverser sans cesse de nouveaux sujets collectifs. La notion goldmannienne de sujet transindividuel doit ainsi être « revisitée » dans cette perspective dynamique : celui-ci, porteur d’un temps historique qui lui est originel, se charge, au fur et à mesure qu’il traverse l’Histoire, de temps historiques multiples ce qui entraîne une incessante reconfiguration des contours de la totalité subjective. Or ce sont les déphasages qui se créent entre les différentes instances du Tout historique qui semblent découper dans le tissu social les sujets transindividuels. Ces derniers regroupent, sur le mode objectif et non conscient, des individus qui ont une communauté de destin laquelle n’est lisible, et ne peut être lisible, que dans un système de frustrations et d’aspirations spécifique, si du moins on s’intéresse, comme je le propose, aux effets/signes repérables dans la totalité subjective. Seul ce système est apte à rendre compte de la notion de sujet transindividuel. Disons plus précisément, à la lumière de ce qui précède, que les déphasages qui sont à l’œuvre au niveau de l’infrastructure produisent, dans un grand nombre d’espaces de la société, des frustrations et des aspirations qui témoignent d’un mode précis d’insertion socio-économique et fonctionnent alors comme des noyaux de fixation autour desquels s’organisent, sur le mode objectif du non-conscient, des sujets transindividuels. Tout nouveau déphasage qui modifie l’infrastucture entraîne automatiquement l’émergence d’un nouveau sujet transindividuel. Comme on vient de le voir, je ne donne pas exactement ici à la notion de sujet transindividuel le sens, quelque peu flou d’ailleurs, que semble lui donner Lucien Goldmann. On peut, comme lui, l’envisager de l’extérieur, comme un groupe d’individus qui se livrent à la même activité, sont soumis aux mêmes conditions de travail et partagent une même vision du monde. Sans doute est-ce tout cela, mais, en ce qui me concerne, je l’envisage, prioritarement, comme l’espace intrapsychique qui se construit chez tout individu du groupe et qui, essentiellement dynamique, est pris dans le processus d’incessantes rectifications que lui impose son insertion dans l’Histoire. Le sujet transindividuel n’est ni statique ni autonome ni isolé. Il n’est envisageable que lorsqu’il est pris dans l’ensemble des sujets transindividuels qui participent au fonctionnement [du non-conscient] d’un sujet culturel.

On est ainsi amené à penser que la compétence sémiotique du sujet culturel doit présenter une série d’indices qui renvoient directement ou indirectement à ces blancs qui procèdent de multiples horizons. Ces blancs représentent les déphasages qui séparent l’un de l’autre les temps historiques d’un certain nombre de sujets collectifs constitutifs du sujet culturel. On est en droit en effet de penser que la force d’attraction d’une instance dite en avance sur son temps dépend, en partie du moins, du désir manipulé ou spontané, consciemment ou non-consciemment partagé par les individus d’une même collectivité qui se situe dans une instance « en retard » et désire dépasser les conditions socioéconomiques qui sont les siennes et qu’elle juge frustrantes. La compétence sémiotique du sujet culturel, dont j’ai défini la première dimension comme une mosaïque de pratiques discursives spécifiques ( ou de sociolectes), présente ainsi sur son premier versant un panorama constitué par une multitude d’instances intériorisées séparées par des blancs qui nous renvoient, par le biais de multiples représentations du désir en particulier, à une égale multiplicité de manques ou d’absences. Le sujet culturel est donc un espace, ou un dispositif, où coexistent des déphasages et il fonctionne bien, au même titre que le Tout historique, autour de la coexistence de multiples temps historiques . Á ce titre, il est, lui aussi, géré par une dynamique du manque.

Reste que ce fonctionnement ne peut pas davantage être envisagé en dehors du rôle central qu’y joue l’inconscient, dans la mesure où, précisément, la notion de sujet culturel englobe deux dimensions imbriquées l’une dans l’autre. La première est observable pour peu que nous prenions quelque recul et que nous l’approchions d’un point de vue critique. C’est cette première dimension que je viens d’évoquer. La seconde en est la face cachée et, de ce point de vue, on remarquera que le désir, le regret ou la nostalgie, qui sont autant de transcriptions d’un manque ou d’une absence, ne cessent de même de gouverner, tout au long de l’existence, ce que j’appellerai, pour l’instant et pour faire vite, notre « vie intérieure » . Cette deuxième dimension nous renvoie au sujet de l’inconscient, notion que je crois utile de préciser. Jacques Lacan nomme en effet sujet de l’inconscient une structure organisée autour d’une chaîne de signifiants stockés et reliés entre eux par un rapport de métonymie. Ces signifiants, construits (passé) ou appelés à l’être (futur), répètent sans cesse un message qui reste identique en dépit de son apparente diversité ou hétérogénéité. Chacun de ces signifiants renvoie à un moment différent de la vie de l’individu et, par là, s’articule sur le Tout historique. Cette chaîne délègue constamment à la marge du système un de ses éléments, qui, de cette façon, fonctionne comme son représentant métaphorique. Le processus opère comme une noria sans fin mais on remarquera que son dynamisme procède essentiellement du vide laissé dans la chaîne par le signifiant qui assure provisoirement la fonction de délégué métaphorique. Cet élément délégué sur les marges du système est le symptôme qui, procédant du passé du sujet, surgit dans son présent et que nous pouvons observer dans le comportement ou dans le discours du sujet ou encore - et c’est ce qui nous intéresse ici - dans le tissu textuel. Ce symptôme exprime un malaise qui interpelle le sujet et que ce dernier exprime par des mots, des expressions, des métaphores qui sont inattendus dans le contexte où ils apparaissent. Ce malaise s’exprime dans le discours sous la forme d’une discordance en dehors de toute prise de conscience ou d’intention. On constate donc que si, à partir de la définition qu’en donne Jacques Lacan, on accepte ce que je propose, le sujet de l’inconscient implique la présence d’un faisceau de temps historiques qui ne cesse de s’enrichir et qui ne cesse d’articuler la chaîne de signifiants sur le Tout historique. Tout nouveau signifiant présente de la sorte une double face : tout en reproduisant un même message il est également porteur d’une nouvelle trace temporelle et cette double valeur est déjà le prélude d’une nouvelle réalisation diaphorique à venir.

Je voudrais revenir sur cette notion de discordance qui attire l’attention sur elle même, c’est-à-dire sur ce qui est dit, c’est-à-dire encore sur le fait que ce qui est dit n’est en phase ni avec ce qui précède ni avec ce qui suit, ni avec ce qu’on attend. Le déphasage et la prise en compte de ce déphasage sont les premiers éléments qui ouvrent la voie à la compréhension de la signification. La discordance code le sens mais, en codant le sens, et en donnant à voir sa fonction comme telle, elle participe déjà du décryptage. Le déphasage apparaît ainsi comme le moteur du fonctionnement de l’inconscient mais il se donne également à voir dans l’étape capitale de la constitution du sujet qu’est la phase du miroir et qui ne s’explique que par l’état de prématuration du sujet. Alors que jusqu’ici il s’éprouve comme un corps morcelé, l’enfant voit dans le miroir son « moi idéal », c’est-à-dire son image réunifiée (Voir supra, chap.2). Jacques Lacan pose le problème essentiellement en termes de dys-synchronie, parlant à ce propos de

« ces synchronies de la captation spectaculaire, d’autant plus remarquables qu’elles devancent la coordination complète des appareils moteurs qu’elles mettent en jeu […] Bien plus, j’ai cru moi-même pouvoir mettre en valeur que l’enfant dans ces occasions anticipe sur le plan mental la conquête de l’unité fonctionnelle de son propre corps, encore inachevée à ce moment sur le plan de la motricité volontaire […] Le stade du miroir a l’intérêt de manifester le dynamisme affectif par où le sujet s’identifie primordialement à la Gestalt visuelle de son propre corps ; elle est, par rapport à l’incoordination encore très profonde de sa propre motricité, unité idéale, imago salutaire ; elle est valorisée de toute la détresse originelle, liée à la discordance intraorganique et relationnelle du petit homme… » ( Lacan, 1948, pp. 112-113, c’est moi qui souligne)

On ne peut pas davantage passer sous silence l’importance qu’a le désir (ou le manque) dans les thèses de Freud et de Lacan. Je renvoie à ce que je disais plus haut , à savoir que pour Jacques Lacan le désir court tout au long de la chaîne des signifiants, sans cesse déplacé, renvoyé et réactivé de l’un à l’autre dans l’impossibilité dans laquelle il se trouve d’être satisfait. La notion de vide est ainsi au centre de l’argumentation lacanienne et, en particulier lors de l’avènement de l’inconscient c’est-à-dire lorsque, avec l’accès au symbolique, le signe se substitue au vécu, un vécu dont la réalité s’évanouit dans le réseau sémiotique du sujet culturel, laissant le sujet authentique, aliéné et absent de lui-même.

Lorsque nous effectuons cette traversée qui nous conduit du fonctionnement de l’infrastructure à celui du sujet de l’inconscient nous constatons donc la présence constante, à tous les niveaux, d’un faisceau hétérogène de temps historiques et d’une dynamique impulsée par un déphasage qui est, lui-même, producteur d’une discordance. Diffraction temporelle et discordance sont étroitement liées dans la mesure où cette dernière est produite dans l’infrastructure par la synchronie du dys-synchronique, une dys-synchronie qui circule, passe d’une instance à une autre en fonction de l’évolution du Tout et qui donne à l’instance sur laquelle il se fixe, toujours provisoirement, ses coordonnées temporelles. Cette synchronie du dys-synchronique est repérable au niveau du sujet de l’inconscient avec le symptôme, cette irruption intempestive du passé dans le présent du sujet. C’est cependant le manque (mais le déphasage n’implique-t-il pas un manque ou un écart ? ) qui, comme on l’a vu, articule le plus nettement les deux dimensions du sujet culturel sur l’Histoire, sous les formes inversées des frustrations et des aspirations ou encore du manque et du désir, quand bien même on pourrait objecter que les frustrations des sujets transindividuels ne sont que les leurres d’un manque primordial que, sans aucun doute, de toutes façons, elles réactivent.

Il s’agit pour nous de reconstituer dans la compétence sémiotique du sujet culturel les traces de cette dynamique, en relevant les contradictions générées par les dys-synchronies de l’Histoire et dont portent témoignage les déconstructions, les ruptures discursives, les discordances, les raccourcis, les ellipses, les absences ou les silences qui trouent significativement les tissus textuels. Chacun de ces différents effets est, en dernière instance, produit par les points d’impact multiples, sur un même moment de l’Histoire, des différentes dimensions du temps (passé, présent, futur) , dont aucune n’est isolable, détachable de l’ensemble qu’elles forment.

Seule ce que j’appelle la diffraction temporelle permet en effet de comprendre comment fonctionne le Tout historique. Il nous faut en effet cesser de considérer le présent, le passé et le futur comme des espaces de temps autonomes et isolables . Passé et futur sont tout entiers dans le présent du sujet comme ils le sont dans la configuration de la formation sociale où le mode de production hégémonique du temps présent, tout en étant lui-même décalé par rapport à d’autres modes en déclin, est porteur de son propre dépassement. Qu’il s’agisse de la totalité subjective ou de ce que j’appellerai pour faire vite la totalité historique c’est cependant bien évidemment le « présent vivant » qui, pour reprendre les termes de J. Derrida, détient « le pouvoir de synthèse et de rassemblement incessant des traces. » (1968, p. 55) C’est pourquoi il peut sembler illusoire de ne penser l’inscription du texte dans le contexte que par rapport à un point fixe du processus historique alors que chaque noeud du tissu textuel n’est rien d’autre qu’une trace où se superposent les impacts de divers espaces-temps. Organisée autour de la superposition cumulative des sédiments déposés par les multiples sujets transindividuels qui lui sont constitutifs, et de la noria sans fin du sujet de l’inconscient, la compétence sémiotique du sujet culturel participe du même mouvement. (Extrait de : Le sujet culturel, Sociocritique et psychanalyse. Paris, L’Harmattan, 2005, pp. 57-67.

Bibliographie

Cros, E. (2003), La Sociocritique, Paris, L’Harmattan (Coll. Pour comprendre)

Derrida, J. (1968), « La Différance » in Théorie d’ensemble, Paris, Seuil, pp. 41-66

Lacan, J. (1948), L’agressivité en psychanalyse. Paris, Seuil.

Saussure, F. (1922) Cours de linguistique générale (éd. de Ch. Bally et A. Sechehaye), IIe Partie, Ch. IV -4. [Trad. en espagnol par Mauro Armiño, Curso de linguística general, Barcelona, Editorial Planeta-de Agostini, 1984]

Redéfinir la notion d’idéologème

Je définirai l’idéologème comme un micro système sémiotico-idéologique sous-jacent à une unité fonctionnelle et significative du discours. Ce système

s’organise autour de dominantes sémantiques et d’un ensemble de valeurs qui fluctuent au gré des circonstances historiques.

Redéfinir la notion d’idéologème

1-La définition qu’en donne J. Kristeva

Dans « Problèmes de la structuration du texte », J. Kristeva (colloque de Cluny, 1968) envisage la notion d’idéologème dans le cadre d’une réflexion qu’elle développe sur les problèmes de la structuration du texte. Après avoir distingué le discours, objet d’échange entre un destinateur et un destinataire et le texte envisagé comme un processus de production de sens, elle s’intéresse à ce dernier en tant qu’appareil trans-linguistique :

« Le texte, écrit-elle, est donc une productivité ce qui veut dire : 1. son rapport à la langue dans laquelle il se situe est redistributif […] 2. il est une permutation de textes, une intertextualité : dans l’espace d’un texte plusieurs énoncés pris à d’autres textes se croisent et se neutralisent. »

Arrêtons-nous, avec elle, sur cette « interaction textuelle qui se produit à l’intérieur d’un seul texte » et qui fait advenir ce même texte comme idéologème. Jehan de Saintré d’Antoine de la Salle, qu’elle choisit pour illustrer son propos, est considéré par elle comme le résultat d’une transformation de plusieurs codes : la scolastique, la poésie courtoise, la littérature orale (publicitaire) de la ville, le carnaval. En entrant dans la nouvelle structure, ces différents énoncés changent de signification :

« Dans l’appareil du texte romanesque, avec sa non-disjonction, avec son caractère transformationnel, l’énoncé scolastique, le masque, le cri publicitaire, etc. s’interpénètrent et produisent un ensemble ambivalent. Cet ensemble nouveau s’oppose aux ensembles de départs. Il a une fonction qui le rattache à d’autres manifestations discursives de l’époque, et cette fonction fait que l’ère qui s’annonce, celle de la Renaissance, a une unité discursive plus ou moins définie, qui la distingue de l’époque précédente » (p. 312). En étudiant le texte comme une intertextualité on le pense donc dans « (le texte de) la société et l’histoire. L’idéologème d’un texte est le foyer dans lequel la rationalité connaissante saisit la transformation des énoncés (auxquels le texte est irréductible) en un tout (le texte) de même que les insertions de cette totalité dans le texte historique et social » (p. 313).

Sur cette base théorique J. Kristeva oppose deux idéologèmes : 1. le symbole qui caractérise la société européenne jusqu’aux environs du XVè siècle, 2. le signe « repérable dans la société et le roman qui culmine avec l’économie bourgeoise ». Les deux idéologèmes impliquent l’irréductibilité des termes (des symbolisants aux universaux dans le cas du symbole ; du référent au signifiant et du signifiant au signifié, dans le cas du signe) mais ils se différencient l’un de l’autre en ceci que : 1. « …le signe renvoie à des entités moins vastes, plus concrétisées que le symbole–ce sont des universaux réifiés, devenus objets au sens fort du mot ; relationnée dans une structure de signe, l’entité en question (le phénomène ou le personnage) est, du coup, transcendentalisée, élevée au rang d’une unité théologique » ; 2. tandis que dans la logique du symbole deux unités oppositionnelles (le mal et le bien par exemple) sont exclusives l’une de l’autre, dans une pratique sémiotique relevant du signe, toute contradiction est résolue par une connexion du type de la non-disjonction, c’est-à-dire de l’ambivalence. Les termes oppositionnels sont toujours exclusifs, mais ils sont pris dans un engrenage d’écarts multiples et toujours possibles (les surprises dans les structures narratives) qui donne l’illusion d’une structure ouverte, impossible à terminer, à fin arbitraire. Se référant, sur ce point, à C. A. Peirce, J. Kristeva parle de l’infinitisation du discours qui, relativement libéré de sa dépendance de « l’universel » (du concept, de l’idée en soi) devient une possibilité de mutation, une constante transformation qui, quoique soumise à un signifié, est capable de multiples générations, donc d’une projection vers ce qui n’est pas mais qui sera, ou plutôt, pourra être. Et ce futur, le signe l’assume non plus comme occasionné par une cause extrinsèque, mais comme une transformation possible de la combinatoire de sa propre structure (p. 315). En opposant l’un à l’autre ces deux idéologèmes, J. Kristeva semble appeler de ses vœux la définition d’une typologie des cultures en fonction du « type de relation qu’elles entretiennent avec le signe » (I. Lotman). Si le signe en effet est l’idéologème fondamental de la pensée moderne, un nouvel idéologème serait, à ses yeux, « en train de se constituer à partir du XXè siècle avec les nouvelles structures textuelles (Mallarmé, Lautréamont) et qui continuent à se chercher aujourd’hui ». On peut donc synthétiser de la façon suivante les propositions de J. Kristeva : 1. Foyer sémiotique où viennent se déconstruire des énoncés antérieurs pour faire advenir un nouveau sens, l’idéologème est le produit de ce processus de production. 2. En tant que produit de ce même processus, il donne au texte ses coordonnées historiques et sociales.

Les remarques de J. Kristeva sont extrêmement suggestives, mais on peut regretter qu’elles ne servent qu’à l’interprétation de la rupture qui sépare le Moyen- Age de la Modernité. Il me paraît en conséquence indispensable de tenter de prolonger et de préciser cette notion, en se demandant, en outre, si celle-ci est applicable au fonctionnement idéologique qui est à l’œuvre dans le pré-textuel et le discours social. Ce nouvel examen s’impose d’autant plus que cette notion a été vulgarisée sous une autre forme que recueille, entre autres, le Glossaire pratique de la critique contemporaine de Marc Angenot :

“On appellera idéologème toute maxime, sous-jacente à un énoncé, dont le sujet circonscrit un champ de pertinence particulier (que ce soit ’ la valeur morale ’, ’ le Juif ’, ’ la mission de la France ’ ou ’ l’instinct maternel ’). Ces sujets sont déterminés et définis par l’ensemble des maximes où le système idéologique leur permet de figurer.”

Ces idéologèmes constitueraient un système idéologique dans la mesure où ils fonctionnent à l’instar des lieux (« topoi ») aristotéliciens, comme des principes régulateurs sous-jacents aux discours sociaux auxquels ils donnent autorité et cohérence. Ce système idéologique incorporerait les lieux de l’ancienne rhétorique qui ne sont que les plus généraux des « idéologèmes », ceux dont la pertinence historique est la plus durable en même temps que le spectre d’application en est le plus large.

Ce qui sépare une telle conception de celle de J. Kristeva est clair : outre qu’il est essentiellement perçu dans le champ du pré-textuel, l’idéologème, dans ce dernier cas, n’est pas le produit, pour cette même raison d’ailleurs, du travail de structuration intertextuelle. Il relève d’un déjà là transhistorique sans que ne soit posé le problème des facteurs historiques susceptibles d’éclairer le contexte de son émergence. D’autre part, rien ne nous est dit de la façon dont il fonctionne en tant que principe régulateur sous-jacent aux discours sociaux.

Remarquons, avant toute chose, que la distinction entre la matière pré-textuelle et le texte n’est pas pertinente si on admet (comme le fait J. Kristeva, dans le même article et en d’autres endroits, en reprenant sur ce point, M. Bakhtine) que la notion d’intertextualité implique que l’on considère comme textes l’histoire et la société au même titre que toute autre pratique sémiotique – « l’acception d’un texte comme un idéologème détermine la démarche même d’une sémiologie qui, en étudiant le texte comme une intertextualité le pense ainsi dans (le texte de) la société et l’histoire » (Ibid., p. 313).

Cette observation me permet d’envisager un champ de recherche ouvert sur les processus de transformation qui sont à l’œuvre dans toute l’étendue du discours social, me rapprochant ainsi de ce que j’ai présenté plus haut comme la vulgarisation d’un concept originellement plus complexe, tout en posant comme principe que l’idéologème inscrit et redistribue, dans le mécanisme de sa propre structuration, des coordonnées historiques et sociales.

2- Pour une nouvelle définition

Je définirai l’idéologème comme un microsystème sémiotique-idéologique sous-jacent à une unité fonctionnelle et significative du discours. Cette dernière s’impose, à un moment donné, dans le discours social, où elle présente une récurrence supérieure à la récurrence moyenne des autres signes. Le microsystème ainsi mis en place s’organise autour de dominantes sémantiques et d’un ensemble de valeurs qui fluctuent au gré des circonstances historiques. Prenons le cas d’une lexie comme Patrimoine, dont la récurrence au cours des deux dernières décennies du XXè siècle est particulièrement frappante : sur les sèmes premiers qu’elle articule (propriété individuelle, transmission, figure du Père) se projette un système de valeurs (stabilité, pérennité, ancrage dans la circonstance identitaire). Lorsque, sous l’effet de certaines circonstances historiques, se substitue ou s’ajoute à la définition originelle qui implique exclusivement une propriété privée, l’extension de l’emploi du terme à une propriété collective, la combinatoire structurale de ce qui, à l’origine, n’est qu’une lexie s’en trouve rectifiée et cette même rectification fait advenir un idéologème qui va désormais s’insérer sous des modes spécifiques dans le discours social. Alors que la lexie sur le socle de laquelle s’est construit l’idéologème relève essentiellement du discours juridique, l’idéologème gagne successivement le discours religieux (les biens-fonds d’une église, le patrimoine de Saint Pierre), le discours humaniste (le patrimoine de l’humanité), le discours scientifique (le patrimoine biologique), le discours administratif (la sauvegarde du patrimoine), le discours écologique (le patrimoine paysager), le discours politique (le patrimoine des candidats à l’élection présidentielle). J’examine dans la deuxième partie de cette étude les facteurs historiques qui interviennent dans ces nouvelles structurations, en s’articulant sur un, sur plusieurs, ou sur tous les sèmes originels. Dans le cas du discours politique, c’est le terme juridique d’acquêts qui convoque un de ses opposites, en l’occurrence les biens dont on serait propriétaire « de longue date », extension qui correspond à un abus de langage, mais il est clair que le terme est utilisé ici en lieu et place d’autres termes qui seraient plus appropriés : fortune, richesse (pour certains candidats), simple aisance, ou économies (pour d’autres). En masquant ces différences, l’idéologème patrimoine joue pleinement son rôle idéologique. La réactivation d’un de ces sèmes ne peut cependant intervenir que dans la mesure où la problématique du discours identitaire sature en quelque sorte le discours social (voir infra). L’efficacité discursive et idéologique de l’idéologème ne procède pas tant du degré de sa récurrence que de l’aptitude qu’il présente à s’infiltrer et à s’imposer dans les différentes pratiques sémiotiques d’un même moment historique. En lui se croisent et s’interpénètrent les différents codes qui constituent une formation discursive, ceci au point de se présenter sous l’apparence d’un commutateur ou d’un échangeur discursif qui, en assurant cette fonction d’aiguillage, entraîne une totale labilité des champs notionnels. Car rien n’est plus irréductible à une notion que l’idéologème tel que je le conçois. Parler de notions, à propos de lexies comme patrimoine ou postmodernité est une facilité de langage productrice à son tour de confusion. En fait, dans l’idéologème, s’occulte, sous l’apparence d’un concept, un fonctionnement qui, dans la pratique, brouille les repères du champ notionnel.

On a souvent considéré les phénomènes idéologiques comme des espaces discursifs de non-disjonction sans tenir compte des modes qui sont producteurs de ces ambivalences. C’est fondamentalement à cette fonction commutative lui permettant d’ouvrir sur des réseaux multiples que l’idéologème doit son efficacité.

On peut, à partir de ce constat, se demander si je suis en train de définir l’idéologème dans l’absolu, ou bien si, tout au contraire, ce que je suis en train de dire s’applique à ce que serait son fonctionnement dans nos sociétés contemporaines. La question mérite d’être posée : Marc Guillaume, dans un article publié dans Libération du 28 mars 1995, estime, en se fondant sur le développement des techniques actuelles, que nous allons vers un monde commutatif. « Nous commutons de plus en plus et souvent sans même en prendre conscience », écrit-il. Le XXIè siècle sera, à ses yeux, le siècle de la commutation et, à partir de cette notion, il propose des hypothèses sur l’avenir de nos sociétés. Dans un monde surinformé où se tissent d’innombrables réseaux invisibles la lisibilité de la société sera réduite : “Il sera difficile d’habiter cette société mosaïque, cette tour de Babel électronique, en développement perpétuel, dépourvue de centralité et de représentation simple. Plus de noyaux durs dans les croyances, les idées régulatrices, les idéologies politiques.”

De l’ensemble de la réflexion de Marc Guillaume, je retiendrai deux constats : 1. la multiplication frappante des réseaux d’information qui aboutit à une progressive désinformation ; 2. l’implantation corrélative d’une fonction d’aiguillage qui permet de passer plus ou moins imperceptiblement d’un réseau à l’autre. Pour Marc Guillaume, cette fonction semble assurer une déconnection qui isole le réseau sélectionné afin d’avoir accès à une authentique information, car nous avons besoin « de décommunication ou du moins d’information et de communications sélectives ». On ne peut s’empêcher cependant de penser que cette fonction se retourne en son contraire en facilitant les phénomènes d’osmose discursive dont sont friands les systèmes idéologiques. Dans cette perspective, le fonctionnement de l’idéologème, et non l’idéologème en soi, se donne à voir comme vecteur d’un état de société. Ce même fonctionnement s’opposerait à la fonction de non-disjonction que J. Kristeva reconnaissait dans le signe.

Examinons, à partir de ces quelques remarques, deux lexies susceptibles d’être considérées comme idéologèmes, à savoir celles de Patrimoine et de Postmodernité.

3- Un exemple : l’usage actuel du terme de « patrimoine »

Je me propose de sélectionner quelques dictionnaires pour effectuer un survol rapide des définitions qu’ils donnent du mot patrimoine. Commençons par l’âge classique. Covarrubias (Espagne, 1613) n’en relève qu’une seule acception : « Ce que le fils hérite du père », acception reprise par le fameux Trésor des deux langues espagnole et française de César Oudin (France, 1675). Un peu plus de cent ans plus tard (1737), le Dictionnaire des Autorités (Espagne) ajoute un seul emploi par extension : « les biens personnels, acquis à n’importe quel titre », extension qui n’est pas attestée dans celui de François Sobrino (1734), lequel, tout en observant, pour le sens premier, que l’expression désigne également les biens hérités de la mère, relève une lexie « le patrimoine de Saint Pierre » à propos de laquelle il se contente de dire que cette expression désigne une « province de l’état de l’église ». Ouvrons maintenant le Littré, composé entre 1860 et 1880 : il donne quatre acceptions : 1. biens d’héritage qui descend, suivant les lois des pères et mères à leurs enfants ; 2. par extension, se dit des trônes, des charges, des prérogatives qui se transmettent héréditairement comme un patrimoine ; 3. Fig. Ce qui est considéré comme une propriété patrimoniale. Chaque découverte dans les sciences est le patrimoine de toutes les nations. 4. Se disait des biens-fonds de chaque église. Le Patrimoine de Saint-Pierre… Je constate que, du début du XVIIè siècle à la fin du XIXè, le champ sémantique du mot n’a subi aucune altération sensible, dans la mesure où ce qui est acquis par un individu a vocation à s’intégrer dans le patrimoine qui sera transmis par les parents à leurs enfants. L’édition de 1987 du Larousse en cinq volumes, par contre, transcrit une nette amplification des emplois : celui-ci ajoute en effet aux acceptions attestées par tous jusqu’ici (items 1 et 2), les suivantes : 3- Héritage commun d’un groupe ; 4- Ensemble des biens, droits et obligations dont une personne peut être titulaire ou tenue. 5- éléments aliénables et transmissibles qui sont la propriété, à un moment donné, d’une personne, d’une famille, d’une entreprise ou d’une collectivité publique. (C’est moi qui souligne dans tous les cas). La définition du bénéficiaire du patrimoine s’est étendue à des cercles qui ne sont plus celui de la famille ; certaines lexies historiques ont disparu : ce sont celles qui s’appliquaient à l’église (les biens-fonds). Tandis que Littré privilégie l’application du terme aux classes qui détiennent le pouvoir (« trônes, charges, prérogatives ». Pour Littré, seules certaines classes ont un patrimoine ; les autres, lorsqu’elles en ont, se contentent d’un héritage), Larousse prend acte d’un emploi indifférencié, désacralisé, en quelque sorte. Stable pendant près de trois siècles, le champ notionnel du terme a évolué de façon significative et se présente, en cette fin du XXè siècle, sous la forme d’un idéologème complexe qui demande à être examiné.

Revenons cependant à la simplicité de la définition originelle (« Ce que le fils hérite du père »). Le mot, en effet, fait sens en dehors du contexte diachronique. Il décrit déjà en soi la superposition sur un bien matériel d’un bien symbolique et c’est ceci d’ailleurs qui le distingue de celui d’héritage. C’est cette dimension symbolique qui lui donne sens dans la mesure où elle fait intervenir le nom du père : le patrimoine c’est le bien que le père lègue à son fils ; c’est la perpétuation du nom du père à travers et par les biens qui sont légués au fils. Le patrimoine est constitué par ce que l’on appelle « les biens de famille » pour les distinguer juridiquement des « acquêts ». Il est, dans ce qu’on lègue, ce qu’on a déjà reçu ; on lègue un héritage mais on transmet un patrimoine. Le patrimoine est, avec le nom du père – qui en est le premier et le plus précieux élément – ce qui en assure la continuité, il est la survie d’une famille. De cette fonction il tire l’auréole sacrée qui le caractérise : les « biens de famille », ainsi définis, impliquent un type particulier de droit de propriété. L’article 544 du code napoléonien qui stipule que « la propriété est le droit de jouir et de disposer des choses de la manière la plus absolue » ne saurait, dans notre code de valeurs du moins, s’appliquer au patrimoine. Honte à celui qui en dispose à son gré et le dépense, arrêtant de la sorte la chaîne de la transmission. On ne dépense pas un patrimoine ; on le gaspille ou, pire encore, on le dissipe, verbes chargés de sens ; dissiper c’est, en effet, réduire à néant, en une fumée destinée elle-même à s’évanouir dans l’espace, un bien lourd de mémoire ; celui qui dissipe un patrimoine est bien l’anti-démiurge, qui, avec la perte du patrimoine, anéantit le nom du Père. Appliquée à un bien, quel qu’il soit, la charge symbolique du terme transforme, au niveau des structures mentales, un droit de propriété en un simple droit d’usufruit. Je dois assumer, nous l’avons d’ailleurs vu dans le rappel de certaines acceptions, les charges d’un patrimoine, l’entretenir quoiqu’il m’en coûte, pour le transmettre, intact, à ma descendance, à mon fils, pour qu’à son tour il le transmette à son propre fils.

Ce survol rapide et schématique du champ notionnel couvert par le terme de patrimoine fait apparaître combien cette valeur est profondément ancrée au cœur du discours identitaire. Au-delà de la pérennité qu’il donne à voir comme valeur authentique, il inscrit et projette le fantasme d’un moi familial qui, à travers les vicissitudes de l’histoire, aurait vocation à être éternel. Le respect qui entoure la nécessité de la transmission du patrimoine témoigne sans doute, à sa façon, de l’angoisse que le sujet peut ressentir devant la perspective de la mort, mais il témoigne, également, de la crainte que suscite tout processus d’indifférenciation, car mon patrimoine est ce qui, matériellement, concrètement, signale et affiche ma spécificité, balise l’espace d’un moi transhistorique et stable. La convergence des sèmes premiers qu’il contient (propriété, transmission, figure du Père) n’en n’épuise donc pas la signification. On peut lire, en arrière-fond du discours juridique, la projection d’un système de valeurs (stabilité, pérennité, ancrage dans la circonstance identitaire). Comme tout idéologème, il se présente à nous sous la forme d’un microsystème discursif complexe au sein duquel fluctuent, de façon dynamique, des dominantes sémantiques au gré des circonstances historiques qui en rectifient les contours, en accusent les latences ou en atténuent les dominantes originelles, et, en fin de compte, en gèrent la promotion ainsi que les modes d’insertion dans le discours social d’une époque. C’est dans cette perspective et sous cette forme que je souhaite en examiner le fonctionnement dans l’ensemble discursif de cette fin de siècle.

On comprendra, après ce que je viens de dire, que je puisse hésiter à parler de patrimoine symbolique puisque l’expression ne serait qu’une redondance. Sans la charge symbolique dont il est auréolé, le patrimoine se réduit en effet, à un héritage. Cela est évident si on prend le terme de symbolique dans son acception la plus répandue : un « bien de famille » transmis de génération à génération représente une valeur aussi bien sociale qu’affective qui n’a littéralement pas de prix. Si ce bien est vendu à quelqu’un qui est étranger à la famille, cette valeur est à jamais dissipée dans et avec la transaction ; il s’agit d’une valeur qui n’est pas « monnayable » ; elle n’existe que par un acte de dénomination qui fait d’un bien ordinaire soumis aux lois du marché un lieu de mémoire où le sujet vient ressourcer la conscience qu’il a de son identité. Le narrateur de Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez décrit l’épidémie de l’insomnie qui s’est abattue sur Macondo, entraînant chez ses habitants la perte de la mémoire et donc du langage. Pour faire face aux conséquences prévisibles de cette épidémie et dès qu’ils l’identifient comme telle, les habitants du village accolent à chaque objet de la vie quotidienne une étiquette où ils ont inscrit le nom de ce même objet. Imaginons un instant qu’une telle épidémie, ou une épidémie semblable qui affecterait la mémoire, s’abatte sur notre société ; ce serait la fin de la notion de patrimoine ; il n’y aurait plus que des biens soumis exclusivement aux lois du marché. Le patrimoine existe donc lorsqu’une valeur immatérielle, qui, elle-même, s’articule sur un système spécifique de représentations, s’ajoute à une valeur marchande. Le patrimoine que nous qualifions de symbolique correspond à cette valeur immatérielle et devrait être plus exactement défini comme un bien patrimonial dépouillé de toute valeur marchande. Tout patrimoine ne peut donc être que symbolique. Cela est plus évident encore si on se réfère aux thèses de J. Lacan dont on ne peut faire ici l’économie. Pour Lacan, en effet, c’est le nom du père qui, dans le même temps où il fonde l’inconscient, ouvre l’accès au langage. Le langage est en conséquence, au sens plein du terme, le premier patrimoine de tout sujet individuel ou collectif. Le patrimoine n’existe comme patrimoine que parce qu’il est dit patrimoine.

Nous en venons ainsi aux sens que les dictionnaires présentent comme dérivés par extension de l’acception première en fonction desquels un terme qui, à l’origine, désigne un bien propre par excellence, s’applique à des biens collectifs. Que l’on puisse parler du patrimoine de tel homme politique, par opposition au terme d’acquêts, du patrimoine d’une ville, d’une nation ou, encore du patrimoine de l’humanité, témoigne de l’adaptabilité des latences sémiotiques de l’idéologème qui peuvent être réactivées au gré des différentes sémiotiques au sein desquelles elles se trouvent convoquées (nécessité de distinguer les biens actuels d’un homme politique par rapport à ce qu’il aura pu acquérir au cours de son mandat ; vision humaniste qui privilégie la solidarité internationale, etc.). Je remarque au passage que, entre l’acception première qui désigne essentiellement une propriété individuelle et son extension à une collectivité, il n’existe pas de véritable antinomie mais un simple transfert de l’incidence de la propriété et de l’identité. Un tel transfert accentue l’efficacité discursive et idéologique du terme, car il implique que cette collectivité soit donnée à voir comme une grande famille essencifiée et dominée par un être extratemporel qui se cache sous la figure du Père, occultant ainsi les différenciations et les tensions sociales pour projeter l’image d’un espace essentiellement consensuel.

Je m’en tiendrai à cette part de patrimoine collectif qui est dépouillée de toute valeur marchande et qu’on a l’habitude de qualifier de patrimoine symbolique, notion qui recoupe celle de culture. [Cf « Cultura y mundialización »] La fonction objective que joue la culture dans une société se déploie manifestement dans toute l’étendue du champ notionnel de l’idéologème qui nous intéresse. Les deux termes (Patrimoine / Culture) ne disent cependant pas la même chose, même s’ils s’appliquent à un même objet. Je considérerai celui de patrimoine comme l’interprétant de la notion de culture, en ceci que : 1. il en objectivise la fonction idéologique par l’auréole sanctificatrice que lui confère le Nom du Père ; 2. il donne de cette dernière une vision dynamique, en mettant en relief le rôle joué par la successivité des générations dans le processus de transmission ; 3. il donne à penser que ce bien transmis de génération à génération constitue une propriété qui nous serait parvenue intacte à travers les siècles.

Les deux derniers points méritent un rapide commentaire. Afin de montrer comment ces deux idéologèmes (culture et patrimoine) fonctionnent l’un par rapport à l’autre, j’aurai recours à la notion de sujet culturel. En effet, contrairement à l’image qui nous en est officiellement proposée et à la fonction objective qui lui est généralement attribuée, la culture est un espace dont les contours subissent des rectifications périodiques et elle se fonde sur un héritage beaucoup moins authentique qu’on ne le prétend. Chaque génération adapte et s’approprie à sa manière l’héritage culturel et cette adaptation transcrit les incessantes re-figurations qui affectent les contours du sujet culturel. Le processus de transmission du patrimoine culturel effectue sur le bien symbolique un travail de déconstruction qui prend toute sa signification lorsque ce même processus est re-inséré dans le contexte historique. On considérera, en conséquence, que l’idéologème “Patrimoine” dont l’utilisation, comme nous l’avons vu, dote le bien transmis des valeurs évidentes de pérennité, de stabilité, d’inaltérabilité, relève d’un discours qui vise à occulter, ou qui occulte objectivement, les incessantes modifications qui affectent l’imaginaire social. Toute convaincante qu’elle soit cette explication suffit-elle pour expliquer l’extraordinaire vogue dont bénéficie ce terme de patrimoine depuis au moins deux décennies ?

Il faudrait, pour tenter de répondre à la question, situer cet idéologème dans le cadre d’une formation discursive qui se présente, à son tour, comme marquée par la postmodernité, ou par ce qui serait la postmodernité. On se surprend à penser que les deux phénomènes, à savoir cet autre idéologème qu’est l’expression de postmodernité tout autant que la soudaine épidémie de patrimoines dont on nous accable, ont surgi d’un même lieu et dans un même instant. C’est pourquoi il ne me paraît pas envisageable d’examiner l’un sans prendre en compte l’autre.

4- Un autre exemple : le terme de “postmodernité”

S’il existe une idéologie postmoderne, nous devons considérer que celle-ci modélise aussi bien les effets de réception que les processus de production. Il n’y a pas de lecture innocente, en ce sens que toute lecture, ou toute analyse, est opérée à partir d’un point situé dans le temps et dans l’espace. Il n’y a pas davantage d’immanence du sens, de signe immuable et stable s’offrant à un décryptage qui serait, dans l’absolu, le seul acceptable. Le texte littéraire fait sens, ou plutôt il est fait sens par cette instance idéologique que je qualifie de sujet culturel. Dans le texte poétique, nous lisons ce que nous sommes ou ce vers quoi nous tendons en tant que sujet collectif, les fantasmes qui nous assiègent ou le devenir que nous pressentons. Les lectures que l’on fait des textes sont toujours datées et indexées dans le champ socioculturel. Le texte poétique est ainsi le miroir où s’est investi et où se reconnaît un même sujet transindividuel. Celui-ci se ressource à sa propre image, mais il se ressource aussi à des images qui peuvent être considérées, d’un certain point de vue, comme des leurres de lui-même. Je veux dire, par là, que la lecture que je fais hic et nunc d’un texte passé se fixe autour, non pas de ce qui fut mais de ce que je suis en tant que sujet culturel. Celui-ci réorganise, à sa façon, les structures et les sémiotiques textuelles. La sémiotique de la réception déconstruit à sa manière la sémiotique de la production. Autrement dit, la postmodernité ne se donne pas forcément à voir dans la production culturelle actuelle. C’est moi-même, en tant que lecteur ou analyste, qui l’y projette et je ne peux l’y projeter que parce que j’appartiens à un sujet culturel qui relève de la postmodernité.

Comme je le disais, chaque génération adapte et s’approprie l’héritage culturel et cette adaptation transcrit les incessantes rectifications qui affectent les contours du sujet culturel. Joyce qui, lui-même, fait une lecture moderniste de Flaubert, est, aux yeux de Colin Mac Cabe, à la fois féministe et porte parole d’une pluriethnicité, tandis que Fredric Jameson en fait un auteur anti-impérialiste. L’un et l’autre nous donnent donc des lectures qu’on peut qualifier de postmodernes. Il en est de même des mythes : la chorégraphie créée par Pina Bausch d’Orphée et Eurydice pour l’Opéra de Gluck est expressionniste. Pour J.-M. Villégier, la Médée de Thomas Corneille est bien différente à la fois de celle d’Euripide et de celle de son frère Pierre, et, a fortiori, de celle qu’il a lui-même mise en scène. Accepter la notion de postmodernité implique donc que les contours d’un sujet culturel qui auraient été modélisés par la modernité aient subi, sous l’effet de conditions socioculturelles déterminées, des rectifications progressives suffisamment marquées pour faire accéder ce même sujet à une identité nouvelle.

L’expression qui s’est imposée l’indique d’ailleurs : elle n’a de sens que par rapport à ce qui précède ; elle décrit une période vécue comme une attente, comme une époque de transition, non stabilisée, qui ne peut être définie que par rapport à celle qui la précède. Le préfixe post suggère à la fois un bilan, un héritage et une fracture, autrement dit un champ notionnel structuré autour de la continuité et de la rupture, ce qui n’était pas le cas de la modernité qui transcrivait – ou du moins semblait transcrire – une rupture radicale avec le passé. Car, moderne n’est pas synonyme de nouveau ; le nouveau a vocation à devenir ancien et suggère un mouvement cyclique ; le moderne est essentiellement connoté comme rupture, il ne peut être remplacé que par un autre moderne, surgi lui-même d’une fracture par rapport au précédent moderne, ou par du postmoderne ou encore par du néo. Ces impasses de la sémantique ont un aspect fascinant : la notion de néo en effet, qui s’est imposée lors des deux ou trois dernières décennies, décrit un espace où viennent s’abolir deux utopies contradictoires dont nous aurons à reparler, l’utopie du progrès et l’utopie de la tradition, l’utopie du futur et l’utopie du passé, conjonction significative où s’inscrit à nouveau cette sémiotique de l’attente, de la perplexité et, en quelque sorte, du vide, mais également conjonction de deux simulacres, simulacre de la modernité et simulacre de l’ancien, par le truchement de laquelle la sémantique dénonce l’inauthentique et le brouillage qui affecte nos points de référence culturels.

Remettons en perspective modernité-modernisme / postmodernité-postmodernisme, pour remarquer d’abord que les deux premiers termes de ces deux binômes ont une acception beaucoup plus large que les seconds. Les expressions de modernisme et de postmodernisme correspondent à des constructions intellectuelles qui ont été instituées ou découpées dans des champs historiques plus ou moins larges dont on suggère qu’ils sont structurés par un ensemble de facteurs convergents et concomitants. Modernisme et postmodernisme se donnent ainsi à voir comme des effets de la modernité ou de la postmodernité. Ces deux dernières notions sont censées décrire des périodes historiques, découpées de façon objective. Modernisme et postmodernisme transcrivent des prises de conscience, renvoient à un vécu et à un imaginaire, c’est-à-dire à la façon dont les facteurs objectifs de la modernité ou de la postmodernité ont été intériorisés ou encore compensés par des constructions poétiques qui visent à les abolir. La coexistence dans l’imaginaire social, d’une part, des effets directs produits par des facteurs historiques et, d’autre part, des phénomènes de compensation que ces mêmes facteurs génèrent brouille notre perception, dans la mesure où ces phénomènes sont d’autant plus forts que les contraintes socio-historiques sont ressenties et vécues plus profondément. La confusion que nous entretenons entre facteurs historiques objectifs, effets directs et effets réactionnels de ces mêmes facteurs explique sans doute que les appréciations qui ont été portées par la critique spécialisée sur les caractéristiques du modernisme aient été et continuent à être si contradictoires, comme le relève J. L. Marfany. C’est ainsi qu’à la fin de notre XXè siècle l’homogénéisation de la vie sociale, qui est elle-même un produit des processus de production et de commercialisation standardisés, et qui produit chez le sujet le sentiment qu’il a perdu son identité aussi bien sur les lieux de travail que dans ses espaces de loisir, génère, de façon réactionnelle et compensatoire, l’exaltation de la subjectivité et les formes perverties que cette même exaltation entraîne (exacerbation de l’individualisme, incommunicabilité, isolement, rejet de toute solidarité collective, etc.). C’est ainsi encore que l’ultralibéralisme, l’internationalisation croissante et de plus en plus insolente des intérêts capitalistes, l’avènement de zones économiques à l’échelle de continents entiers, l’interdépendance économique des nations suscitent la nostalgie du terroir, la fragmentation régionale, le repli sur l’espace fondateur de l’origine, un relevé de plus en plus attentif et scrupuleux de tout ce qui peut appartenir au patrimoine, matériel ou symbolique, la multiplication des pratiques commémoratives où est appelée à se ressourcer la collectivité primitive…

Á l’opposé, pour citer des exemples d’effets directs, notons que la société de consommation instituée par la logique des nécessités de la production et l’emploi de nouveaux matériaux ont profondément modifié notre rapport à l’objet et installé en nous la conscience de l’éphémère, tout comme le développement des media ont imposé la figure du simulacre. Le terme de modernité peut être entendu – on le sait – comme décrivant les temps modernes mais il se trouve réactivé, sous d’autres formes à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Entendue ainsi, la modernité se fonde sur une révolution technologique et scientifique et une nouvelle phase d’expansion du capitalisme qui correspond au développement de l’impérialisme classique fondé sur l’exploitation, par les nations productrices de biens industriels, des pays fournisseurs de matières premières. Tel est le facteur essentiel qui explique l’émergence du modernisme hispano-américain : une intégration totale et définitive du sous-continent dans le commerce international en tant que fournisseur de matières premières mais une absence non moins totale de tout véritable marché national. Dès lors, la rationalisation et la modernisation dont bénéficie le secteur primaire, l’investissement des bénéfices, non dans le secteur de la production industrielle, mais dans l’importation des biens de consommation, facteurs historiques qui entraînent le développement du secteur tertiaire, de l’immigration européenne ainsi que, de façon corrélative, l’émergence et la consolidation des classes moyennes, l’expansion et l’organisation des grandes concentrations urbaines, sont à l’origine des profondes modifications qui affectent les pratiques et les productions culturelles.

Cette émergence historique de la science suscite le mythe du progrès et de la rationalité, mis en forme par la philosophie positiviste avant de l’être par certaines avant-gardes des premières décennies du XXè siècle, du futurisme de Marinetti au creacionismo de Huidobro. On se souviendra ici des positions de Rimbaud (« Il faut être absolument moderne ») ou encore d’Apollinaire ( "Á la fin tu es las de ce monde ancien ! »). Impulsant les utopies sociales et les recherches esthétiques du Bauhaus ou du constructivisme russe, le nouveau mythe privilégie les figures du futur sous la forme de cités radieuses et le temps historique linéaire où se trouve projeté l’accomplissement final d’une société idéale ainsi que la fonctionnalité de l’objet, de l’architecture et de l’urbanisme. Utopie et fonctionnalité balisent le champ notionnel de la modernité.

Parmi les phénomènes réactionnels, citons la philosophie de Bergson qui se déploie surtout dans le domaine de la temporalité. Cette philosophie alimente Á la recherche du temps perdu, ou encore les débats autour de la conception de l’art pour l’art ou de l’autonomie de l’art, chère à d’autres avant-gardes dont l’expressionnisme, conceptions qui dénoncent, à leur façon, le culte de la fonctionnalité ; elle suscite l’exaltation de l’intuition et de la spiritualité en tant que formes de la connaissance, exaltation qui vise à démystifier le culte de la raison. Au Mexique, El Ateneo de la Juventud d’abord, puis, dans la décennie des années 1920-1930, le groupe des Contemporáneos, sont pris dans la mouvance de ces effets compensatoires, tout comme d’ailleurs la famille de pensée qui s’est regroupée plus tard autour d’Octavio Paz. Or, il est clair que cette apologie de l’irrationalité, la prise en compte par Bergson de l’intériorité, ou encore l’exploration à laquelle se livre Proust du temps passé et de la mémoire, qui, les unes et les autres, correspondent à des prises de position réactionnelles contre des effets produits par les facteurs historiques de la modernité, participent de systèmes philosophiques ou poétiques à la fois complexes et radicalement novateurs. Tout en dénonçant, à un certain niveau, les dérives de valeurs qui accompagnent le processus qui les emporte, ces systèmes de pensée n’en restent donc pas moins marqués par les stigmates de la modernité. Ces contradictions internes signalent sans doute la dynamique de tout processus. Je souhaiterais cependant tenter d’expliquer comment et pourquoi ce type de tensions notionnelles est plus particulièrement constitutif du sème de modernité. Je constate d’ailleurs que, dans les deux dernières décennies du XIXè siècle, au moment où s’amorce la polémique qui, dans le domaine de la théologie et de l’exégèse, opposera les modernistes et les intégristes, le décadentisme est mis à la mode avec la parution en 1885 de Á rebours de Huysmans. Or la notion de décadence, qui – remarquons-le – hante la fin du XIXè siècle mais a disparu de notre horizon culturel, implique une mise en perspective de la temporalité et une dynamique.

Cette valeur nouvelle qu’est la modernité ne peut en effet surgir que dans le contexte d’une modernisation incomplète. On ne peut se sentir moderne que dans la mesure où ceux qui vous entourent ne le sont pas ; on ne peut aspirer à l’être que lorsqu’on se sent en retard par rapport à ceux qui vous entourent. Autrement dit, quel que soit le cas de figure envisagé, le concept de modernité ne peut pas exister sans une prise de conscience et une prise en compte préalables de ces dys-synchronies. [Cf « Pour une sémiotique de la discordance »] Le modernisme, considéré dans cette perspective, transcrit, par et dans des constructions poétiques et des systèmes sémiotiques, le processus extrêmement complexe au cours duquel l’intériorisation par le sujet culturel de ces écarts et de leurs conséquences agit sur l’imaginaire social et en remodèle les représentations. L’homme moderne est celui qui est, qui se croit ou qui est perçu comme différent non seulement de ses contemporains mais encore de tous ceux qui l’ont précédé dans l’histoire. Dans un monde où nous serions tous modernes, il n’y aurait plus de modernité. L’extrapolation de cette remarque permet de définir la période de la modernité par l’incomplétude de la modernisation, autrement dit par la « synchronie du non-synchronique », pour reprendre les termes d’Ernst Bloch, c’est-à-dire par la coexistence de réalités qui émergent de différents moments de l’histoire. Le Procès de Kafka réaliserait cette structure, si, du moins, on s’en tient à la lecture qu’en fait Fredric Jameson : »Joseph K. est un jeune banquier qui vit pour son travail, un célibataire qui passe ses soirées oisives dans une taverne et dont les dimanches sont pitoyables, quand ils ne sont pas rendus plus pitoyables encore par les invitations que lui font ses collègues de travail à participer à des réunions sociales professionnelles intolérables. Au milieu de cet ennui d’une modernité organisée, surgit soudain quelque chose quelque peu différent et c’est précisément cette vieille bureaucratie archaïque qui accompagne la structure politique de l’empire. Nous avons ainsi une coïncidence très frappante : une économie moderne ou du moins en train de se moderniser et une structure politique à l’ancienne mode."

Le sentiment de la modernité correspondrait à l’intériorisation par le sujet culturel des effets produits par ces écarts de développement, facteurs de collision plus ou moins graves. Qu’on se souvienne de ce que recouvre la notion de modernisme dans l’histoire de la pensée française, à savoir un ensemble de doctrines qui visent à renouveler l’exégèse, la théologie et la doctrine sociale de l’église catholique pour les mettre en accord non seulement avec ce que l’on croit être les nécessités de l’époque, mais encore et surtout avec l’état des connaissances scientifiques. Dans une France qui reste, dans son écrasante majorité, rurale et où le mythe de la science n’opère que pour une petite minorité d’intellectuels, les intégristes s’opposent à la lecture symbolique que ce courant de pensée, ironiquement qualifié par eux de moderniste, fait du message christique. Cet effort d’adaptation fait par les uns pour faire coïncider un temps présent avec des mentalités ancrées dans le passé, tout autant que l’impossibilité dans laquelle se trouvent les autres d’accepter cette mise à jour, transcrivent avec la plus grande netteté l’écart qui sépare dans le domaine du symbolique deux temps de l’histoire différents.

Si l’homogénéisation qui a affecté la société française a effacé les traces de cette fracture, comment ne pas voir que ce débat s’est déplacé dans le temps et dans l’espace en faisant éclater la cohésion de sociétés qui restaient jusqu’ici à l’écart des retombées directes du processus d’homogénéisation économique et culturel ? Á la lumière de ces deux exemples successifs d’intégrisme que nous donne l’histoire, il est clair que le processus d’homogénéisation qui, à partir des pays dits, significativement d’ailleurs, avancés, s’étend à l’heure actuelle aux pays du tiers monde, constitue le facteur essentiel de ce que nous désignons du nom de postmodernité. Cette période se donne, par là, à voir comme étroitement articulée sur la précédente dont elle réalise et accentue les tendances, des tendances exacerbées en quelque sorte par le développement logique des facteurs historiques fondateurs de la modernité. On comprend alors que cette même exacerbation puisse provoquer des effets réactionnels et compensatoires d’une extrême vigueur. Mais il apparaît aussi que cet idéologème – la postmodernité – n’est pas extensible, pour l’instant, à l’ensemble des sociétés. Les structures macro-économiques font apparaître des zones qui restent encore dans la modernité – définies comme je viens de le faire par la co-existence de dys-synchronies –, zones qui correspondent aux pays du tiers monde. L’accomplissement de la modernisation correspond donc bien à la fin de la modernité et l’entrée dans une ère nouvelle que nous appelons postmodernité parce que nous ne savons pas comment la qualifier.

Revenons alors sur la nature de ce seuil qui nous ferait passer d’une ère à une ère nouvelle : il coïncide avec l’avènement de la troisième révolution industrielle, au lendemain de la seconde guerre mondiale et avec la dernière phase de l’expansion du capitalisme international. Ce processus d’expansion résorbe progressivement les dernières zones du non-synchronique qui relèvent de la modernité en les intégrant dans un système économique, politique et culturel que le sujet culturel pressent comme totalement homogène à plus ou moins long terme. C’est la projection imaginaire de cet espace à venir que nous appelons postmodernité. Cette projection imaginaire et cette dimension visionnaire, construites, l’une et l’autre, sur l’extrapolation à laquelle s’abandonne le sujet culturel à partir de ce qu’il vit et intériorise dans sa quotidienneté, amputent l’imaginaire social de toute dimension utopique et, dans ce contexte, les révolutions ne peuvent être que des simulacres (mai 68, movida espagnole, libération sexuelle…). Cet idéologème (la postmodernité) me paraît, à la réflexion, fidèlement transcrire l’intériorisation par le sujet culturel d’une vision de l’avenir qui serait définie par le terme, le point d’aboutissement de cette marche progressive vers une homogénéisation socio-économique et socioculturelle totale. Cette dimension visionnaire est génératrice d’une angoisse collective dont les traces et les symptômes s’inscrivent dans les constructions, les sémiotiques et les structures poétiques et narratives. Cette angoisse est cependant déjà là, dans le vide sémantique de l’idéologème qui s’est imposé et qui transcrit l’impossibilité dans laquelle nous sommes de dénommer le Temps au seuil duquel nous nous tenons.

Extrait de : Edmond Cros. La Sociocritique. Paris : L’Harmattan, 2003. pp. 161-181.

Mardi 24 octobre 2006

Sociocritique / Sociocrítica (1967-1983) – De la démarche empirique à la théorie -

Résumé

Cet article vise à compléter ou à rectifier des présentations qui circulent sur le web, en précisant comment à partir d’une démarche empirique qu’illustre Protée et le gueux ( Edmond Cros, Didier, 1967) et de certains concepts de Lucien Goldmann (sujet transindividuel et non conscient) est née une sociocritique centrée, entre autres notions, sur celles d’idéosème, de morphogenèse et de sujet culturel, qui s’est développée non seulement dans le cadre de la francophonie mais également dans le champ culturel espagnol et hispano-américain. Mots-clés : Alemán – Quevedo – Goldmann –Morphogenèse textuelle – Sujet culturel – Sociocrítica - Sociocritique –

1- 1967 : Ébauche empirique des notions de morphogenèse et de sociocritique. Cros Edmond, Protée et le gueux – Recherches sur l’origine et la nature du récit picaresque dans Guzmán de Alfarache de Mateo Aleman (Paris, Didier, Littérature étrangère et comparée )

Protée et le gueux est consacré au chef d’œuvre d’un des plus grands écrivains espagnols du Siècle d’Or. Pratiquement ignoré en France de nos jours, ce texte a cependant connu à sa sortie, en 1599, un succès immédiat dans toute l’Europe : la traduction française paraît à peine un an après l’édition espagnole, elle est suivie de traductions en italien, en anglais et même en latin. Près de cinquante ans après le Lazarillo de Tormes (1553 ?) dont il réactive les échos et les effets, il fonde la littérature picaresque qui connaîtra le succès que l’on sait dans toute l’Europe. [ C’est le succès rencontré par Guzmán de Alfarache qui a relancé la diffusion du Lazarillo de Tormes relativement faible jusque là] Il précède de quelques années Don Quichotte, avec lequel il entretient une sorte de dialogue. Moins ludique que ce dernier et d’accès plus difficile, chargé de digressions de tous ordres, son écriture est ancrée dans les grandes traditions de la Rhétorique classique, mais il ouvre sur un temps historique qui est en train d’émerger. Sur ces deux points, il forme un contraste saisissant avec le chef d’œuvre de Cervantès. Les deux auteurs sont très exactement contemporains et leurs trajectoires de vie sont parallèles. Leurs deux chefs d’œuvre, considérés dans une lecture croisée, inscrivent dans l’histoire culturelle européenne, avec une exceptionnelle clarté, l’origine du roman moderne, comme le produit de trois constructions sémiotiques historiques qui, à des degrés divers cependant, s’interpénètrent et se déconstruisent l’une dans l’autre : le carnaval, l’épique et la rhétorique. C’est précisément cette emprise de la rhétorique qui dès la première lecture retient l’attention. Tout nous y ramène et d’abord le prologue qui présente le narrateur comme un excellent étudiant en latin, en rhétorique et en grec, ensuite, un Eloge de Luis de Valdès, qui précède la Seconde Partie où il est dit que : « … de même que Démosthène l’a été pour les Grecs et Cicéron pour les Latins, Mateo Alemán peut être tenu par la langue castillane pour le prince de son éloquence… », ceci au point de vouloir lui donner pour père « l’être […] le plus singulièrement éloquent dont on pouvait penser qu’il avait été capable de composer une œuvre aussi étonnante et aussi admirable. ». Par ailleurs, enfin, les auteurs des traductions italienne, anglaise et latine (dans l’ordre de leur parution) couvrent les marges de leurs textes respectifs de commentaires où ils saluent le recours systématique de Mateo Alemán aux lieux classiques de la rhétorique. Ils soulignent dans ces marges tous les lieux communs en rappelant les sentences et les maximes latines dont ils procèdent. Les modifications qu’ils apportent en particulier les uns et les autres à la présentation des chapitres révèlent l’importance d’un type de discours, caractéristique des silvas de varia lección, qui recouvre la trame autobiographique. Or cette trame autobiographique s’organise autour d’une confession que nous livre un criminel condamné aux galères qui prétend s’être repenti, mais dont la conversion reste problématique. C’est sur ce point que les caractéristiques formelles de l’écriture rencontrent la configuration sémiotique de la matière narrative en nous renvoyant à une polémique qui se développe en Castille dans les dernières années du XVIe siècle et qui porte sur l’efficacité de la grâce et la prédestination. Les débats de cette controverse virulente qui oppose le dominicain Báñez au thomiste Molina, commencent à Valladolid dans les années 1594-1595, c’est-à-dire au moment où Alemán écrit la Première Partie de La Vie de Guzmán de Alfarache et Pérez de Herrera conçoit son projet de réforme (1595-1598). Ils portent essentiellement sur les conditions du salut éternel : le pécheur sera-t-il sauvé parce qu’il le mérite ou parce que Dieu a décidé de le gracier ? Tel que le dilemme se présente, on ne peut s’empêcher de rapprocher ce questionnement de ce qui se passe au niveau du prétoire qui est le domaine consubstantiel à la Rhétorique : faut-il être juste comme le propose l’accusation ou miséricordieux comme le sollicite la défense ? Edmond Cros a proposé de voir dans cette co-incidence de structures une dialectique de la Justice et de la Miséricorde. Dans un deuxième temps de ses recherches il a mis au jour un document exceptionnel qui est venu étayer ses premières conclusions. Il s’agissait d’une épître, consacrée à la « réduction et au secours des pauvres de ce royaume » écrite par Mateo Alemán en date du 02 octobre 1597 à l’adresse de Cristóbal Pérez de Herrera auteur d’un projet de réforme de la bienfaisance, ébauché en 1595 et publié en 1598, qui remettait en cause la conception catholique traditionnelle de l’aumône en préconisant de ne faire la charité qu’aux véritables nécessiteux ou « pauvres légitimes », qui se trouvaient dans l’incapacité de travailler. Même les aveugles peuvent travailler y était-il précisé. Dans son épître Mateo Alemán dit partager son sentiment et il ajoute que ce sont ces mêmes préoccupations qui l’ont guidé lui même lorsqu’il a écrit la Première Partie de la Vie de Guzmán de Alfarache. Or on remarquera que ces dispositions opposaient ceux qui préconisaient l’exercice de la justice (on ne doit secourir que ceux qui méritent de l’être) à ceux qui ne se déterminaient qu’en fonction de leur sentiment de compassion. Il s’agit donc d’une confrontation de valeurs qui renvoie à la polarité relevée plus haut (Justice vs Miséricorde) sur le double plan de la forme (rhétorique) et de la matière autobiographique. ( questionnement qui porte sur le problématique salut éternel d’un criminel) Ce projet de réforme, d’autre part, reprend des considérations développées dans les milieux luthériens de l’Europe du Nord visant à la sécularisation de la bienfaisance en proposant des mesures qui avaient déjà abouti aux règlements de charité des villes de Nuremberg (1522) de Strasbourg (1523) d’Ypres (1525) et sur un autre plan au De subventione pauperum de J.L. Vives (1526) significativement dédié à la municipalité de Bruges. Cette problématique surgie dans des milieux protestants avait été importée avec le livre de Vives dans une Espagne catholique où elle avait déclenché une polémique relancée d’abord autour de 1550-1560, (On en retrouve des échos dans le Lazarillo de Tormes), quelque trente ans plus tard avec le chanoine d’Elne Miguel de Giginta (1579-1587), et enfin dans la dernière décennie du siècle comme on vient de le voir. On remarquera au passage que, fait apparemment unique en Europe, cette polémique perdure en Castille trois-quarts de siècle. Au-delà des considérations morales mises en avant par les réformistes protestants, se donnent à voir des intérêts économiques directement articulés sur le capitalisme marchand dont le développement exigeait un accroissement de la main d‘œuvre disponible et donc la mise au travail de l‘importante population de vagabonds. Dans différentes études de textes faites à partir de 1973, Edmond Cros a d’ailleurs mis au jour cette articulation avec le capitalisme marchand, articulation qui, remarque-t-il, prend la forme d’une opposition entre l’échange et le don, suggérant ainsi de considérer cette nouvelle polarité comme une nouvelle réalisation de la dialectique qui oppose la justice ( je te donne si tu me donnes) à la miséricorde (je te donne sans contrepartie). Une première approche de cette analyse a été publiée dans Théorie et Pratique sociocritiques ( Cros Edmond, C.E.R.S, 1983) ainsi que dans La Sociocritique ( Paris, L’Harmattan , 2003, annexe 1, pp. 185-188). Ce rapport entre le capitalisme marchand et la Vida de Guzmán de Alfarache, qu’il avait proposé pour la première fois lors du Congrès de la Société des Hispanistes Français tenu à Grenoble en 1973, s’est trouvé confirmé plus tard dans la belle thèse soutenue par Michel Cavillac [Gueux et marchands (1599-1604), Université de Bordeaux, Institut d’Etudes Ibériques et Ibéro-américaines, 1983). Cette lecture ouvrait une piste qui, dans la droite ligne de Lucien Goldmann, pouvait impliquer comme sujet transindividuel celui de la marchandise. Alemán aurait eu en effet une activité de marchand de 1568 à 1580 ( Cf. Cros, Mateo Alemán : Introdución a su vida y a su obra, Salamanca, Anaya 1971), Si comme hypothèse fondamentale on admet la primauté de l’infrastructure sur le culturel, nous tenons avec le capitalisme marchand l’élément générateur des structures homologues qui peuvent être décelées, dans le même temps (à la fin du XVIe siècle en Espagne), dans les différents discours développés autour des polémiques sur l’efficacité de la grâce et sur la réforme de la bienfaisance, dont l’impact sur la société catholique de la Castille est historiquement attesté. (Cf supra)

11 – De la démarche empirique à la théorie

Deux questions restaient à résoudre cependant. 1- La première relevait du fonctionnement de la morphogenèse textuelle. Il s’agissait de savoir si l’inscription de la structuration initiale et donc du capitalisme marchand dans la Vida de Guzmán de Alfarache avait été directe ou si elle était passée par la médiation d’une de ces deux structures homologues. Plusieurs sujets transindividuels sont ici impliqués, principalement le milieu professionnel de Mateo Alemán en tant qu’employé de l’Administration fiscale, le milieu marchand et celui des réformateurs madrilènes mais, loin de privilégier l’un d’entre eux, on peut aujourd’hui envisager cette médiation à partir de la notion de sujet culturel qui implique leur interconnexion (Voir Cros, Le sujet culturel, L’Harmattan, 2003), 2 - La deuxième question relève d’un problème épistémologique. Est-il légitime d’établir une équivalence de sens entre les deux formulations distinctes que sont les oppositions respectives entre la justice vs la miséricorde d’une part et de l’autre l’échange vs le don ? Considérons que ces différentes formulations constituent un texte sémiotique et donc un système en soi, ce qui implique que toutes les parties établissent chacune le même rapport avec le tout. Dans ce contexte cependant, les formulations que nous donnons des antithèses ne peuvent jamais être strictement définies ; elles sont en quelque sorte de possibles traductions concrètes de rapports abstraits, traductions qui dépendent en partie de la polarité que l’on privilégie. Les formulations que nous proposons dépendent également des champs de l’activité humaine qui sont impliqués et en ce cas précis nous en avons traversé plusieurs, en passant du prétoire au niveau théologique, puis à l’organisation de la société et enfin au fonctionnement de l’économique. Mais les registres respectifs des différents champs lexicaux impliqués divergent, en particulier lorsqu’il s’agit de l’ économique qui est irréductible, par exemple, à la valeur du don). Ce dernier champ économique ne connaît ni la morale ni la transcendance, contrairement aux trois autres, ce qui entraîne automatiquement l’impossibilité d’une formulation des concepts dans le même registre lexical que les précédents champs d’activité. (Le juste prix n’est pas un prix qui serait dû moralement mais le prix du marché). Si nous prenons le deuxième terme de l’antithèse, je note que le sujet (ou que Dieu) accorde ( donne) …un pardon, une grâce, un don, l’aumône…, ce qui légitime l’inclusion du pôle antagoniste de l’échange dans la série des oppositions ainsi définies. Cet exemple justifie la facilité que E.C. se donne en ramenant à une même formulation les expressions qui définissent des structures qui peuvent apparaître à première vue comme divergentes. Il illustre une donnée essentielle de sa démarche épistémologique , démarche qu’il a suivie dans une approche tout à fait empirique dans Protée et le gueux, avant d’y avoir recours de façon progressivement chaque fois plus rationnelle tout au long de sa carrière scientifique, en l’appliquant à un large éventail de textes qui appartiennent le plus souvent aux littératures espagnole et hispano-américaine ainsi qu’à quelques films considérés comme des films cultes. Ce n’est que dans un deuxième temps que, sur la base des conclusions d’une première série d’analyses de textes il a proposé une théorie et une méthodologie spécifiques avec la version française de Théorie et pratique sociocritiques. Cette première série comprenait des extraits tirés des plus prestigieux auteurs espagnols du Siècle d’Or (Mateo Alemán, Quevedo), d’auteurs mexicains contemporains non moins prestigieux (Octavio Paz, Carlos Fuentes) ainsi que les trois premières séquences de Scarface (Howard Hawks,1931). (D’autres films étaient abordés dans la Première Partie, tels que Citizen Kane et Baisers volés)]. Il estimait en effet qu’une théorie ne tire sa légitimité que des exemples d’application qui l’accompagnent sans lesquels elle n’est qu’un exercice de pure spéculation et que, si cette théorie et cette méthodologie étaient acceptables, elles devaient être applicables à toutes les formes de modélisations, en particulier à la production cinématographique à laquelle il a consacré plus tard un certain nombre d’études menées toujours dans la même perspective et publiées dans Sociocriticism, Imprévue ou Co-Textes. (Montpellier, C.E.R.S.)

III – Du structuralisme génétique de Lucien Goldmann à la morphogenèse et au sujet culturel. Que doit cette théorie à Lucien Goldmann et en quoi elle s’en distingue ? Présentée pour la première fois dans l’Avant-Propos de L’Aristocrate et le Carnaval des gueux (Montpellier, CERS, 1975) et dans un article paru dans Les Langues modernes (1976, n°6) « Propositions pour une sociocritique », elle se donnait comme objectif de mettre au jour, à partir d’une analyse sémiotique des phénomènes textuels, les structures du texte qui transcrivent les structures du niveau socio-historique. C’est dans le cadre de cette hypothèse générale que E.C. a précisé plus récemment qu’il s’agissait d’analyser l’incorporation de l’histoire dans l’espace imaginaire multidimensionnel du sujet culturel, telle que cette incorporation se manifeste dans le texte ou dans tout autre objet culturel. Deux notions de Lucien Goldmann sont au centre même de celle de sujet culturel, à savoir celles de sujet transindividuel et de non conscient articulées ici avec la problématique psychanalytique, dans une perspective qui donne la priorité au socio-économique (Cf supra). Le sujet transindividuel n’est cependant pas entendu exactement de la même façon que chez Lucien Goldmann (Cf. « Spécificités de la sociocritique de Edmond Cros » in www//sociocritique.fr ). Appliquée à la théorie critique, cette notion pose par ailleurs le problème de la nature et du statut des médiations qui interviennent entre le contexte, le sujet et le texte. Lucien Goldmann déplace la question des médiations avec le concept de vision du monde qu’il présente comme une extrapolation des tendances d’un sujet collectif. Comment déterminer ces tendances ? Quels sont les inconvénients du processus d’extrapolation ? On peut émettre des réserves sur : 1- les modalités de la structuration que L.G. privilégie, 2- la notion de conscience, 3- l’absence à peu près totale de toute considération linguistique ou discursive dans son approche théorique, 4- l’inconscient . III - 1- Sur la structure et le structuralisme : Le structuralisme a provoqué de violentes polémiques, en particulier dans les années soixante. Une structure est une entité constituée par un certain nombre d’éléments reliés entre eux par un système de rapports internes organisés autour d’un Tout qui est le produit de ces rapports et qui donne à la totalité sa cohérence. Cette définition implique que priorité soit donnée au Tout aux dépends des parties constitutives qui, prises séparément, sont considérées comme dépourvues de signification. Les structures sont-elles autonomes ? Immanentes ou des créations de l’activité cognitive de l’analyste ? On connaît la réponse de Goldmann pour qui les structures ne sont pas des invariants car, loin de maintenir l’homme dans sa dépendance, la structure est le produit de « la praxis antérieure des hommes », c’est à dire d’un type de comportement et l’aboutissement donc d’une genèse. Á propos du Dieu caché il évoque l’exemple d’un ensemble de corrélations entre les écrits de Pascal et de Racine d’un côté et de l’autre des événements religieux, sociaux et politiques . Mais comment définir des structures (et comment les articuler ? ) à partir d‘éléments aussi hétérogènes que d’un coté les événements religieux, sociaux et politiques et de l’autre des écrits littéraires ? Pour passer des uns aux autres, Lucien Goldmann a recours à deux notions, celles de vision du monde et d’homologie, alors qu’ Edmond Cros parle d’un processus de transcodification des structures sociohistoriques par/ et dans des structures textuelles, processus dont l’analyse exige qu’on opère avec un matériel homogène ( si du moins on souhaite éviter de passer par le concept d’homologie). Cette transcodification passe obligatoirement par la représentation, que se fait le sujet culturel et que transcrit le texte, du contexte sociohistorique car ce contexte objectif n’est ni directement accessible ni représentable. (La réalité, dirait Lacan, n’est pas le réel.) L’articulation entre le contexte sociohistorique et le sujet ou le texte implique donc essentiellement la représentation du contexte qu’en donne le discours, quel que soit le point de vue privilégié (le discours du contexte sur le contexte ou le discours du texte sur ce même contexte). C’est dans le cadre de ce questionnement qu’intervient la notion d’idéoséme, articulateur à la fois sémiotique et discursif qui fonctionne comme un élément structurant d’une pratique sociale (articulateur sémiotique) directement transféré dans le texte (articulateur discursif). L’objectif du structuralisme génétique rendait incontournable la problématique du discours. Sur ce point, sa carence heuristique est évidente et le recours à la sémiotique pour combler ce vide est indispensable. III- 2- Sur la conscience et l’inconscient : Dans “Structuralisme génétique et création littéraire” (1966, 151-165), Goldmann distingue trois niveaux de conscience : l’inconscient, la conscience individuelle et le non conscient, c’est-à-dire en réalité deux modalités de fonctionnement (1 y 3) et une entité présentée comme un espace, “un secteur plus ou moins important […] du comportement et de sa signification objective.” La formulation est d’autant plus ambiguë que Lucien Goldmann évoque un peu plus loin la libido qui, écrit-il « envahit la conscience », ce qui implique que la conscience soit une entité antérieure avant d‘être envahie par la signification. Or, Michail Bakhtine, nous a appris que la conscience n’est pas une donnée première mais un produit de l’activité sémiotique du sujet. Elle ne peut s’affirmer comme une réalité que si elle s’incarne matériellement dans des signes. Elle se confond avec l’ensemble des traces sémiotiques qui la configurent . III - 3- Sur l’inconscient : Lucien Goldmann a insisté à plusieurs reprises sur la distinction qui sépare les sujets individuels des sujets transindividuels. Or il s’agit, pour Edmond Cros, de deux modalités inséparables du fonctionnement du sujet culturel. Conscient et inconscient adviennent en effet dans le même temps, c’est à dire au moment où l’intériorisation de l’interdit de l’inceste fait accéder l’enfant à l’ordre du symbolique social et culturel. (Cf Cros, Le sujet culturel) III - 4 - Le concept de génétique, Opter pour un Tout dans une perspective de génétique implique qu’on privilégie les catégories de la totalité et de la cohérence. E.C. entend cependant la génétique de façon plus stricte, à la limite du biologique. Pour marquer cette différence, il a parlé dans un premier temps de génétique textuelle (Cf. Ideología y genética textual, el caso del Buscón, Madrid, Planeta, 1980), en distinguant le génotexte des phénotextes, sur le modèle des génotypes et phénotypes de la géographie humaine, et en définissant le génotexte comme un espace virtuel où les structures originelles programment le processus de la productivité sémiotique. Ce processus consiste à déconstruire sans cesse ce gène sous la forme de phénotextes qui réalisent à tous les niveaux, qui peuvent être plus ou moins sollicités d’un texte à l’autre ( narration, temps, espace, mythe etc.), en fonction de la spécificité de chacun d’entre eux, l’énoncé non grammaticalisé jusque là du génotexte. Cette théorie peut susciter des réserves ou des critiques. Et pourtant elle fonctionne. On consultera, entre autres : La Sociocritique (L’Harmattan, 2003) et plus particulièrement le chapitre 4 « Le fonctionnement du phénotexte – Un exemple dans Citizen Kane (Orson Welles, 1941) » et le chapitre 5 « Le fonctionnement de la morphogenèse : Scarface (Howard Hawks 1931). Edmond Cros en a également fait la démonstration à de nombreuses reprises dans le domaine littéraire, en particulier dans El Buscón como sociodrama qui est la version enrichie de l’étude en espagnol publiée chez Planeta (Madrid) et de L’Aristocrate et le carnaval des gueux publié au C.E.R.S. (Montpellier) où il montre en particulier comment le génotexte se concrétise dans la construction des métaphores et des diverses formes de diminutifs aussi bien que dans l’organisation de la narration ou encore dans l’inscription des pratiques sociale et discursive des rites carnavalesques. L’expression de Génétique textuelle est cependant vite devenue un facteur de confusion car à peu près au même moment surgissait le terme de ‘critique génétique’ sur la couverture d’un essai publié chez Flammarion pour introduire un point de vue qui n’avait rien à voir avec celui d’Edmond Cros puisqu’il s’agissait de reconstruire, à la lumière des différentes modifications d‘un manuscrit, les étapes successives de l’élaboration du texte. On peut voir une autre preuve de cette efficacité dans le fait suivant qui fait apparaître précisément ce qui distingue la notion de morphogenèse (ou Génétique textuelle) de la critique génétique. En 1965, un universitaire espagnol de tout premier plan, Fernando Lázaro Carretter , qui devait quelques années plus tard présider l’Académie de la Langue Espagnole, édita une Vida del Buscón qui reprenait l’archétype qu’il avait lui-même reconstruit à partir des variantes de la première édition (1626) et de deux autres manuscrits. Il estimait que cet archétype correspondait au dernier état du texte et donc au texte qu’il fallait retenir comme authentique. Cette proposition, qui relève de la critique génétique, fut unanimement acceptée jusqu’en 1986, date à laquelle Edmond Cros l’a remise en question. En effet, en se fondant sur les régularités qu’il avait décrites comme constitutives du génotexte, il considérait que cet archétype représentait la version première et non la dernière qui, elle, était conservée dans un autre manuscrit dit « manuscrit Bueno ». Dans ce dernier, en effet, ces régularités ‘génotextuelles’ fonctionnaient de façon plus systématique que dans la première et on pouvait ainsi affirmer que le génotexte programmait non seulement le texte en devenir mais également les éventuelles rectifications faites ultérieurement par l’auteur lui-même. Quevedo, en tant que lecteur du Buscón, avait ainsi réalisé de façon non consciente les programmations de sens inscrites dans la structure initiale du texte dont il était l’auteur. La reconstitution du processus génétique ne s’arrête cependant pas à ce stade - et c’est ici que nous dépassons le point de vue de la critique génétique - car restait à expliquer l’origine de ces régularités, dont Edmond Cros a montré, dans la même étude, qu’elles étaient le produit de la dynamique sociale impulsée par la contradiction historique qui opposait, au début du XVIIe siècle en Castille, l’aristocratie à la bourgeoisie, représentée ici par le secteur manufacturier du textile. E.C. a publié, en 1988, ce texte ainsi racheté des coulisses éditoriales et il semble que depuis cette date, toutes les éditions qui ont été faites en Espagne de La Vida del Buscón le reprennent. [ Cf « La version définitive du Buscón, re-examen de la question à la lumière de la génétique textuelle », Imprévue,1986- I, pp.29-46 (traduction en espagnol dans Dispositio, XII, 1987, pp.165-168.)] Ces vérifications relativement nombreuses de l’efficacité de cette approche théorique ont été regroupées dans : Cros, Edmond , De l’engendrement des formes, précédées d’une introduction consacrée à la notion d’ideosème . Édité au C.E.R.S. (Université de Montpellier 3), cet ouvrage, mal diffusé, est passé inaperçu en France mais sa traduction en espagnol éditée à Francfort, a été rapidement épuisée, ceci en dépit d’un titre peu explicite pour un public, fût-il universitaire (Ideosemas y morfogénesis).

Ces vicissitudes éditoriales amènent à faire un constat en guise de conclusion. La sociocritique s’est surtout développée, en France, au Québec et en Belgique dans les départements d’études françaises, et son champ d’application a privilégié la littérature francophone alors que Edmond Cros s’est intéressé avant tout à la littérature de langue espagnole même si, d’une part il a également proposé plusieurs analyses de films français, espagnols, hispano-américains ou nord-américains et si, d’autre part, autour de lui se sont constitués très tôt des centres de recherches actifs et pluridisciplinaires. Des études de grande qualité y ont été menées en Afrique, en Amérique latine, au Canada, en France, en Espagne : . Alors quel lien y a-t-il entre les uns et les autres ? Entre ce qu’un commentateur a appelé l’Ecole de Vincennes avec Claude Duchet, l’Ecole de Montréal avec Marc Angenot et Régine Robin et l’Ecole de Montpellier avec Edmond Cros ? Entre les réseaux de Sociocritique du CHRIST et ceux de l’Institut International de Sociocritique et de Sociocrítica ? Ce rapport n’est pas d’initiateur à épigone. Edmond Cros dit avoir rencontré pour la première fois à la fin des années soixante-dix Claude Duchet, (dont il avoue avoir jusque là ignoré le travail) à l’Université d’Ottawa, où ils avaient été invités l’un et l’autre à participer à une rencontre scientifique. Il a eu l’occasion d’évoquer cette rencontre en ajoutant qu’il aurait pu signer, « à la virgule près », son intervention. Il a, poursuit-il, pour Claude Duchet la plus grande estime mais, même s’il partageait totalement cette déclaration de principes que CD venait d’exposer de façon brillante à Ottawa, il dit cependant ne rien lui avoir emprunté. Il ignorait à l’époque qu’il avait créé le mot sociocritique et – ce qu’il regrette - il s’en est emparé en toute ignorance, croyant y voir avant tout un écho de celui de psychocritique proposé par C. Mauron. Cette co-incidence au niveau de la théorie est cependant historiquement significative : elle montre qu’ils n’ ont été, les uns et les autres, que des accoucheurs et que les présupposés de ce que nous appelons aujourd’hui la sociocritique ne pouvaient pas ne pas advenir car ils étaient programmés par l’évolution d’un discours critique et idéologique, héritier, entre bien d’autres influences, du structuralisme génétique et de Michail Bakhtine et qui articulait le matérialisme historique, la psychanalyse et le structuralisme. E.C. enseignait, à l’époque, à l’invitation d’Antonio Gómez Moriana, à l’Université de Montréal où il a donné officiellement pendant deux années consécutives (1978-1979) un séminaire de sociocritique, avant d’assurer le même enseignement pendant huit ans à l’Université de Pittsburgh. Son premier livre de théorie, co-édité par Messidor/Éditions sociales et le CERS, Théorie et pratique sociocritiques (1983) [dont la deuxième partie présente une série d’applications et c’est le principal intérêt du livre] s’est très mal diffusé en France, alors que les éditions papier des versions anglaise et espagnole, insérées dans de prestigieuses collections (Theory and History of Literature de l’Université du Minnesota et Gredos, Madrid) sont depuis longtemps épuisées. Ce déficit relatif de visibilité n’est donc attesté qu’en France (A titre d’exemple et de comparaison, la version espagnole du Sujet culturel a été éditée en Argentine, en Colombie et en Espagne). D’où la nécessité de rappeler aux collègues francophones qu’il existe aussi dans le champ scientifique de la culture hispanique et hispano-américaine une sociocritique active dont les centres d’intérêt ne se limitent ni à la littérature française ni même d’ailleurs à la littérature.

Résumé

Cet article vise à compléter ou à rectifier des présentations qui circulent sur le web, en précisant comment à partir d’une démarche empirique qu’illustre Protée et le gueux ( Edmond Cros, Didier, 1967) et de certains concepts de Lucien Goldmann (sujet transindividuel et non conscient) est née une sociocritique centrée, entre autres notions, sur celles d’idéosème, de morphogenèse et de sujet culturel, qui s’est développée non seulement dans le cadre de la francophonie mais également dans le champ culturel espagnol et hispano-américain. Mots-clés : Alemán – Quevedo – Goldmann –Morphogenèse textuelle – Sujet culturel – Sociocrítica - Sociocritique –

Spécificités de la Sociocritique d’Edmond Cros

Edmond Cros propose une théorie sociocritique du sujet et une théorie sociocritique du texte, étroitement articulées l’une et l’autre sur le processus dynamique qui gère l’évolution du. “Tout-historique” incorporé aussi bien dans les structures du texte que dans celles du sujet.

Une théorie qui ne bouge pas est une théorie morte mais pour savoir ce qui reste à faire, encore faut-il faire le point sur ce qui a été déjà fait afin de garder en quelque sorte le cap. Je me propose de le rappeler brièvement sans remonter à des considérations générales depuis longtemps exposées et en reprenant l’essentiel des deux derniers ouvrages que j’ai publiés en 2003 et 2005 pour souligner comment l’ensemble de ces remarques balise une avancée qui s’est faite sur plusieurs points. Cette avancée se traduit en particulier par la mise au point d’une théorie sociocritique du sujet et d’une théorie sociocritique du texte, étroitement articulées l’une et l’autre sur le processus dynamique qui gère l’évolution du. “Tout-historique” incorporé aussi bien dans les structures du texte que dans celles du sujet.

1- La dys-synchronie historique et l’incorporation de l’Histoire.

Notre démarche se fonde sur une hypothèse générale, à savoir l’articulation de la formation discursive, à un moment donné de l’histoire d’une société, sur la formation idéologique qui, elle même, transcrit les conflits d’intérêt de la formation sociale correspondante. La formation sociale est définie par Karl Marx comme étant la juxtaposition de modes de production différents mais il m’a semblé utile de “revisiter” de notre point de vue cette notion en traduisant sa complexité, qui est de nature contradictoire, par une autre formulation, c’est à dire comme une coïncidence de temps historiques différents, une “synchronie du dys-synchronique”, en termes de Marc Bloch. On doit considérer alors que ces divers temps historiques sont liés entre eux et constituent de la sorte un système régi par l’hégémonie de l’un d’entre eux, le temps présent en l’occurrence. C’est ce système qui génère la formation idéologique correspondante. On ne peut imaginer en effet que chacun des divers temps historiques impliqués intervienne directement dans cette formation. La complexité de ce processus nous apparaîtra plus nettement encore si on se souvient de ce que ce second système, à savoir la formation idéologique, n’évolue pas forcément au rythme du premier, qui cependant l’engendre, mais en fonction de sa propre histoire. Et on peut en dire autant des rapports qui s’établissent entre le niveau idéologique et le niveau discursif où nous supposons que s’inscrit en dernière instance le matériau socio-économique. On retiendra donc, d’une part que le processus d’incorporation de l’Histoire implique des mécanismes de médiation, de transfert, de décrochement, d’adaptation, d’autre part que, de toutes façons, en passant d’un système (infrastructural) à un autre système (idéologique) et de celui-ci au troisième (discursif) nous avons successivement traversé le contexte de trois rythmes différents, c’est-à-dire de trois temps historiques qui ne coïncident que partiellement. Or, à l’intérieur de chacun de ces trois niveaux et entre l’un et l’autre nous devons imaginer une série d’instances qui se présentent soit comme parfaitement adaptées au temps hégémonique du présent ou, au contraire, en retard ou en avance. C’est ainsi par exemple que, dans la période post-industrielle où nous nous trouvons, un ouvrier qui travaille à la chaîne dans une usine de production de voitures n’a pas conscience, dans son espace de travail du moins, de vivre dans le temps historique de l’informatique et cette distance est plus grande encore si on envisage les cas respectifs du petit artisan ou de l’agriculteur moyen. Á l’intérieur d’un même champ de production, de semblables écarts existent entre - prenons d’autres exemples - d’un côté, un maçon qui travaille dans une puissante entreprise de construction qui emploie des centaines d’ouvriers ainsi que, généralement, des matériaux pré-construits et, de l’autre, l’artisan qui travaille « à son compte », aidé ou non de quelques manœuvres ; ou, encore, entre le marchand qui « tient » un étal sur un marché et le caissier d’un supermarché etc. Nous sommes donc tous reliés, d’une façon ou d’une autre, sur des modes multiples, à plusieurs temps historiques. Á un niveau purement superficiel, et dans une perspective qui, si elle est différente, ne peut pas cependant être exclue de ce cas général, on remarquera qu’un souvenir d’enfance, par exemple, convoque, dans mon présent vécu, un passé relié à différents sujets collectifs, un projet de voyage ou la perspective d’une carrière future y convoque un futur. Mais le Tout historique ne cesse jamais d’évoluer soit à la suite des progrès technologiques, des nouveaux objectifs que se fixe l’économie néo-capitaliste et des tendances qui sont inscrites dans la logique de son développement, soit encore sous l’effet , entre autres facteurs, de la nécessité, proclamée par tous les responsables politiques de tous les pays, d’encourager la croissance, dont l’absence, quand elle se produit ou menace de se produire, est dénoncée comme gravement préjudiciable à l’économie d’une nation. Lorsqu’on s’interroge sur le mécanisme qui régit ce flux ininterrompu de l’Histoire on constate que ce sont ces multiples déphasages qui l’impulsent, dans la mesure où les instances adaptées au temps présent ou « en avance » sur leur temps exercent toujours une force d’attraction sur celles qui sont « en retard ». Le caractère inexorable de cette marche vers un devenir, qui permet de définir ce qui est en phase par rapport à ce qui est en avance ou en retard témoigne, s’il en était besoin, de la primauté de l’économique. C’est un blanc, une différence, un espace de manque - celui qui sépare l’instance « en avance » de l’espace « en retard » ou de celui qui est simplement « en phase » avec le présent - qui fait toujours bouger l’ensemble. Le plurisystème qui nous intéresse, à savoir la totalité des trois formations (sociale, idéologique et discursive) « se présente de fait comme un dispositif de production fonctionnant sur un régime d’inégalité où les déséquilibres induisent des mutations » (Louis Althusser) Plusieurs conséquences importantes découlent de ces remarques, conséquences sur lesquelles je fonde les théories respectives du texte et du sujet.

2- Une théorie sociocritique du texte

2-1-La notion de texte n’est pas nouvelle : elle est ”liée historiquement à tout un monde d’institutions : droit, Église, littérature, enseignement ; le texte est un objet moral ; c’est l’écrit en tant qu’il participe au contrat social ; il assujettit, exige qu’on l’observe et le respecte, mais en échange il marque le langage d’un attribut inestimable (qu’il ne possède pas par essence) : la sécurité [….] la notion de signe implique que le message écrit est articulé comme le signe : d’un côté le signifiant et de l’autre le signifié, sens à la fois originel, univoque et définitif déterminé par la correction des signes qui le véhiculent. Le signe classique est une unité close dont la fermeture arrête le sens, l’empêche de trembler, de se dédoubler, de divaguer ; de même pour le texte classique : il ferme l’œuvre, l’enchaîne à sa lettre, la rive à son signifié. Il engage donc à deux types d’opérations, destinées l’une et l’autre à réparer les brèches que mille causes […] peuvent ouvrir dans l’intégrité du signe. Ces deux opérations sont la restitution et l’interprétation.” (Barthes, Encyclopedia Universalis, Paris, 1996, item Texte) ) Comme “dépositaire de la matérialité même du signifiant”, le texte doit être respecté, fixé, reconstitué s’il le faut, dans son exactitude originelle à travers les éventuelles variantes qu’il présente. Telle est la mission de la philologie classique dont l’autorité est restée longtemps incontournable et ne pouvait être remise en question ni par l’enseignement ni par la recherche. Or, comme le remarque Roland Barthes , ce souci d’exactitude littérale était exclusivement provoqué par un égal souci de définir une exactitude sémantique. La critique des textes, leur interprétation imposait cette fonction comme le fondement de leurs activités. Comment en effet aurait-on pu interpréter un texte dont la matérialité eût été incertaine ? Comment aurait-on pu y retrouver les intentions d’un auteur, objectif que s’est longtemps fixé la critique traditionnelle ? Or nous avons appris que fixer la littéralité d’un signe ne permettait pas d’échapper à l’incertitude dans la mesure où en fixer la forme matérielle n’en réduisait pas pour autant la volatilité sémantique. La question du texte constitue, on le voit, un enjeu capital. C’est une fois encore au début des années soixante qu’il nous faut remonter pour assister à une reconfiguration radicale de la notion de texte, reconfiguration liée à plusieurs facteurs. 1- L’hégémonie de la linguistique générale s’étend alors à la critique littéraire en développant et en généralisant l’analyse des faits de langue. Or, l’objet de la linguistique s’arrête à la phrase ou à ses composantes, d’où la nécessité de définir une unité supérieure qui sera considérée non plus comme le dépositaire d’une exactitude sémantique mais simplement, dans ce nouveau contexte, comme un “englobant formel de phénomènes linguistiques”. C’est le premier indice de la fracture qui est appelée à s’accentuer entre le contenu et la matérialité du texte. Le grand mérite de la linguistique et du formalisme est là : ils ont l’un et l’autre habitué les esprits d’une part à se détourner de ce qu’est supposé dire le texte pour s’intéresser à la distribution intratextuelle des signes, de l’autre à s’interroger sur les modalités de l’organisation de ces mêmes signes dans le cadre d’un système, c’est-à-dire d’une totalité. 2- Le développement de la sémiologie appliquée à la littérature, dite “sémiologie littéraire”, va dans le même sens, en posant le problème de la nature et du fonctionnement du signe. Ce premier indice de rupture avec ce qui précède est capital. La critique dite nouvelle se détourne ainsi du contenu et, en se détournant du contenu, elle se libère de la “philosophie de la vérité” (Barthes, ibid.) qui, jusque là, commandait à la recherche des exactitudes et des certitudes littérale et sémantique. Elle a bien, dans ce sens, et dans le contexte historique des années soixante une dimension subversive. Avec le recul que donne le temps, son émergence se donne à voir comme le symptôme d’une crise de société qui éclatera à la fin de la décennie et qui remet en cause l’espace de l’autorité vécue comme la détentrice fallacieuse de la vérité. Si le signe, comme on le verra, s’ouvre simultanément sur plusieurs significations possibles, il n’y a plus désormais de lecture définitive, exclusive ou canonique. Ceci ne signifie pas que l’on puisse dire n’importe quoi à propos d’un texte ; encore faut-il que les lectures proposées se présentent comme des lectures cohérentes et donc acceptables. La notion de validité détrône celle de vérité. Cette même polysémie fait prendre la mesure de la complexité des systèmes qui gèrent la production textuelle et débouche sur l’évacuation définitive de l’auteur, tant il paraît difficile d’imaginer que celui-ci puisse maîtriser consciemment de tels processus. Le questionnement se déplace donc du sujet producteur qui n’est plus considéré comme le responsable, ou l’auteur, du message vers l’analyse de la nature même du matériau langagier. Il apparaît ainsi que la production de sens est gérée à la fois par ce qu’on peut appeler l’autogénération du texte et par plusieurs centres de programmation respectivement liés eux-mêmes à la conscience claire sans doute mais aussi à l’inconscient et au non-conscient. C’est cette instance complexe essentiellement dynamique, soumise à une dominante sans cesse fluctuante de l’une de ses composantes que j’appelle écriture.

2-2- Un objet nouveau : le texte en tant qu’appareil translinguistique. En s’interdisant toute référence au hors-texte et en revendiquant donc l’autonomie absolue du texte (“Le texte, rien que le texte !”), le formalisme est resté cependant dans le même champ épistémologique. La rupture épistémologique, nous explique Roland Barthes, est définitivement acquise “lorsque les acquêts de la linguistique et de la sémiologie sont délibérément placés (relativisés : détruits, reconstruits) dans un nouveau champ de référence, essentiellement défini par l’intercommunication de deux épistémès différentes : le matérialisme dialectique et la psychanalyse.[…] Pour qu’il y ait science nouvelle, il ne suffit pas en effet que la science ancienne s’approfondisse ou s’étende ( ce qui se passe lorsqu’on passe de la sémiotique de la phrase à la sémiotique de l’œuvre) ; il faut qu’il y ait rencontre d’épistémès différentes, voire ordinairement ignorantes les unes des autres (c’est le cas du marxisme, du freudisme et du structuralisme) et que cette rencontre produise un objet nouveau (il ne s’agit plus de l’approche nouvelle d’un objet ancien) ; c’est en l’occurrence cet objet nouveau que l’on appelle texte.” Derrière cet ”objet nouveau” se cache la problématique complexe du signifiant, problématique qui est le produit de cette coïncidence épistémologique : désormais le signe et le sens ne sont plus des notions absolues, stables et définies une fois pour toutes, mais des espaces fluctuants qui ne se stabilisent que fugitivement en fonction des réseaux multiples dans lesquels ils entrent ou, plus exactement qu’ils croisent et traversent. C’est cet “objet nouveau” qui se trouve au centre du questionnement sociocritique. Cet appareil “redistribue l’ordre de la langue en mettant en relation une parole communicative visant l’information directe avec différents énoncés antérieurs et synchroniques.”Commentant cette définition de Julia Kristeva, Roland Barthes énumère les principaux concepts théoriques qui y sont implicitement présents, à savoir : “pratiques signifiantes, productivité, signifiance, phéno-texte et géno-texte, inter-textualité”, concepts qui demandent à être rapidement précisés, avec Roland Barthes une fois encore : a) Le texte est d’abord un travail “par quoi se produit la rencontre du sujet et de la langue.” C’est ensuite une pratique : “cela veut dire que la signification se produit, non au niveau d’une abstraction (la langue) telle que l’avait postulée Saussure, mais au gré d’une opération, d’un travail dans lequel s’investissent à la fois et d’un seul mouvement le débat du sujet et de l’Autre et le contexte social […] Le sujet n’y a plus la belle unité du cogito cartésien ; c’est un sujet pluriel […] en fait le pluriel est d’emblée au cœur de la pratique signifiante, sous les espèces de la contradiction ; les pratiques signifiantes, même si provisoirement on admet d’en isoler une, relèvent toujours d’une dialectique, non d’une classification.” (Barthes, Ibid.) b) il n’est pas le produit d’un travail, car il travaille,” à chaque moment et de quelque côté qu’on le prenne ; même écrit (fixé), il n’arrête pas de travailler, d’entretenir un processus de production.[…] La productivité se déclenche, la redistribution s’opère, le texte survient, dès que, par exemple, le scripteur et/ou le lecteur se mettent à jouer avec le signifiant.” ( c) Si le texte n’est pas un produit achevé, on ne saurait s’interroger sur sa signification, si du moins on entend par là un signifié global qui serait à déchiffrer. Il n’est pas dépositaire d’une signification objective. Au même titre que le signifiant, bien que sur des modes de fonctionnement différents, il s’agit d’un espace polyphonique où se croisent plusieurs sens possibles. On distinguera donc la signification qui, dans ce contexte théorique, n’est plus un concept acceptable, de la signifiance qui désigne le procès, le travail de l’écriture.

Ces trois premiers concepts dotent le texte de caractéristiques en grande partie similaires à ceux du signifiant (espaces de pluralité et de contradictions) mais y ajoutent deux dimensions qui procèdent de la nature même du texte. D’une part, en effet, en reliant le procès de la signifiance à la réception, ils mettent en relief l’activité sémiotique continue qu’il présente et valorisent par là-même ces instants fugaces trop souvent oubliés qui génèrent “le plaisir du texte”. Le texte n’est plus cet objet inerte, fixé une fois pour toutes, auquel nous a trop longtemps fait croire la critique traditionnelle. D’autre part, le fait qu’il soit considéré comme une pratique le fait apparaître comme un travail ancré dans l’histoire d’une collectivité et donc dans une continuité sociale. Je reviendrai sur les deux derniers concepts (phéno-texte, géno-texte et intertextualité) mais je voudrais auparavant situer la théorie sociocritique du texte par rapport à ce qui précède afin de lever ce qui peut sembler être une ambiguïté.

Comment concilier, en effet, l’hypothèse suivant laquelle il n’y a dans un texte aucun sens caché à découvrir avec la préoccupation de la sociocritique qui prétend mettre à jour les rapports que ce même texte entretient avec la société dont il émerge ? En fait, la sociocritique ne s’intéresse pas à ce que le texte signifie mais à ce qu’il transcrit, c’est-à-dire à ses modalités d’incorporation de l’histoire, non pas d’ailleurs au niveau des contenus mais au niveau des formes. Or, pour elle, précisément, cette pluralité et ces contradictions sont des produits du processus dynamique et dialectique de l’histoire. C’est parce qu’il incorpore de l’histoire sur un mode qui lui est spécifique que le texte se présente comme un appareil translinguistique. Ce sont ces trajets de sens complexes, hétérogènes et contradictoires qui nous intéressent et que nous cherchons à baliser et à identifier à la fois dans leur nature et dans leurs effets. Ceci ne signifie évidemment pas que nous estimions que le travail du texte se réduise à ce fonctionnement. Les questions qui se posent alors sont les suivantes : 1- De quel matériau historique s’agit-il, si du moins on écarte, comme il se doit, l’histoire événementielle ? 2- Á quels niveaux du texte ce matériau s’incorpore-t-il ? 3- Par quel processus cette incorporation est-elle possible ? Celle-ci est-elle directe, consciente ou non-consciente et, si elle n’est pas directe, quelles médiations sont-elles impliquées ? 4- Par quelle démarche analytique la sociocritique se propose-t-elle de baliser et d’identifier ce matériau historique ? Les réponses à ces questions sont, bien entendu, complexes et j’y reviendrai plus longuement mais, pour rester dans le domaine de la théorie du texte, disons, à partir des analyses que j’ai personnellement menées sur un large éventail de textes littéraires et filmiques, que : 1- le texte émerge de la coïncidence conflictuelle de deux discours contradictoires qui portent l’un et l’autre sur des enjeux fondamentaux de la société. 2- Les notions centrales qui sont les vecteurs des arguments échangés dans ce débat s’incorporent sous la forme d’opposites (cacher/révéler par exemple) qui se constituent en structures et dont les effets contradictoires vont irriguer les différents niveaux du texte (réseaux des signifiants, narratologie, espace, temps, mythe, etc…). 3- La médiation impliquée dans ce processus est de l’ordre du non-conscient et du socio-discursif. Ce sont les structurations du socio-discursif (lorsque je parle du niveau socio-discursif j’entends l’ensemble de la production discursive repérable dans une société à un moment déterminé de son histoire) qui s’investissent sous la forme d’opposites (cf. point 2 ci-dessus).

2-3- Génotexte et phénotextes Il ressort de ce qui précède que le texte redistribue à tous ses niveaux les effets de ces structures dialectiques sous des réalisations qui sont sans doute diverses mais qui, en dépit de ces différences apparentes, se reproduisent à l’identique. Mon hypothèse générale est que : dès qu’un texte commence à s’instituer il institue ses régularités, c’est-à-dire ses lois de répétition. Ce type de fonctionnement nous amène à “revisiter” les concepts de géno-texte et de phéno-texte. J’emploie celui de génotexte pour décrire l’espace virtuel où les structures originelles programment le processus de productivité sémiotique, en empruntant le terme à la géographie humaine qui oppose le génotype (méditerranéen par exemple) aux divers phénotypes (andalou, catalan, languedocien, provençal, italien, maghrébin, etc…, si je m’en tiens au même exemple). Le travail de l’écriture consistera à déconstruire sans cesse ce mixte sous la forme de phénotextes voués à réaliser, à tous les niveaux textuels, en fonction de la spécificité de chacun d’entre eux, la syntaxe des messages préalablement programmés. Je ne reviendrai pas ici sur le fonctionnement de cette morphogenèse dans la mesure où j’en ai fait état à de nombreuses reprises à propos d’un large éventail de textes. Ce qui m’importe aujourd’hui est de souligner comment cette notion s’insère dans le dispositif herméneutique que je viens de rappeler. Sans doute le texte travaille-t-il sous l’effet des régularités dont il se dote mais encore fallait-il s’interroger sur l’origine, la nature et le fonctionnement de ces dernières. C’est à ces questions que tente de répondre la notion de morphogenèse.

Si maintenant nous revenons à ce qui a été dit des effets du dys-synchronique historique on en conclura que le non-dit, le blanc, l’absence sont les vecteurs dynamiques de la morphogenèse. Si, en effet, le manque, le vide, le déphasage se donnent ainsi à voir comme des indices majeurs de la présence de l’Histoire et balisent donc un espace à explorer, le niveau discursif, qui s’articule sur cette dynamique, ne peut pas ne pas en rendre compte, ce qui implique que le tissu textuel présente à son tour des blancs, des lacunes, des raccourcis et nous invite à lire les textes en essayant d’y déchiffrer ce qu’ils passent sous silence. Dans la perspective que j’ai choisie, ces « trous » textuels pointeraient des éléments majeurs de l’évolution historique et devraient en conséquence se retrouver dans la morphogenèse au sein de laquelle ils joueraient, par voie de conséquence, un rôle tout à fait déterminant.

3- Une théorie sociocritique du sujet

Sans doute dans mes analyses antérieures me suis-je toujours arrêté sur ces blancs du texte mais il s’agit maintenant de vérifier si ce concept de manque, qui est en arrière-fond de tout déphasage et qui impulse la dynamique historique, se retrouve dans le fonctionnement du sujet culturel, mais avant d’en venir à celui-ci voyons ce qu’il en est du sujet transindividuel.

3-1 La définition et le fonctionnement du sujet transindividuel goldmannien doivent être reconsidérés. J’ai répété, à plusieurs reprises, que la première des deux dimensions constitutives du sujet culturel correspondait à un espace complexe de sédimentations sémiotiques qui procède chacune d’un sujet transindividuel spécifique, dans la mesure où, à un moment déterminé de son existence, ce sujet culturel relève, entre autres, d’un certain nombre de sujets transindividuels mais je voudrais insister ici sur le fait que chacun de ces sujets et donc chacune de ces sédimentations implique précisément un temps historique qui, dans un certain nombre de cas, peut être distinct de ceux sur lesquels il vient s’articuler. Le processus auquel ils sont soumis implique d’une part que ces divers sujets collectifs évoluent chacun à son rythme suivant la façon dont les uns et les autres s’articulent sur le Tout historique et, d’autre part, que ce même sujet culturel est appelé à traverser sans cesse de nouveaux sujets collectifs. Je rappelle la définition que Goldmann donne du sujet transindividuel : ( « Avec l’apparition de l’homme, c’est-à-dire d’un être doué de langage, apparaît la vie sociale et la division du travail. Á partir de ce moment, il faut distinguer les comportements à sujet individuel (libido) des comportements à sujet transindividuel (ou collectif ou pluriel. Lorsque Jean ou Pierre soulèvent un objet pesant il n’y a ni deux actions ni deux consciences autonomes par lesquelles le partenaire ferait respectivement fonction d’objet mais une seule action dont le sujet est Jean et Pierre et la conscience de chacun de ces deux personnages n’est compréhensible que par rapport à ce sujet transindividuel » Goldmann, 1966, p. 151 et ss.). Cette définition doit ainsi être « revisitée » dans cette perspective dynamique : le sujet collectif, porteur d’un temps historique qui lui est originel, se charge, au fur et à mesure qu’il traverse l’Histoire, de temps historiques multiples ce qui entraîne une incessante reconfiguration des contours de la totalité subjective. Or ce sont les déphasages qui se créent entre les différentes instances du Tout historique qui semblent découper dans le tissu social les sujets transindividuels. Ces derniers regroupent, sur le mode objectif et non conscient, des individus qui ont une communauté de destin, laquelle n’est lisible, et ne peut être lisible, que dans un système de frustrations et d’aspirations spécifique, si du moins on s’intéresse, comme je le propose, aux effets/signes repérables dans la totalité subjective. Seul ce système est apte à rendre compte de la notion de sujet transindividuel. Disons plus précisément, à la lumière de ce qui précède, que les déphasages qui sont à l’œuvre au niveau de l’infrastructure produisent, dans un grand nombre d’espaces de la société, des frustrations et des aspirations qui témoignent d’un mode précis d’insertion socio-économique et fonctionnent alors comme des noyaux de fixation autour desquels s’organisent, sur le mode objectif du non-conscient, des sujets transindividuels. Tout nouveau déphasage qui modifie l’infrastructure entraîne automatiquement l’émergence d’un nouveau sujet transindividuel.

Comme on vient de le voir, je ne donne pas exactement ici à la notion de sujet transindividuel le sens, quelque peu flou d’ailleurs, que semble lui donner Lucien Goldmann. On peut, comme lui, l’envisager de l’extérieur, comme un groupe d’individus qui se livrent à la même activité, sont soumis aux mêmes conditions de travail et partagent une même vision du monde. Sans doute est-ce tout cela, mais, en ce qui me concerne, je l’envisage, prioritairement, comme l’espace intrapsychique qui se construit chez tout individu du groupe et qui, essentiellement dynamique, est pris dans le processus d’incessantes rectifications que lui impose son insertion dans l’Histoire. Le sujet transindividuel n’est, tel que je le conçois du moins personnellement, ni statique ni autonome ni isolé. Il n’est envisageable que lorsqu’il est pris dans l’ensemble des sujets transindividuels qui participent au fonctionnement [du non-conscient] d’un sujet culturel.

3-2 La notion de sujet culturel doit être replacée dans ce contexte On est ainsi amené à penser que la compétence sémiotique du sujet culturel doit présenter une série d’indices qui renvoient directement ou indirectement à ces blancs qui procèdent de multiples horizons. Ces blancs représentent les déphasages qui séparent l’un de l’autre les temps historiques d’un certain nombre de sujets collectifs constitutifs du sujet culturel. On est en droit en effet de penser que la force d’attraction d’une instance dite en avance sur son temps dépend, en partie du moins, du désir manipulé ou spontané, consciemment ou non-consciemment partagé par les individus d’une même collectivité qui se situe dans une instance « en retard » et désire dépasser les conditions socioéconomiques qui sont les siennes et qu’elle juge frustrantes. La compétence sémiotique du sujet culturel, dont j’ai défini la première dimension comme une mosaïque de pratiques discursives spécifiques (ou de sociolectes), présente ainsi sur son premier versant un panorama constitué par une multitude d’instances intériorisées séparées par des blancs qui nous renvoient, par le biais de multiples représentations du désir en particulier, à une égale multiplicité de manques ou d’absences. Le sujet culturel est donc un espace, ou un dispositif, où coexistent des déphasages et il fonctionne bien, au même titre que le Tout historique, autour de la coexistence de multiples temps historiques. Á ce titre, il est, lui aussi, géré par une dynamique du manque.

3-3 Dys-synchronie et inconscient Reste que ce fonctionnement ne peut pas davantage être envisagé en dehors du rôle central qu’y joue l’inconscient, dans la mesure où, précisément, la notion de sujet culturel englobe deux dimensions imbriquées l’une dans l’autre. La première est observable pour peu que nous prenions quelque recul et que nous l’approchions d’un point de vue critique. C’est cette première dimension que je viens d’évoquer. La seconde en est la face cachée et, de ce point de vue, on remarquera que le désir, le regret ou la nostalgie, qui sont autant de transcriptions d’un manque ou d’une absence, ne cessent de même de gouverner, tout au long de l’existence, ce que j’appellerai, pour l’instant et pour faire vite, notre « vie intérieure ». Cette deuxième dimension nous renvoie au sujet de l’inconscient, notion que je crois utile de préciser. Jacques Lacan nomme en effet sujet de l’inconscient une structure organisée autour d’une chaîne de signifiants stockés et reliés entre eux par un rapport de métonymie. Ces signifiants, construits (passé) ou appelés à l’être (futur), répètent sans cesse un message qui reste identique en dépit de son apparente diversité ou hétérogénéité. Chacun de ces signifiants renvoie à un moment différent de la vie de l’individu et, par là, s’articule sur le Tout historique. Cette chaîne délègue constamment à la marge du système un de ses éléments, qui, de cette façon, fonctionne comme son représentant métaphorique. Le processus opère comme une noria sans fin mais on remarquera que son dynamisme procède essentiellement du vide laissé dans la chaîne par le signifiant qui assure provisoirement la fonction de délégué métaphorique. Cet élément délégué sur les marges du système est le symptôme qui, procédant du passé du sujet, surgit dans son présent et que nous pouvons observer dans le comportement ou dans le discours du sujet ou encore - et c’est ce qui nous intéresse ici - dans le tissu textuel. Ce symptôme exprime un malaise qui interpelle le sujet et que ce dernier exprime par des mots, des expressions, des métaphores qui sont inattendus dans le contexte où ils apparaissent. Ce malaise s’exprime dans le discours sous la forme d’une discordance en dehors de toute prise de conscience ou d’intention. On constate donc que si, à partir de la définition qu’en donne Jacques Lacan, on accepte ce que je propose, le sujet de l’inconscient implique la présence d’un faisceau de temps historiques qui ne cesse de s’enrichir et qui ne cesse d’articuler la chaîne de signifiants sur le Tout historique. Tout nouveau signifiant présente de la sorte une double face : tout en reproduisant un même message il est également porteur d’une nouvelle trace temporelle et cette double valeur est déjà le prélude d’une nouvelle réalisation diaphorique à venir.

Je voudrais revenir sur cette notion de discordance qui attire l’attention sur elle même, c’est-à-dire sur ce qui est dit, c’est-à-dire encore sur le fait que ce qui est dit n’est en phase ni avec ce qui précède ni avec ce qui suit, ni avec ce qu’on attend. Le déphasage et la prise en compte de ce déphasage sont les premiers éléments qui ouvrent la voie à la compréhension de la signification. La discordance code le sens mais, en codant le sens, et en donnant à voir sa fonction comme telle, elle participe déjà du décryptage. Le déphasage apparaît ainsi comme le moteur du fonctionnement de l’inconscient. Discordance ! Voilà le maître-mot qui doit nous guider dans nos analyses. Débusquer les discordances, les regrouper en réseaux qui seront considérés comme des chaînes de signifiants, des symptômes, des fractures sémiotiques produites par le fonctionnement dys-synchronique. 1-5 La notion de Temps doit à son tour être reconsidérée dans nos analyses. Le Temps est un des paramètres les plus importants pour notre démarche sociocritique puisqu’il s’agit d’insérer les résultats de notre analyse sémiotique dans le contexte sociohistorique dont ils sont censés émerger et témoigner. Or, nous venons de le voir, le Temps est une notion complexe et hétérogène, un espace essentiellement multiple. Nous devons tenir compte de cette diffraction temporelle si nous voulons tenter de comprendre comment fonctionne le Tout historique à l’intérieur du texte. On se souviendra de ce que dit superbement Carlos Fuentes des “racines du présent que sont le passé comme mémoire et le futur comme désir”. Lorsque nous effectuons cette traversée qui nous conduit du fonctionnement de l’infrastructure à celui du sujet de l’inconscient nous constatons donc la présence constante, à tous les niveaux, d’un faisceau hétérogène de temps historiques et d’une dynamique impulsée par un déphasage qui est, lui-même, producteur d’une discordance. Diffraction temporelle et discordance sont étroitement liées dans la mesure où cette dernière est produite dans l’infrastructure par la synchronie du dys-synchronique, une dys-synchronie qui circule, passe d’une instance à une autre en fonction de l’évolution du Tout et qui donne à l’instance sur laquelle il se fixe, toujours provisoirement, ses coordonnées temporelles. Cette synchronie du dys-synchronique est repérable au niveau du sujet de l’inconscient avec le symptôme, cette irruption intempestive du passé dans le présent du sujet. C’est cependant le manque (mais le déphasage n’implique-t-il pas un manque ou un écart ?) qui, comme on l’a vu, articule le plus nettement les deux dimensions du sujet culturel sur l’Histoire, sous les formes inversées des frustrations et des aspirations ou encore du manque et du désir, quand bien même on pourrait objecter que les frustrations des sujets transindividuels ne sont que les leurres d’un manque primordial que, sans aucun doute, de toutes façons, elles réactivent. Il s’agit pour nous de reconstituer dans la compétence sémiotique du sujet culturel les traces de cette dynamique, en relevant les contradictions générées par les dys-synchronies de l’Histoire et dont portent témoignage les déconstructions, les ruptures discursives, les discordances, les raccourcis, les ellipses, les absences ou les silences qui trouent significativement les tissus textuels. Chacun de ces différents effets est, en dernière instance, produit par les points d’impact multiples, sur un même moment de l’Histoire, des différentes dimensions du temps (passé, présent, futur) , dont aucune n’est isolable, détachable de l’ensemble qu ’elles forment. Seule ce que j’appelle la diffraction temporelle permet en effet de comprendre comment fonctionne le Tout historique. Il nous faut en effet cesser de considérer le présent, le passé et le futur comme des espaces de temps autonomes et isolables. Passé et futur sont tout entiers dans le présent du sujet comme ils le sont dans la configuration de la formation sociale, où le mode de production hégémonique du temps présent, tout en étant lui-même décalé par rapport à d’autres modes en déclin, est porteur de son propre dépassement. Qu’il s’agisse de la totalité subjective ou de ce que j’appellerai pour faire vite la totalité historique c’est cependant bien évidemment le « présent vivant » qui, pour reprendre les termes de J. Derrida, détient « le pouvoir de synthèse et de rassemblement incessant des traces. » ( Derrida, 1966, p. 55). C’est pourquoi il peut sembler illusoire de ne penser l’inscription du texte dans le contexte que par rapport à un point fixe du processus historique alors que chaque noeud du tissu textuel n’est rien d’autre qu’une trace où se superposent les impacts de divers espaces-temps. Organisée autour de la superposition cumulative des sédiments déposés par les multiples sujets transindividuels qui lui sont constitutifs, et de la noria sans fin du sujet de l’inconscient, la compétence sémiotique du sujet culturel participe du même mouvement.

Bibliographie

Barthes, Roland (1996) Texte in Encyclopedia Universalis, Paris, E.U.

Cros Edmond, La Sociocritique, Paris, L’Harmattan (Collection ’Pour comprendre’), 2003

Cros Edmond, Le Sujet culturel- Sociocritique et psychanalyse, Paris, L’Harmattan, 2005

Derrida, Jacques ( 1968) « La Différance » in Théorie d’ensemble, Paris, Seuil, pp.41-66

Goldmann, Lucien (1966). Sciences humaines et philosophie suivi de Structuralisme génétique et création littéraire. Paris, Gonthier.

Pour plus d’informations sur ces différents points voir Cros (2003 et 2005)

Sur les traces de l’idéologique

À la croisée des thèses lacanienne et althusérienne la sociocritique interroge le champ de la causalité structurale d’une part en repérant des ruptures, des discordances discursives et d’une façon générale des phénomènes qui ont échappé à tout contrôle de la conscience, d’autre part en essayant de comprendre le fonctionnement de l’idéologique. Dans cette double perspective, il s’agira de revenir sur deux approches méthodologiques ( la sémiotique du déphasage, et la notion de texte sémiotique) pour en préciser les enjeux.

Sur les traces de l’idéologique Le texte sémiotique et les deux niveaux de représentation de la réalité

Dans un opuscule-manifeste de 1975, Propositions pour une sociocritique, repris plus récemment dans Genèse socio-idéologique des formes I (Cros, 1998a), je proposais une approche analytique des textes basée sur l’étude du système sémiotique, en précisant que l’établissement de ce système visait à établir le réseau des convergences des signes, non pas au niveau de ce qu’ils expriment mais au niveau de ce qu’ils sont ; il ne s’intéresse pas à la participation du signe à l’énoncé mais à ce qu’il signifie, en liaison avec d’autres signes, indépendamment de ce que dit le texte […] Toute confrontation d’un signe avec un autre signe réactive certains sens de l’un et de l’autre mais en neutralise la plus grande part. La multiplication de ces confrontations donne à l’ensemble du système une cohérence de signification qui ne doit pas être confondue avec la cohérence de la signification de l’énoncé. J’ajoutais, à propos du texte sémiotique : « Le texte sémiotique sera défini par l’existence d’un rapport co-référentiel progressivement mis au point par des réductions sémiologiques successives […] Ce rapport co-référentiel sera traduit dans toute la mesure du possible en termes d’oppositions ou de convergences de concepts […] Chaque point de co-référence autour duquel s’organise le texte sémiotique ainsi formulé sera considéré à son tour dans une seconde phase de regroupement comme signe pertinent susceptible d’entrer lui même dans un second processus de réduction sémiologique, appelé à baliser un nouveau champ de coïncidence. » J’ai, par la suite, appliqué cette approche à plusieurs textes espagnols ou mexicains. Il s’agissait, à l’époque, d’une démarche expérimentale qui n’était pas convenablement théorisée. Je souhaite aujourd’hui, avec le recul que donne le temps, l’adosser à un questionnement plus large et lui donner la place qui lui revient dans le champ d’une réflexion que j’ai poursuivie et, peut-être approfondie dans les dernières années, réflexion qui porte sur les modes d’inscription de l’idéologique dans les objets culturels.

J’aborderai donc la question du texte sémiotique dans le contexte de la représentation de la réalité. Il ne s’agit pas, on le comprendra, de donner une définition philosophique de la réalité mais, j’insiste sur ce point, de parler de sa représentation et, plus largement d’ailleurs, des rapports que le sujet établit avec ce qu’est supposée être le monde des objets. Quelle que soit la nature de ces rapports, d’ordre spéculatif ou pragmatique par exemple, ces rapports mettent automatiquement en jeu une série de représentations qui se réalisent soit exclusivement au niveau de l’imaginaire, soit à ce niveau et, conjointement, à celui d’une production discursive. C’est sur ce dernier point que porte mon interrogation. En effet, ma représentation de la réalité n’est pas réductible à ce que j’en dis, elle est également présente dans la façon dont je le dis, dans le matériau dont je me sers pour le dire. C’est pourquoi, on doit considérer qu’il y a deux niveaux de la représentation de la réalité, celui du signifié (la diégèse, la thématique, la symbolique, l’objet etc.) et celui du signifiant (la matière langagière du texte, les couleurs, les lignes etc.). C’est sur cette conception spécifique que s’articule la notion de texte sémiotique telle que je l’ai proposée. Lorsque, en effet, je procède ainsi, lorsque je dissous le sens de ce que je crois percevoir dans un texte ou dans un tableau, en faisant disparaître en quelque sorte l’objet, en marginalisant le descriptif, le narratif ou encore ce qui, à première vue, semble m’être donné à voir, j’accède à un autre niveau totalement oublié jusqu’ici et qui, pourtant, participe de la représentation. Cette démarche permet de donner du sens à la matérialité langagière du texte, mais aussi à la couleur et à la ligne, à ce qu’on relègue généralement dans le “hors champ” ou le “hors jeu”du sens, à ce que précisément on ne voit jamais mais que pourtant, bien évidemment, on ne peut manquer de littéralement absorber.

Cette proposition coïncide “quelque part” avec les écrits et les recherches des fondateurs de la peinture abstraite qui considéraient la couleur pour la couleur en dehors de tout objet auquel elle pourrait être associée et la ligne pour la ligne, une ligne littéralement abstraite des contours de l’élément référentiel. On se souviendra ici que pour Kupka, par exemple les couleurs ont une forme (cf. son tableau, “La forme du vermillon”, 1923) et les lignes ont un sens (“Solennelle, la verticale est l’échine de la vie, l’axe de toute construction. L’horizontale c’est Gaïa, la grande mère. Placée au haut d’une toile, au milieu ou en bas, c’est, chaque fois, une autre manière de dire le silence”). En 1907, Charles Morice reproche à Matisse “le souci par trop exclusif des moyens d’expression […] Le tableau, par exemple, de M. Henri Matisse, écrit-il, dénonce l’abus de l’abstraction systématique. Il semble avoir moins pensé à l’objet même de sa composition qu’aux moyens d’exécution” (c’est moi qui souligne). “L’équation est simple, commente Georges Roque : quand les moyens de la peinture (couleurs, lignes) sont mis en évidence ou mis à nu, ils prennent le pas sur leur supposée finalité, le rendu de la nature et cessent d’être transparents pour devenir opaques en valant pour eux-mêmes” (c’est moi qui souligne). (2003, p. 63). Cette position théorique consistant à rejeter toute référence à l‘objet référentiel telle qu’elle est véhiculée par le sens usuel est partagée, dans les premières décennies du XXè siècle, par un certain nombre de poètes, entre lesquels Georges Roque mentionne les représentants de l’avant-garde futuriste russe dont quelques-uns sont d’ailleurs peintres, poètes et théoriciens (2003, p. 340). « De ce point de vue, l’année 1913, si importante à tant d’égards, et cruciale pour l’art abstrait, devait être déterminante. Elle donna lieu à une intense activité (débats, expositions) et à la publication de nombreux manifestes dont les titres sont déjà évocateurs : “Le mot en tant que tel” (Kroutchenyk et Khlebnikov), “La lettre en tant que telle”, “La libération du mot” (Livchits) ainsi que le texte du théoricien de la littérature Chklovski, “Résurrection du mot” (publié début 1914). »

Au-delà même de ce rejet de tout lien référentiel, un manifeste signé par les principaux poètes futuristes russes affirme que ces derniers se sont “mis à attribuer un sens aux mots selon leur caractère graphique et phonique.” Le mot devient un élément plastique dont on peut travailler et redistribuer les composantes graphiques : « La preuve flagrante et décisive de ce que le mot était jusqu’à présent aux fers est sa soumission au sens. On a affirmé jusqu’à ce jour : “la pensée dicte les lois au mot et non le contraire”. Nous avons signalé cette erreur et offert une langue libre, transrationnelle et universelle. C’est par la pensée que les artistes du passé s’acheminaient vers le mot ; c’est à partir du mot que nous allons vers la connaissance immédiate […] En art nous avons déclaré : LE MOT DEPASSE LE SENS. Le mot (et les sons qui le composent) n’exprime pas seulement une pensée étriquée, pas seulement une logique, mais essentiellement le transrationnel (souligné dans le texte) » (Kroutchenykh 1913, cité par Roque, 2003, p. 343) Sans aller jusqu’à une telle décomposition du mot en ses composantes graphiques et phoniques, je retiendrai, en ce qui me concerne, que, déjà dans les deux premières décennies du XXè siècle, le mot, à l’image des éléments plastiques dans le champ de la peinture, accède à un statut autonome qui le libère de son étroite sujétion au référent ou, plutôt à ses référents immédiats. Relégué jusqu’ici dans sa fonction de simple support de son signifié, le supposé signifiant revient au premier plan et marginalise son signifié. La définition classique du signe qui pose le principe d’une articulation entre le signifiant, le signifié et le référent se trouve radicalement remise en question.

Ce qui m’intéresse dans ces manifestes de l’art abstrait c’est le rapport qu’ils établissent d’une part entre l’autonomie du signe et l’abstraction et d’autre part entre l’abstraction et la réalité. On s’aperçoit en effet, grâce à eux peut-être, que si représenter un objet relève d’une dimension de la réalité, le représenter d’une façon ou d’une autre en utilisant telle ou telle ligne, telle ou telle couleur, telle ou telle matière langagière, relève d’un autre dimension de cette même réalité. Je poserai comme hypothèse qu’il n’y a pas forcément une corrélation entre ces deux dimensions. On remarquera avant toute autre considération, que, de toutes façons, il n’est plus possible d’admettre un seul référent pour un signifié en dehors de quelques cas exceptionnels qui impliquent par exemple des outils de haute technicité. Le champ sémantique convoqué par le signifiant est plus ou moins riche mais il est toujours ouvert à des dimensions multiples, susceptibles d’être ou non actualisées par le contexte qui, en neutralisant toutes les acceptions sauf une, opère une réduction sémantique du signifié.

Or cette réduction est de l’ordre du sémantique et du sémiotique. Dans le premier cas, c’est le contexte de la phrase ou du texte qui sélectionne une dénotation ou une connotation. Ce contexte asservit le signe à l’objet, c’est-à-dire aux projets descriptifs ou narratifs du texte en formation mais, en arrière-fond, l’ensemble de ses potentialités de sens reste inaltéré. Avant (et au-delà de) cette sélection, le signe est en quelque sorte un électron libre susceptible d’être attiré par d’autres constructions sémiotiques et son asservissement au contexte textuel ne le protège pas contre d’autres attractions. Il peut participer, et il participe généralement, à d’autres ensembles et c’est bien pourquoi, par exemple, telle description ou tel passage d’un texte peut se prêter à des lectures psychanalytiques, sociocritiques ou autres. Ce dernier processus de réduction sémantique (d’un signe par un autre ou par d’autres signe(s) relève, comme nous le verrons plus loin, du sémiotique. Que l’on fasse disparaître de notre perception l’objet à la construction duquel il participe et on rend au signe toute la plénitude de ses potentialités de sens. C’est ce qui se passe lorsqu’on désémantise un texte par une opération que j’ai souvent décrite et qui consiste à démonter un texte signe par signe pour n’avoir à la fin qu’un catalogue ordonné de ses éléments langagiers. Pour justifier cette démarche, sans doute inhabituelle, et s’il en était besoin, j’évoquerai le témoignage bien connu de Kandinsky découvrant, par hasard, une nouvelle dimension d’un de ses tableaux : « J’aperçus soudain au mur un tableau d’une extraordinaire beauté, brillant d’un rayon intérieur. Je restai interdit, puis m’approchai de ce tableau rébus où je ne voyais que des formes et des couleurs et dont la teneur me restait incompréhensible. Je trouvai vite la clé du rébus : c’était un tableau de moi qui avait été accroché au mur à l’envers […] Je sus alors expressément que les “objets” nuisaient à ma peinture […] Qu’est-ce-qui doit remplacer l’objet ? » (Kandinsky, 1946, p.20). C’est ainsi encore que dans un travail de recherche préalable à la réhabilitation d’un quartier de Saint-Denis de la Réunion et portant sur l’analyse des formes essentielles du paysage urbain correspondant, Claude Marre agrandit fortement l’échelle de ses photos et, ce faisant, fait disparaître de la perception tout ancrage dans la réalité de l’objet photographié mais cette opération fait apparaître, par contre, un système plastique constitué par la récurrence de certaines lignes et de certaines courbes. Ce faisant, il a gommé une dimension de la perception qui correspondait à l’objet identifiable pour accéder à une seconde dimension, à une sorte de radiographie du paysage qui en fait ordonne ce dernier en profondeur.

Ce dernier exemple illustre parfaitement ce que j’entends lorsque je parle des multiples dimensions de la réalité. Les éléments premiers de la perception tout comme les mots qui décrivent l’objet peuvent donc être extraits de l’ensemble qu’ils configurent pour entrer dans de nouvelles organisations. Il s’agit de dissoudre le sens pour accéder à un autre sens. Si on accepte cette autonomie d’un niveau par rapport à l’autre on peut imaginer, à la limite, que Pierre Menard puisse re-écrire d’une autre façon Don Quichotte, c’est-à-dire sans utiliser un seul des mots du texte originel. Pour mieux saisir l’intérêt qu’il y a à fixer son attention sur la matière langagière, considérée en soi, dans toute sa complexité et sa richesse, sans doute convient-il d’évoquer rapidement certaines de ses caractéristiques essentielles. Oublions donc le signifié. Quelle est la nature de cet électron libre qu’est pour moi le signe dans sa fonction de signifiant ? On peut envisager ce dernier essentiellement d’un double point de vue sociocritique et psychanalytique.

Du point de vue sociocritique et pour faire vite, j’observe que le signifiant est un espace chargé de mémoire qui relie le présent à un passé et convoque des sujets collectifs, un espace intensément habité où s’entrecroisent des voix venus d’horizons et de temps historiques divers qui reproduit et redistribue des intentions et des contradictions. Cette nature intrinsèque du signifiant le fait apparaître comme un enjeu capital dans l’interlocution. Prenons un exemple : le mot travail. Défini dans un dictionnaire espagnol du début du XVIIè siècle comme “le soin attentif et appliqué mis à fabriquer un objet” [“el cuydado y diligencia que ponemos en obrar alguna cosa” - Covarrubias], il transcrit ainsi deux siècles avant Marx, la notion de “valeur d’usage”, dans la mesure où il ne renvoie à aucune rétribution en contrepartie. Présenté dans la mythologie religieuse occidentale comme le châtiment du péché originel (“Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front… ”), il devient, à l’époque moderne, un symbole sublimé sous le signe duquel se regroupe le prolétariat dans sa lutte contre le capital (“le monde du travail”), avant de devenir, plus récemment, en France, sur les lèvres des classes dominantes, l’expression d’un privilège destinée à contenir les revendications sociales ( les fonctionnaires sont des privilégiés dans la mesure où ils sont assurés de pouvoir travailler jusqu’à leur retraite !). Plus récemment encore il redevient une valeur morale pour un gouvernement désireux de revenir sur l’avancée que représente le passage aux 35 heures et qui sature les moyens de communication en répétant à satiété que les français doivent réapprendre à travailler. Que signifie-t-il en outre, c’est-à-dire quelle chaîne de représentations provoque-t-il, pour l’ouvrier, pour son patron, pour le paysan, pour l’étudiant, pour le policier, pour la prostituée, pour les Rmistes, pour les CES, pour les chômeurs, pour les députés ou les ministres, pour le clergé, le policier, le soldat, le retraité… ? Un signifiant, qui fait partie de notre vie quotidienne, utilisé à longueur de journée, et qui est, en apparence, si lisse, si innocent, si peu problématique, s’ouvre ainsi littéralement sur des existences, des expériences, des traumatismes, des espoirs, des subjectivités véritablement infinis. Parce qu’il a traversé le temps il se présente, comme on vient de le voir, comme un feuilletage de sédimentations historiques qui véhiculent, chacune à sa manière, des valeurs morales et sociales sans cesse questionnées (cf. Cros, 2003, pp. 48-50).

La réduction sémantique opérée par le contexte textuel qui configure d’une certaine façon l’objet, le mutile, provisoirement, de cette mémoire et avec cet exemple on peut mesurer l’étendue de qui se perd et l’importance qu’il y a à récupérer ce qui s’est perdu ou pourrait à jamais se perdre. C’est bien la totalité de cette mémoire que le texte sémiotique a vocation à convoquer et à ré-activer, dans un premier temps du moins, c’est-à-dire avant que ne se déclenche le processus sémiotique de réduction de sens. Ce rapide rappel de ce qu’est la nature intrinsèque du mot/signe témoigne de l’intérêt qu’offre l’opération intellectuelle qui consiste à lui rendre son autonomie, et, grâce à cette autonomie, l’espace multidimensionnel qu’il convoque dès lors qu’il retrouve sa pleine liberté de signification.

Si nous abordons, maintenant le problème du point de vue de la psychanalyse, il est également essentiel de laisser jouer le signifiant en toute liberté car c’est à l’insu même du sujet que ce signifiant est déconnecté de son apparente signification, c’est-à-dire de l’objet auquel il semble à première vue être associé. Chez Jacques Lacan, une telle déconnection, on le sait, retourne l’algorithme saussurien où le signe est l’acte d’unification d’un signifiant à un sens qui engendre la signification. La représentation originelle de ce rapport, à savoir sé/ St devient St/sé qui déclare l’antériorité et la primauté du signifiant et fait de la barre unificatrice de Saussure une barrière infranchissable qui résiste à la signification.. Le signifiant signifie autre chose que ce qu’il dit ou dit autre chose que ce qu’il signifie, d’où l’impossibilité pour la vérité du sujet d’être signifiée. Celle-ci est à jamais barrée. Sous le signifié apparent se dérobent la réalité et la vérité ; celles-ci ne peuvent émerger que si le signe est libéré des contraintes qui l’asservissent à un supposé sujet qui parle là où il n’est pas.

Ce double point de vue (sociocritique et psychanalytique) justifie en conséquence que le signifiant soit examiné en soi, en dehors de son rapport à l’objet référentiel, en dehors de cette fonction ancillaire qui lui est généralement attribuée et qui en fait le simple support ou simple vecteur de ce que j’appellerais volontiers un “signifié primaire”. Il s’agit alors, en rendant le signe autonome, de le rendre visible, de lui restituer l’étendue de son champ d’action, de le laisser vagabonder, de lui laisser choisir avec quel autre signe il souhaite s’associer pour construire une authentique signification. C’est cette association, cette nouvelle configuration, en quelque sorte spontanée, que j’appelle “texte sémiotique.” Cette attraction d’un signe, qui a accédé à sa pleine autonomie, par un autre signe qui, lui-même, fonctionne également comme un électron libre, est le produit d’une réduction de sens qui est donc de l’ordre du sémiotique mais qui convoque une sémantique. Nous devons en effet dire ce qu’est ce point de coïncidence, ce qui n’est sans doute pas difficile lorsqu .nous n’avons à faire qu’à deux signes mais qui devient beaucoup plus compliqué lorsque nous souhaitons englober d’autres signes. Au fur et à mesure qu’autour de cette ébauche de texte s’agglutinent d’autres signes, leur point de co-référence ou, si l’on préfère, leur espace de coïncidence, se déplace et la formulation que nous avons à en proposer change. Á l’origine, cette coïncidence n’a pas de véritable et définitif nom car elle est en quelque sorte inachevée dans la mesure où elle a vocation à attirer d’autres signes qui seront amenés à “travailler” une première signification que, dans cette perspective, on peut considérer comme une signification “d’appel”, c’est-à dire une signification susceptible d’attirer d’autres éléments. Le sens de l’ensemble sémiotico-sémantique en construction résulte ainsi du jeu que mettent en place d’une part le processus d’attraction sémiotique qui se déroule jusqu’aux extrêmes limites du corpus analysé et, d’autre part, les fluctuations sémantiques que cette dynamique sémiotique entraîne, aux yeux de l’analyste du moins, fluctuations qui cesseront à la fin du processus sémiotique pour céder la place à un sens provisoirement stabilisé. On constate donc que le texte sémiotique est un espace vivant caractérisé par cette interface entre le sémiotique et le sémantique.

Mais de quelle sémantique s’agit-il ? J’entends ici par sémantique une sémantique reconstituée car il faut bien que je nomme l’espace de coïncidence construit, aux yeux de l’analyste toujours, par le texte sémiotique dans ses états successifs et dans son achèvement provisoire. Or, si on privilégie maintenant non plus le regard de l’analyste mais le processus qui est à l’œuvre dans l’émergence textuelle, l’hypothèse fondamentale sur laquelle je m’appuie consiste à dire que cet espace de coïncidence n’est pas construit par le texte sémiotique mais qu’il est au contraire ce qui le construit, ce qui lui donne forme dans le plein sens du terme. D’où la question qui m’intéresse maintenant si, de l’analyse du matériau langagier dont je m’aperçois qu’il dit quelque chose d’autre que ce que disait ”l’objet” et qu’il s’organise de façon cohérente, je passe à une tentative d’explication du processus : de quel horizon procède cette sémantique que j’ai reconstituée ou plutôt retrouvée ou décodée ? Pour tenter de répondre à cette question je définis ces espaces de coïncidence, on le sait, par une opposition de notions abstraites qui correspondent le plus généralement à des valeurs sociales ou morales. Le système que ces mêmes valeurs donne à voir correspond à une représentation de la réalité dont je peux dire deux choses : 1- qu’elle est lovée dans l’objet qui m’a été proposé par le texte ou par le tableau. 2- que le destinataire auquel ce texte ou ce tableau a été proposé a “absorbé” cette représentation sans en avoir conscience.

Ce recours à l’abstraction est-il légitime ? Oui, sans aucun doute dans la mesure où l’abstraction est une dimension de la réalité et plus particulièrement de la réalité discursive. Ces valeurs sont littéralement abstraites de la réalité de même que la couleur et la ligne peuvent être extraites des objets et être considérées comme d’authentiques signifiants en soi. Dans le cas qui nous occupe ces notions abstraites sont extraites de la réalité discursive qui constitue l’instance médiatrice entre les structures de la société et les structures de l’objet culturel (voir : Cros 2003, passim et 1995, pp.121-129). Je retrouve ainsi l’opposition dont nous sommes partis entre l’objet de la composition picturale et les moyens de son exécution (le parallélisme entre ligne/couleur et structurations discursives est à développer). J’ai parlé d’une sémantique reconstituée car cette sémantique n’est inscrite dans le texte que par des traces sémiotiques non grammaticalisées ou plus exactement elle n’est inscrite que dans les rapports qu‘établissent les signes entre eux. Elle n’existe que dans ses effets et, telle quelle, correspond à un arrière-fond textuel qui travaille dans le non-explicitement dit et donc dans le non-consciemment reçu. C’est bien ce mode de fonctionnement qui lui donne en grande partie son efficace idéologique. Je dis “en grande partie” car ce processus serait incomplet s’il n’était pas accompagné, et en quelque sorte lové dans une autre sémantique qui relève de l’objet du discours, thématique, descriptif ou narratif dont il est à la fois, suivant le point de vue dans lequel on se place, le fondement et/ou le produit. On peut nommer cette dernière sémantique, pour faire vite, “sémantique textuelle” par opposition à celle dont on vient de parler et qui résulte du fonctionnement sémiotico-idéologique. C’est cette sémantique textuelle donc qui capte l’attention du lecteur, le captive par son parcours thématique, descriptif ou narratif, et l’attire de cette façon dans ses rets où, sans qu’il ne s’en rende compte, ce même lecteur sera imprégné d’un autre message qui peut, à la limite d’ailleurs, être totalement contradictoire avec le message apparent (Cf. Cros, 1998). Ces deux sémantiques sont étroitement liées ente elles et les sens respectifs qu’elles produisent dépendent du fonctionnement de leurs inter-relations : elles opèrent l’une dans l’autre, l’une sur l’autre, l’une par rapport à l’autre. Cette caractéristique du fonctionnement discursif montre que les foyers génétiques qui programment le devenir du texte ne peuvent être approchés et correctement définis que si on prend en compte ce double processus.

Extrait de : Le sujet culturel. Sociocritique et psychanalyse. Paris : L’harmattan, 2005, p. 79-96.

Bibliographie :

Chklovsky, Victor (1985). Résurrection du mot. Littérature et cinématographe, suivi de Kroutchenykh, Alexeï. Les nouvelles voies du mot. Paris : Gérard Lebovici.

Cros, Edmond (1995). “Mémoire vive et morphogénèse” in : D’un sujet à l’autre : sociocritique et psychanalyse. Monpellier : CERS, pp 121-129.


. (1998). Genèse socio-idéologique des formes. Montpellier : C.E.R.S., pp. 98-105.


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(2003). La sociocritique, Paris : L’Harmattan (Coll. Pour comprendre).

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Kroutchenykh, Alexeï. (1985). “Les nouvelles voies du mot” (1913) in : V. Chklovsky. Résurrection du mot. Littérature et cinématographe. Paris : Gérard Lebovici, p.79.

Roque, Georges (2003). Qu’est-ce que l’art abstrait ? Une histoire de l’abstraction en peinture (1860-1960). Paris : Gallimard.

(Dimanche 23 juillet 2006)

À côté de la sociocritique : fictions

Mais il reviendra le temps des cerises

Mais il reviendra le temps des cerises évoque la guerre franco-prussienne de 1870-1871 et, plus particulièrement, la campagne de Normandie du 2e bataillon des Mobiles de l’Ardèche, ainsi que la participation d’une de ses compagnies à la Commune de Narbonne. Le conflit, décrit au quotidien dans une suite d’anecdotes et de dialogues, fait apparaître la désorganisation et l’impréparation des forces françaises, à la limite de l’absurde. En rapprochant plus ou moins explicitement cette « drôle de guerre » de celle de 1940, le narrateur implique, au-delà des deux confrontations, l’avènement et la permanence en France d’un parti de l’ordre, de 1848 à nos jours.

Cette vision est portée par un sergent anarchiste, adhérent de l’Association internationale des travailleurs récemment créée, qui, au sein de la 3ecompagnie du bataillon, éveille la conscience politique non seulement d’un petit groupe de ses camarades mais aussi — et surtout — celle de son lieutenant.

Envoyée à Narbonne, après la paix déshonorante de mars 1871, pour participer à la répression de la Commune, la 3e compagnie rejoint les rangs des révoltés. Le lieutenant et le sergent laissent la vie au cours de l’affrontement.

Cette superposition des divers temps de l’Histoire se retrouve dans la façon dont se construit le texte. L’auteur dialogue en effet à travers le temps aussi bien avec ses personnages qu’avec ses publics successifs. Ce dialogue produit des niveaux de récit et de lecture qui s’emboîtent les uns dans les autres et les modalités bien particulières de ce jeu entre l’écriture et la lecture ouvrent différentes perspectives dans la narration. C’est ainsi que le traitement de l’anecdote historique renouvelle en profondeur les codes de la fiction romanesque.

Dessin de couverture : Alain Cazottes

Sachez que moi, Jean-François de Mars, on m’appelle le grand-père, du surnom que m’a donné ma mère au motif que dès le plus jeune âge je faisais la morale à Firmin et argumentais comme un adulte, comme s’il suffisait d’être vieux pour être sage et comme si tous les vieux l’étaient. Peut-être !, rétorquait alors le berger. Reste que l’expér ience leur permet d’être de bon conseil. Les vieux, faut les respecter ! C’est pas une raison pour croire qu’ils sont toujours dans leur droit de rouméguer comme ils le font, après leur chien, après leur chat, après leurs filles, après leurs fils, après leurs cochons et leurs vaches… Feraient mieux de s’en prendre aux magistrats corrompus et à tous les fonctionnaires zélés à la botte du pouvoir, aux privilèges des curés dispensés de service militaire, aux impôts indirects qui pèsent sur la classe la plus pauvre et la plus nombreuse, aux congréganistes qui per vertissent l’esprit des enfants, à la cupidité des patrons et à leur alliance objective avec l’Église, au travail des enfants et à leur exploitation dans les usines de moulinage ou encore au maire ou encore au préfet. Allons bon ! le voilà encore dans son numéro d’activiste révolutionnaire, se dit in petto l’auteur, mais, après tout, laissons-le dans son rôle ! Moi, continue le grand-père, je me suis toujours cru autor isé à dire ce que je pensais et à faire ce que je croyais juste de faire, ce qui m’a amené où j’en suis, proscrit, obligé de me terrer dans ma vieille maison familiale de Mars perdue au milieu d’une forêt de mélèzes. Il est venu à Sainte-Croix pour essayer de le retrouver. Il a pris la route, avec, sur le dos, sa hotte de bateleur et de faux colporteur remplie de lacets, d’aiguilles, de ciseaux, de couteaux, de dés à coudre, de cartes, de ficelles, de crayons, de bouchons, d’herbes de toutes sortes pour soigner la rage de dents, l’insomnie, l’oubli, le mal au cœur, la rancœur, les aigreurs, les brûlures, les gerçures, les engelures, les bitures, les gastrites, les colites, les otites, la bile, les rides, l’obésité, la stérilité, la fécondité, l’obscénité, la félicité… et, cachées tout au fond de ce bric-à-brac, une pile de feuilles subversives et une poignée de colombes en cuivre forgées par Alexandre. Il a commencé par assurer sa tournée mensuelle habituelle dans les fermes isolées et les villages du haut plateau où dans les deux derniers mois ils ont mis progressivement en place un petit réseau de relais plus ou moins sûrs puis, avec l’assentiment d’Alexandre, il a commencé la descente vers le bas-pays. Le premier jour, vers la fin de la journée, il s’est arrêté pour passer la nuit au sommet d’un piton balsamique d’où on dominait l’ensemble des Boutières, aux confins du Velay et du Vivarais. À la sortie de la lande monotone et revêche du haut plateau, émaillée ici et là par des bois de fayards et de sapins, s’étalait un chaos de montagnes et de vallées, une terre labourée de vertigineux ravins, d’abîmes gigantesques, de hauts versants décharnés striés par l’escalier colossal des chambas et, par endroits, de combes sauvages. Les paysans des hautes terres ont besoin qu’on les éclaire sur l’infamie des Versaillais relayée par les dangereuses ambitions de Mac-Mahon et qu’on leur explique les bienfaits qu’on peut attendre de l’édification d’un enseignement laïque, qui est le seul garant contre l’intolérance et l’aliénation, mais la tâche est d’autant plus difficile qu’il leur faut être à tout moment sur leurs gardes et vivre dans la clandestinité. Celui qui l’héberge pour un soir est un ancien du 2e bataillon et, une fois avalée la soupe au lard et partagé un morceau de chèvre, ils évoquent, comme d’habitude, leur campagne de Normandie. « C’est bien beau tout ça mais comment k’tu vas faire pour changer les choses ? Moi, d’abord, les curés faut pas y toucher ! Souviens-toi du curé d’Oubreyts, notre aumônier. Un bien brave homme ! » Le grand-père, lui, parle du travail des enfants dans le secteur du moulinage, les journées de seize heures hiver comme été, de 4 heures du matin à 8 heures du soir. Lui il connaît ça pour y avoir travaillé pendant plus d’un an, avant d’être appelé à rejoindre les mobiles. Un univers carcéral avec des enfants, dont le plus jeune avait six ans, privés de sommeil et de soins, mal nourris, condamnés à ne jamais savoir lire ni écrire, des femmes qui couchaient à trois dans un lit ! Pour essayer de convaincre son interlocuteur il en vient au rôle joué par l’Église : dans le moulinage où il a travaillé les ouvrières étaient tenues d’assister quotidiennement à la prière. Ailleurs, c’étaient cinq religieuses de la Sainte Famille qui étaient chargées de surveiller avant, pendant et après le travail une main-d’œuvre de deux cents ouvrières, des jeunes filles venues des hospices de Lyon et de Saint-Étienne. Oui, mais ça c’est l’Assistance publique, rétorque l’autre, et l’Assistance publique c’est pas rien ! Tu te souviens de ce que disait Viala à ce propos ? Et le lieutenant ? Un long silence s’est installé. Il est entre eux, avec la façon qu’il avait d’écouter les gens, sans rien dire, la tête légèrement penchée de côté, son calme apparent et, quand il le fallait, sa détermination. Ils restent là en tête-à-tête, le regard dans le vide. Alors comme ça, tu vas essayer de voir la famille ? Oui et non, chais pas, ça m’a pris comme ça, j’ai eu envie de le retrouver. Je verrai sur place.

Le lendemain, il était sur le bord du grand fleuve et descendait la rive droite vers La Voulte et Le Pouzin. Y’a de ça presque un an déjà, le 31 mars, dans la nuit pourquoi qu’on est parti si vite en laissant aux autres le soin de s’occuper d’eux une cicatr ice ouverte par le remords le sentiment d’avoir été lâche la fuite la nuit tant qu’ils ont été dans la plaine, en évitant soigneusement villes et villages par crainte des sergents de ville puis le soulagement une fois sur leurs terres, l’angoisse lorsque, dès la fin de mai, leur étaient par venus les échos de la répression, la crainte d’une dénonciation toujours possible, l’infâme Camp de Satory, les « abattoirs » parisiens où on tuait, parfois même à la mitrailleuse, au square Montholon, au parc Monceau, à l’École militaire, au Champ-de-Mars, au cimetière Montparnasse, dans les jardins du Luxembourg, à la caserne Lobeau, aux Buttes-Chaumont, aux Gobelins, au Père-Lachaise, à la Roquette, à Montmartre, dans la rue des Rosiers, à Saint-Lazare… Mais, interrompt l’auteur, quelle est la trace du massacre de « la terreur tr icolore » dans notre mémoire nationale, hantée pourtant par la « terreur rouge » de 1789 alors que le rétablissement de l’ordre à Paris en mai 1871 a fait trois fois plus de morts en une seule semaine ? Simple question de couleurs, répond le grand-père.

Arrivé au Pouzin, il est allé attendre Joseph, le soir, à la sortie de l’usine et lui a fait de loin un signe discret. L’autre l’a reconnu tout de suite mais a fait comme si de rien n’était. Il a ralenti sa marche, s’est arrêté pour allumer une cigarette, a regardé tout autour de lui pour laisser passer ses collègues, qui d’ailleurs semblaient avoir hâte de rentrer chez eux, puis s’est dirigé d’un pas nonchalant vers le centre de la ville. Au premier carrefour il a marqué un arrêt, a regardé une fois encore autour de lui en tirant sur sa cigarette, s’est engagé dans une ruelle, a bifurqué dans une autre puis dans une autre, puis dans une autre encore avant de pousser la porte d’un estaminet. L’intér ieur était sombre à peine éclairé par une faible lumière qui laissait apparaître une salle voûtée meublée de quatre ou cinq tables carrées en bois ciré. Il s’est assis et le grand-père qui venait d’entrer s’est assis en face de lui. « Dehors, faut faire gaffe, a dit Joseph, tu sais que tu es recherché mais ici tu peux parler.

— Et pour toi comment ça se passe ? a fait le grand-père.

— Au début, difficile… Je sais que je suis surveillé, en particulier à l’usine. Ils sont venus un jour chez moi, ont fouillé la maison et interrogé ma femme. Je change tous les jours d’itinéraire pour me rendre au travail et en revenir.

— J’peux pas crécher chez toi, je suppose.

— Vaut mieux pas, mais t’inquiète pas, tu peux passer la nuit ici et demain faudra que tu décampes avant qu’il fasse jour et que tu sois prudent.

— Tu sais, Joseph, je suis venu pour savoir comment ça s’est passé pour lui, après ? À l’usine et en ville.

— En dehors du groupe, à l’usine, personne sait ou plutôt ils font tous comme s’ils savaient pas et en ville tout le monde se tait. Ils ont tous peur. La famille a déménagé… Aucune nouvelle.

— Mais… t’as pas essayé de savoir ? Tu sais pas où qu’il est ?

— Après les événements, je me suis réfugié dans de la famille à la campagne pour voir si ça allait se tasser. Quand mon père m’a fait savoir que ça allait, je suis revenu mais je pouvais pas poser de question à personne.

— Ouais, c’est vrai, pas facile ! Mais tu sais pas où qu’il est ?

— Non ! J’ai pas pu le savoir. » Le grand-père se tait. Joseph se lève. Il doit rentrer.

« Allez ! Bonne chance ! Tu te souviens de l’infirmerie ? » Le grand-père sourit, se lève à son tour, lui donne une tape dans le dos.

« T’avais du travail sur la planche et tu nous a bien aidés. »

Il est parti à l’heure dite et il a suivi dans l’obscurité de la nuit le chemin qui lui était naguère familier le long de l’Ouvèze. Arrivé au début du jour aux portes de Privas, il a contourné la ville en direction des Mines. Il a traversé le quartier et s’est dirigé sur Veyrus par la route du col de Freyssenet. Il s’est arrêté devant la maison du Bouchet. Les volets qui donnent sur la route étaient fermés. Il a contourné la ferme pour essayer d’entrer par l’arrière. Tout était désert. L’enclos du poulailler baillait au vent ainsi que les portes de l’étable. Il a gravi l’escalier extér ieur en pierre de granit et a frappé du poing à la porte. Personne ne s’est présenté et il a tourné la poignée pour entrer. La cuisine était vide et les cendres, dans le foyer, froides. Il s’est assis en essayant d’imaginer ce que lui avait vécu ici, ce qu’il faisait et ce qu’il aurait fait par une soirée d’automne comme celle-ci. Au bout d’un moment il a appelé à plusieurs reprises et de plus en plus fort. Il a décidé de visiter la maison. On accédait aux chambres par une courte volée d’escaliers. Au centre de la première un grand lit, une table de nuit et une chaise en paille, contre la fenêtre. Sur le côté opposé une armoire basse en cerisier. On passait de là à une autre pièce. C’est au moment où il en ouvrait la porte qu’il a sent sa présence. Elle était assise et regardait le jardin où s’attardait la dernière lumière du jour.

« Qu’est-ce qui t’amène ? » lui a-t-elle demandé en tournant la tête, sans se lever.

Alors il le lui a dit, lui a parlé de ses remords et l’a interrogée.

« Je te comprends, cesse de te tracasser, a-t-elle fait d’une voix lasse, et assieds-toi. Tu as bien fait de venir et je t’en remercie. »

Ils ont passé la nuit à parler de lui, elle de son enfance et lui de ce qu’avait été la campagne de Normandie, du respect et de l’estime que lui portaient les hommes.

Au moment de prendre congé au petit matin, après avoir décliné l’invitation qu’elle lui faisait de rester quelques jours avec elle, il lui a posé la question pour laquelle il était venu. « Oui, ils nous l’ont rendu. On l’a ramené à Sainte-Croix. Tu le trouveras à l’entrée à droite, la troisième tombe. Nous étions seuls, son père et moi pour le mettre en terre. » Et elle a éclaté en sanglots.

Le jour même, à une centaine de mètres après la sortie du cimetière, il est tombé sur un groupe de jeunes qui discutaient en fumant, assis sur des pierres et des troncs d’arbre. Le voyage et l’émotion l’avaient épuisé et il ressentit br utalement le besoin de se reposer. Son visage sombre et quelque chose d’indéfinissable dans son attitude, qui tenait d’une sorte de rage contenue et d’une détermination provocatrice, les impressionnèrent et ils interrompirent leurs conversations. Ils lui firent une place et un petit gros à la face rouge lui offrit une cigarette. Ils l’avaient vu sortir du cimetière Après un moment d’hésitation, l’un d’entre eux éprouva le besoin de rompre ce silence et l’interrogea. Le grand-père les regarda l’un après l’autre comme s’il revenait d’un autre monde.

« Faudra se souvenir des mobiles et de la Commune ! leur dit-il.

— Les mobiles ? Quézaco ?, fit Max.

— Laisse-le parler ! », fit Jé.

Le grand-père leur parla alors de la campagne du 2e bataillon et du lieutenant Magnin.

Extrait de Mais il reviendra le temps des cerises, Paris, L’harmattan, 2009, 20 euros.