Sociocritique / Sociocrítica (1967-1983) – De la démarche empirique à la théorie - Du Structuralisme génétique aux notions de Morphogenèse et au Sujet culturel.

, par Edmond Cros

Résumé

Cet article vise à compléter ou à rectifier des présentations qui circulent sur le web, en précisant comment à partir d’une démarche empirique qu’illustre Protée et le gueux ( Edmond Cros, Didier, 1967) et de certains concepts de Lucien Goldmann (sujet transindividuel et non conscient) est née une sociocritique centrée, entre autres notions, sur celles d’idéosème, de morphogenèse et de sujet culturel, qui s’est développée non seulement dans le cadre de la francophonie mais également dans le champ culturel espagnol et hispano-américain.
Mots-clés : Alemán – Quevedo – Goldmann –Morphogenèse textuelle – Sujet culturel – Sociocrítica - Sociocritique

1- 1967 : Ébauche empirique des notions de morphogenèse et de sociocritique.
Cros Edmond, Protée et le gueux – Recherches sur l’origine et la nature du récit picaresque dans Guzmán de Alfarache de Mateo Aleman (Paris, Didier, Littérature étrangère et comparée )

Protée et le gueux est consacré au chef d’œuvre d’un des plus grands écrivains espagnols du Siècle d’Or. Pratiquement ignoré en France de nos jours, ce texte a cependant connu à sa sortie, en 1599, un succès immédiat dans toute l’Europe : la traduction française paraît à peine un an après l’édition espagnole, elle est suivie de traductions en italien, en anglais et même en latin. Près de cinquante ans après le Lazarillo de Tormes (1553 ?) dont il réactive les échos et les effets, il fonde la littérature picaresque qui connaîtra le succès que l’on sait dans toute l’Europe. [ C’est le succès rencontré par Guzmán de Alfarache qui a relancé la diffusion du Lazarillo de Tormes relativement faible jusque là] Il précède de quelques années Don Quichotte, avec lequel il entretient une sorte de dialogue. Moins ludique que ce dernier et d’accès plus difficile, chargé de digressions de tous ordres, son écriture est ancrée dans les grandes traditions de la Rhétorique classique, mais il ouvre sur un temps historique qui est en train d’émerger. Sur ces deux points, il forme un contraste saisissant avec le chef d’œuvre de Cervantès. Les deux auteurs sont très exactement contemporains et leurs trajectoires de vie sont parallèles. Leurs deux chefs d’œuvre, considérés dans une lecture croisée, inscrivent dans l’histoire culturelle européenne, avec une exceptionnelle clarté, l’origine du roman moderne, comme le produit de trois constructions sémiotiques historiques qui, à des degrés divers cependant, s’interpénètrent et se déconstruisent l’une dans l’autre : le carnaval, l’épique et la rhétorique.
C’est précisément cette emprise de la rhétorique qui dès la première lecture retient l’attention. Tout nous y ramène et d’abord le prologue qui présente le narrateur comme un excellent étudiant en latin, en rhétorique et en grec, ensuite, un Eloge de Luis de Valdès, qui précède la Seconde Partie où il est dit que : « … de même que Démosthène l’a été pour les Grecs et Cicéron pour les Latins, Mateo Alemán peut être tenu par la langue castillane pour le prince de son éloquence… », ceci au point de vouloir lui donner pour père « l’être […] le plus singulièrement éloquent dont on pouvait penser qu’il avait été capable de composer une œuvre aussi étonnante et aussi admirable. ». Par ailleurs, enfin, les auteurs des traductions italienne, anglaise et latine (dans l’ordre de leur parution) couvrent les marges de leurs textes respectifs de commentaires où ils saluent le recours systématique de Mateo Alemán aux lieux classiques de la rhétorique. Ils soulignent dans ces marges tous les lieux communs en rappelant les sentences et les maximes latines dont ils procèdent. Les modifications qu’ils apportent en particulier les uns et les autres à la présentation des chapitres révèlent l’importance d’un type de discours, caractéristique des silvas de varia lección, qui recouvre la trame autobiographique. Or cette trame autobiographique s’organise autour d’une confession que nous livre un criminel condamné aux galères qui prétend s’être repenti, mais dont la conversion reste problématique. C’est sur ce point que les caractéristiques formelles de l’écriture rencontrent la configuration sémiotique de la matière narrative en nous renvoyant à une polémique qui se développe en Castille dans les dernières années du XVIe siècle et qui porte sur l’efficacité de la grâce et la prédestination. Les débats de cette controverse virulente qui oppose le dominicain Báñez au thomiste Molina, commencent à Valladolid dans les années 1594-1595, c’est-à-dire au moment où Alemán écrit la Première Partie de La Vie de Guzmán de Alfarache et Pérez de Herrera conçoit son projet de réforme (1595-1598). Ils portent essentiellement sur les conditions du salut éternel : le pécheur sera-t-il sauvé parce qu’il le mérite ou parce que Dieu a décidé de le gracier ? Tel que le dilemme se présente, on ne peut s’empêcher de rapprocher ce questionnement de ce qui se passe au niveau du prétoire qui est le domaine consubstantiel à la Rhétorique : faut-il être juste comme le propose l’accusation ou miséricordieux comme le sollicite la défense ? Edmond Cros a proposé de voir dans cette co-incidence de structures une dialectique de la Justice et de la Miséricorde.
Dans un deuxième temps de ses recherches il a mis au jour un document exceptionnel qui est venu étayer ses premières conclusions. Il s’agissait d’une épître, consacrée à la « réduction et au secours des pauvres de ce royaume » écrite par Mateo Alemán en date du 02 octobre 1597 à l’adresse de Cristóbal Pérez de Herrera auteur d’un projet de réforme de la bienfaisance, ébauché en 1595 et publié en 1598, qui remettait en cause la conception catholique traditionnelle de l’aumône en préconisant de ne faire la charité qu’aux véritables nécessiteux ou « pauvres légitimes », qui se trouvaient dans l’incapacité de travailler. Même les aveugles peuvent travailler y était-il précisé. Dans son épître Mateo Alemán dit partager son sentiment et il ajoute que ce sont ces mêmes préoccupations qui l’ont guidé lui même lorsqu’il a écrit la Première Partie de la Vie de Guzmán de Alfarache. Or on remarquera que ces dispositions opposaient ceux qui préconisaient l’exercice de la justice (on ne doit secourir que ceux qui méritent de l’être) à ceux qui ne se déterminaient qu’en fonction de leur sentiment de compassion. Il s’agit donc d’une confrontation de valeurs qui renvoie à la polarité relevée plus haut (Justice vs Miséricorde) sur le double plan de la forme (rhétorique) et de la matière autobiographique. ( questionnement qui porte sur le problématique salut éternel d’un criminel)
Ce projet de réforme, d’autre part, reprend des considérations développées dans les milieux luthériens de l’Europe du Nord visant à la sécularisation de la bienfaisance en proposant des mesures qui avaient déjà abouti aux règlements de charité des villes de Nuremberg (1522) de Strasbourg (1523) d’Ypres (1525) et sur un autre plan au De subventione pauperum de J.L. Vives (1526) significativement dédié à la municipalité de Bruges. Cette problématique surgie dans des milieux protestants avait été importée avec le livre de Vives dans une Espagne catholique où elle avait déclenché une polémique relancée d’abord autour de 1550-1560, (On en retrouve des échos dans le Lazarillo de Tormes), quelque trente ans plus tard avec le chanoine d’Elne Miguel de Giginta (1579-1587), et enfin dans la dernière décennie du siècle comme on vient de le voir. On remarquera au passage que, fait apparemment unique en Europe, cette polémique perdure en Castille trois-quarts de siècle. Au-delà des considérations morales mises en avant par les réformistes protestants, se donnent à voir des intérêts économiques directement articulés sur le capitalisme marchand dont le développement exigeait un accroissement de la main d‘œuvre disponible et donc la mise au travail de l‘importante population de vagabonds. Dans différentes études de textes faites à partir de 1973, Edmond Cros a d’ailleurs mis au jour cette articulation avec le capitalisme marchand, articulation qui, remarque-t-il, prend la forme d’une opposition entre l’échange et le don, suggérant ainsi de considérer cette nouvelle polarité comme une nouvelle réalisation de la dialectique qui oppose la justice ( je te donne si tu me donnes) à la miséricorde (je te donne sans contrepartie). Une première approche de cette analyse a été publiée dans Théorie et Pratique sociocritiques ( Cros Edmond, C.E.R.S, 1983) ainsi que dans La Sociocritique ( Paris, L’Harmattan , 2003, annexe 1, pp. 185-188). Ce rapport entre le capitalisme marchand et la Vida de Guzmán de Alfarache, qu’il avait proposé pour la première fois lors du Congrès de la Société des Hispanistes Français tenu à Grenoble en 1973, s’est trouvé confirmé plus tard dans la belle thèse soutenue par Michel Cavillac [Gueux et marchands (1599-1604), Université de Bordeaux, Institut d’Etudes Ibériques et Ibéro-américaines, 1983). Cette lecture ouvrait une piste qui, dans la droite ligne de Lucien Goldmann, pouvait impliquer comme sujet transindividuel celui de la marchandise. Alemán aurait eu en effet une activité de marchand de 1568 à 1580 ( Cf. Cros, Mateo Alemán : Introdución a su vida y a su obra, Salamanca, Anaya 1971),
Si comme hypothèse fondamentale on admet la primauté de l’infrastructure sur le culturel, nous tenons avec le capitalisme marchand l’élément générateur des structures homologues qui peuvent être décelées, dans le même temps (à la fin du XVIe siècle en Espagne), dans les différents discours développés autour des polémiques sur l’efficacité de la grâce et sur la réforme de la bienfaisance, dont l’impact sur la société catholique de la Castille est historiquement attesté. (Cf supra)

11 – De la démarche empirique à la théorie

Deux questions restaient à résoudre cependant.
1- La première relevait du fonctionnement de la morphogenèse textuelle. Il s’agissait de savoir si l’inscription de la structuration initiale et donc du capitalisme marchand dans la Vida de Guzmán de Alfarache avait été directe ou si elle était passée par la médiation d’une de ces deux structures homologues. Plusieurs sujets transindividuels sont ici impliqués, principalement le milieu professionnel de Mateo Alemán en tant qu’employé de l’Administration fiscale, le milieu marchand et celui des réformateurs madrilènes mais, loin de privilégier l’un d’entre eux, on peut aujourd’hui envisager cette médiation à partir de la notion de sujet culturel qui implique leur interconnexion (Voir Cros, Le sujet culturel, L’Harmattan, 2003),
2 - La deuxième question relève d’un problème épistémologique. Est-il légitime d’établir une équivalence de sens entre les deux formulations distinctes que sont les oppositions respectives entre la justice vs la miséricorde d’une part et de l’autre l’échange vs le don ? Considérons que ces différentes formulations constituent un texte sémiotique et donc un système en soi, ce qui implique que toutes les parties établissent chacune le même rapport avec le tout. Dans ce contexte cependant, les formulations que nous donnons des antithèses ne peuvent jamais être strictement définies ; elles sont en quelque sorte de possibles traductions concrètes de rapports abstraits, traductions qui dépendent en partie de la polarité que l’on privilégie. Les formulations que nous proposons dépendent également des champs de l’activité humaine qui sont impliqués et en ce cas précis nous en avons traversé plusieurs, en passant du prétoire au niveau théologique, puis à l’organisation de la société et enfin au fonctionnement de l’économique. Mais les registres respectifs des différents champs lexicaux impliqués divergent, en particulier lorsqu’il s’agit de l’ économique qui est irréductible, par exemple, à la valeur du don). Ce dernier champ économique ne connaît ni la morale ni la transcendance, contrairement aux trois autres, ce qui entraîne automatiquement l’impossibilité d’une formulation des concepts dans le même registre lexical que les précédents champs d’activité. (Le juste prix n’est pas un prix qui serait dû moralement mais le prix du marché). Si nous prenons le deuxième terme de l’antithèse, je note que le sujet (ou que Dieu) accorde ( donne) …un pardon, une grâce, un don, l’aumône…, ce qui légitime l’inclusion du pôle antagoniste de l’échange dans la série des oppositions ainsi définies.
Cet exemple justifie la facilité que E.C. se donne en ramenant à une même formulation les expressions qui définissent des structures qui peuvent apparaître à première vue comme divergentes. Il illustre une donnée essentielle de sa démarche épistémologique , démarche qu’il a suivie dans une approche tout à fait empirique dans Protée et le gueux, avant d’y avoir recours de façon progressivement chaque fois plus rationnelle tout au long de sa carrière scientifique, en l’appliquant à un large éventail de textes qui appartiennent le plus souvent aux littératures espagnole et hispano-américaine ainsi qu’à quelques films considérés comme des films cultes. Ce n’est que dans un deuxième temps que, sur la base des conclusions d’une première série d’analyses de textes il a proposé une théorie et une méthodologie spécifiques avec la version française de Théorie et pratique sociocritiques. Cette première série comprenait des extraits tirés des plus prestigieux auteurs espagnols du Siècle d’Or (Mateo Alemán, Quevedo), d’auteurs mexicains contemporains non moins prestigieux (Octavio Paz, Carlos Fuentes) ainsi que les trois premières séquences de Scarface (Howard Hawks,1931). (D’autres films étaient abordés dans la Première Partie, tels que Citizen Kane et Baisers volés)]. Il estimait en effet qu’une théorie ne tire sa légitimité que des exemples d’application qui l’accompagnent sans lesquels elle n’est qu’un exercice de pure spéculation et que, si cette théorie et cette méthodologie étaient acceptables, elles devaient être applicables à toutes les formes de modélisations, en particulier à la production cinématographique à laquelle il a consacré plus tard un certain nombre d’études menées toujours dans la même perspective et publiées dans Sociocriticism, Imprévue ou Co-Textes. (Montpellier, C.E.R.S.)

III – Du structuralisme génétique de Lucien Goldmann à la morphogenèse et au sujet culturel.
Que doit cette théorie à Lucien Goldmann et en quoi elle s’en distingue ? Présentée pour la première fois dans l’Avant-Propos de L’Aristocrate et le Carnaval des gueux (Montpellier, CERS, 1975) et dans un article paru dans Les Langues modernes (1976, n°6) « Propositions pour une sociocritique », elle se donnait comme objectif de mettre au jour, à partir d’une analyse sémiotique des phénomènes textuels, les structures du texte qui transcrivent les structures du niveau socio-historique. C’est dans le cadre de cette hypothèse générale que E.C. a précisé plus récemment qu’il s’agissait d’analyser l’incorporation de l’histoire dans l’espace imaginaire multidimensionnel du sujet culturel, telle que cette incorporation se manifeste dans le texte ou dans tout autre objet culturel.
Deux notions de Lucien Goldmann sont au centre même de celle de sujet culturel, à savoir celles de sujet transindividuel et de non conscient articulées ici avec la problématique psychanalytique, dans une perspective qui donne la priorité au socio-économique (Cf supra). Le sujet transindividuel n’est cependant pas entendu exactement de la même façon que chez Lucien Goldmann (Cf. « Spécificités de la sociocritique de Edmond Cros » in www//sociocritique.fr ). Appliquée à la théorie critique, cette notion pose par ailleurs le problème de la nature et du statut des médiations qui interviennent entre le contexte, le sujet et le texte. Lucien Goldmann déplace la question des médiations avec le concept de vision du monde qu’il présente comme une extrapolation des tendances d’un sujet collectif. Comment déterminer ces tendances ? Quels sont les inconvénients du processus d’extrapolation ? On peut émettre des réserves sur : 1- les modalités de la structuration que L.G. privilégie, 2- la notion de conscience, 3- l’absence à peu près totale de toute considération linguistique ou discursive dans son approche théorique, 4- l’inconscient .
III - 1- Sur la structure et le structuralisme :
Le structuralisme a provoqué de violentes polémiques, en particulier dans les années soixante. Une structure est une entité constituée par un certain nombre d’éléments reliés entre eux par un système de rapports internes organisés autour d’un Tout qui est le produit de ces rapports et qui donne à la totalité sa cohérence. Cette définition implique que priorité soit donnée au Tout aux dépends des parties constitutives qui, prises séparément, sont considérées comme dépourvues de signification. Les structures sont-elles autonomes ? Immanentes ou des créations de l’activité cognitive de l’analyste ? On connaît la réponse de Goldmann pour qui les structures ne sont pas des invariants car, loin de maintenir l’homme dans sa dépendance, la structure est le produit de « la praxis antérieure des hommes », c’est à dire d’un type de comportement et l’aboutissement donc d’une genèse. Á propos du Dieu caché il évoque l’exemple d’un ensemble de corrélations entre les écrits de Pascal et de Racine d’un côté et de l’autre des événements religieux, sociaux et politiques . Mais comment définir des structures (et comment les articuler ? ) à partir d‘éléments aussi hétérogènes que d’un coté les événements religieux, sociaux et politiques et de l’autre des écrits littéraires ? Pour passer des uns aux autres, Lucien Goldmann a recours à deux notions, celles de vision du monde et d’homologie, alors qu’ Edmond Cros parle d’un processus de transcodification des structures sociohistoriques par/ et dans des structures textuelles, processus dont l’analyse exige qu’on opère avec un matériel homogène ( si du moins on souhaite éviter de passer par le concept d’homologie). Cette transcodification passe obligatoirement par la représentation, que se fait le sujet culturel et que transcrit le texte, du contexte sociohistorique car ce contexte objectif n’est ni directement accessible ni représentable. (La réalité, dirait Lacan, n’est pas le réel.) L’articulation entre le contexte sociohistorique et le sujet ou le texte implique donc essentiellement la représentation du contexte qu’en donne le discours, quel que soit le point de vue privilégié (le discours du contexte sur le contexte ou le discours du texte sur ce même contexte). C’est dans le cadre de ce questionnement qu’intervient la notion d’idéoséme, articulateur à la fois sémiotique et discursif qui fonctionne comme un élément structurant d’une pratique sociale (articulateur sémiotique) directement transféré dans le texte (articulateur discursif). L’objectif du structuralisme génétique rendait incontournable la problématique du discours. Sur ce point, sa carence heuristique est évidente et le recours à la sémiotique pour combler ce vide est indispensable.
III- 2- Sur la conscience et l’inconscient :
Dans “Structuralisme génétique et création littéraire” (1966, 151-165), Goldmann distingue trois niveaux de conscience : l’inconscient, la conscience individuelle et le non conscient, c’est-à-dire en réalité deux modalités de fonctionnement (1 y 3) et une entité présentée comme un espace, “un secteur plus ou moins important […] du comportement et de sa signification objective.” La formulation est d’autant plus ambiguë que Lucien Goldmann évoque un peu plus loin la libido qui, écrit-il « envahit la conscience », ce qui implique que la conscience soit une entité antérieure avant d‘être envahie par la signification. Or, Michail Bakhtine, nous a appris que la conscience n’est pas une donnée première mais un produit de l’activité sémiotique du sujet. Elle ne peut s’affirmer comme une réalité que si elle s’incarne matériellement dans des signes. Elle se confond avec l’ensemble des traces sémiotiques qui la configurent .
III - 3- Sur l’inconscient :
Lucien Goldmann a insisté à plusieurs reprises sur la distinction qui sépare les sujets individuels des sujets transindividuels. Or il s’agit, pour Edmond Cros, de deux modalités inséparables du fonctionnement du sujet culturel. Conscient et inconscient adviennent en effet dans le même temps, c’est à dire au moment où l’intériorisation de l’interdit de l’inceste fait accéder l’enfant à l’ordre du symbolique social et culturel. (Cf Cros, Le sujet culturel)
III - 4 - Le concept de génétique,
Opter pour un Tout dans une perspective de génétique implique qu’on privilégie les catégories de la totalité et de la cohérence. E.C. entend cependant la génétique de façon plus stricte, à la limite du biologique. Pour marquer cette différence, il a parlé dans un premier temps de génétique textuelle (Cf. Ideología y genética textual, el caso del Buscón, Madrid, Planeta, 1980), en distinguant le génotexte des phénotextes, sur le modèle des génotypes et phénotypes de la géographie humaine, et en définissant le génotexte comme un espace virtuel où les structures originelles programment le processus de la productivité sémiotique. Ce processus consiste à déconstruire sans cesse ce gène sous la forme de phénotextes qui réalisent à tous les niveaux, qui peuvent être plus ou moins sollicités d’un texte à l’autre ( narration, temps, espace, mythe etc.), en fonction de la spécificité de chacun d’entre eux, l’énoncé non grammaticalisé jusque là du génotexte. Cette théorie peut susciter des réserves ou des critiques. Et pourtant elle fonctionne. On consultera, entre autres : La Sociocritique (L’Harmattan, 2003) et plus particulièrement le chapitre 4 « Le fonctionnement du phénotexte – Un exemple dans Citizen Kane (Orson Welles, 1941) » et le chapitre 5 « Le fonctionnement de la morphogenèse : Scarface (Howard Hawks 1931). Edmond Cros en a également fait la démonstration à de nombreuses reprises dans le domaine littéraire, en particulier dans El Buscón como sociodrama qui est la version enrichie de l’étude en espagnol publiée chez Planeta (Madrid) et de L’Aristocrate et le carnaval des gueux publié au C.E.R.S. (Montpellier) où il montre en particulier comment le génotexte se concrétise dans la construction des métaphores et des diverses formes de diminutifs aussi bien que dans l’organisation de la narration ou encore dans l’inscription des pratiques sociale et discursive des rites carnavalesques. L’expression de Génétique textuelle est cependant vite devenue un facteur de confusion car à peu près au même moment surgissait le terme de ‘critique génétique’ sur la couverture d’un essai publié chez Flammarion pour introduire un point de vue qui n’avait rien à voir avec celui d’Edmond Cros puisqu’il s’agissait de reconstruire, à la lumière des différentes modifications d‘un manuscrit, les étapes successives de l’élaboration du texte.
On peut voir une autre preuve de cette efficacité dans le fait suivant qui fait apparaître précisément ce qui distingue la notion de morphogenèse (ou Génétique textuelle) de la critique génétique. En 1965, un universitaire espagnol de tout premier plan, Fernando Lázaro Carretter , qui devait quelques années plus tard présider l’Académie de la Langue Espagnole, édita une Vida del Buscón qui reprenait l’archétype qu’il avait lui-même reconstruit à partir des variantes de la première édition (1626) et de deux autres manuscrits. Il estimait que cet archétype correspondait au dernier état du texte et donc au texte qu’il fallait retenir comme authentique. Cette proposition, qui relève de la critique génétique, fut unanimement acceptée jusqu’en 1986, date à laquelle Edmond Cros l’a remise en question. En effet, en se fondant sur les régularités qu’il avait décrites comme constitutives du génotexte, il considérait que cet archétype représentait la version première et non la dernière qui, elle, était conservée dans un autre manuscrit dit « manuscrit Bueno ». Dans ce dernier, en effet, ces régularités ‘génotextuelles’ fonctionnaient de façon plus systématique que dans la première et on pouvait ainsi affirmer que le génotexte programmait non seulement le texte en devenir mais également les éventuelles rectifications faites ultérieurement par l’auteur lui-même. Quevedo, en tant que lecteur du Buscón, avait ainsi réalisé de façon non consciente les programmations de sens inscrites dans la structure initiale du texte dont il était l’auteur. La reconstitution du processus génétique ne s’arrête cependant pas à ce stade - et c’est ici que nous dépassons le point de vue de la critique génétique - car restait à expliquer l’origine de ces régularités, dont Edmond Cros a montré, dans la même étude, qu’elles étaient le produit de la dynamique sociale impulsée par la contradiction historique qui opposait, au début du XVIIe siècle en Castille, l’aristocratie à la bourgeoisie, représentée ici par le secteur manufacturier du textile.
E.C. a publié, en 1988, ce texte ainsi racheté des coulisses éditoriales et il semble que depuis cette date, toutes les éditions qui ont été faites en Espagne de La Vida del Buscón le reprennent. [ Cf « La version définitive du Buscón, re-examen de la question à la lumière de la génétique textuelle », Imprévue,1986- I, pp.29-46 (traduction en espagnol dans Dispositio, XII, 1987, pp.165-168.)]
Ces vérifications relativement nombreuses de l’efficacité de cette approche théorique ont été regroupées dans : Cros, Edmond , De l’engendrement des formes, précédées d’une introduction consacrée à la notion d’ideosème . Édité au C.E.R.S. (Université de Montpellier 3), cet ouvrage, mal diffusé, est passé inaperçu en France mais sa traduction en espagnol éditée à Francfort, a été rapidement épuisée, ceci en dépit d’un titre peu explicite pour un public, fût-il universitaire (Ideosemas y morfogénesis).

Ces vicissitudes éditoriales amènent à faire un constat en guise de conclusion. La sociocritique s’est surtout développée, en France, au Québec et en Belgique dans les départements d’études françaises, et son champ d’application a privilégié la littérature francophone alors que Edmond Cros s’est intéressé avant tout à la littérature de langue espagnole même si, d’une part il a également proposé plusieurs analyses de films français, espagnols, hispano-américains ou nord-américains et si, d’autre part, autour de lui se sont constitués très tôt des centres de recherches actifs et pluridisciplinaires. Des études de grande qualité y ont été menées en Afrique, en Amérique latine, au Canada, en France, en Espagne : .
Alors quel lien y a-t-il entre les uns et les autres ? Entre ce qu’un commentateur a appelé l’Ecole de Vincennes avec Claude Duchet, l’Ecole de Montréal avec Marc Angenot et Régine Robin et l’Ecole de Montpellier avec Edmond Cros ? Entre les réseaux de Sociocritique du CHRIST et ceux de l’Institut International de Sociocritique et de Sociocrítica ? Ce rapport n’est pas d’initiateur à épigone. Edmond Cros dit avoir rencontré pour la première fois à la fin des années soixante-dix Claude Duchet, (dont il avoue avoir jusque là ignoré le travail) à l’Université d’Ottawa, où ils avaient été invités l’un et l’autre à participer à une rencontre scientifique. Il a eu l’occasion d’évoquer cette rencontre en ajoutant qu’il aurait pu signer, « à la virgule près », son intervention. Il a, poursuit-il, pour Claude Duchet la plus grande estime mais, même s’il partageait totalement cette déclaration de principes que CD venait d’exposer de façon brillante à Ottawa, il dit cependant ne rien lui avoir emprunté. Il ignorait à l’époque qu’il avait créé le mot sociocritique et – ce qu’il regrette - il s’en est emparé en toute ignorance, croyant y voir avant tout un écho de celui de psychocritique proposé par C. Mauron.
Cette co-incidence au niveau de la théorie est cependant historiquement significative : elle montre qu’ils n’ ont été, les uns et les autres, que des accoucheurs et que les présupposés de ce que nous appelons aujourd’hui la sociocritique ne pouvaient pas ne pas advenir car ils étaient programmés par l’évolution d’un discours critique et idéologique, héritier, entre bien d’autres influences, du structuralisme génétique et de Michail Bakhtine et qui articulait le matérialisme historique, la psychanalyse et le structuralisme.
E.C. enseignait, à l’époque, à l’invitation d’Antonio Gómez Moriana, à l’Université de Montréal où il a donné officiellement pendant deux années consécutives (1978-1979) un séminaire de sociocritique, avant d’assurer le même enseignement pendant huit ans à l’Université de Pittsburgh. Son premier livre de théorie, co-édité par Messidor/Éditions sociales et le CERS, Théorie et pratique sociocritiques (1983) [dont la deuxième partie présente une série d’applications et c’est le principal intérêt du livre] s’est très mal diffusé en France, alors que les éditions papier des versions anglaise et espagnole, insérées dans de prestigieuses collections (Theory and History of Literature de l’Université du Minnesota et Gredos, Madrid) sont depuis longtemps épuisées. Ce déficit relatif de visibilité n’est donc attesté qu’en France (A titre d’exemple et de comparaison, la version espagnole du Sujet culturel a été éditée en Argentine, en Colombie et en Espagne). D’où la nécessité de rappeler aux collègues francophones qu’il existe aussi dans le champ scientifique de la culture hispanique et hispano-américaine une sociocritique active dont les centres d’intérêt ne se limitent ni à la littérature française ni même d’ailleurs à la littérature.

Résumé

Cet article vise à compléter ou à rectifier des présentations qui circulent sur le web, en précisant comment à partir d’une démarche empirique qu’illustre Protée et le gueux ( Edmond Cros, Didier, 1967) et de certains concepts de Lucien Goldmann (sujet transindividuel et non conscient) est née une sociocritique centrée, entre autres notions, sur celles d’idéosème, de morphogenèse et de sujet culturel, qui s’est développée non seulement dans le cadre de la francophonie mais également dans le champ culturel espagnol et hispano-américain.
Mots-clés : Alemán – Quevedo – Goldmann –Morphogenèse textuelle – Sujet culturel – Sociocrítica - Sociocritique